La voix de l'opposition russe et de la résistance ukrainienne

États-Unis

Que se passe-t-il lorsque les oligarques possèdent les médias ?

Des invités, dont (de gauche à droite) Mark Zuckerberg, Lauren Sanchez, Jeff Bezos, Sundar Pichai et Elon Musk, assistent à l'investiture de Donald J. Trump dans la rotonde du Capitole des États-Unis à Washington, D.C., le 20 janvier 2025.

The Kyiv Independent est un média anglophone primé qui propose des reportages sur le terrain depuis l’Ukraine. La publication a été reconnue à l’échelle internationale pour sa couverture de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie.

Lorsque Jeff Bezos a démantelé le Washington Post, procédant à des licenciements massifs notamment dans les bureaux étrangers, nous avons observé cela avec consternation depuis l’Ukraine. C’est un schéma que nous ne connaissons que trop bien.

En tant que journal ukrainien publié en anglais, nous comprenons à quel point il est essentiel de tenir le monde informé de la guerre entre l’Ukraine et la Russie. C’est pourquoi nous avons été alarmé·es de voir l’un des journaux les plus influents au monde se retirer de cette mission.

Ce retrait fait directement le jeu de celles et ceux qui tirent profit de l’éviction de l’Ukraine du débat mondial : les régimes autoritaires, les réseaux de désinformation et un Kremlin qui s’appuie depuis longtemps sur le silence, la lassitude face à la guerre et la réduction de la surveillance pour faire avancer son conflit.

La guerre en Ukraine est loin de diminuer, bien au contraire. L’année dernière a été la plus meurtrière pour les civil·es ukrainien·nes depuis le début de l’invasion. Cette bataille reste le lieu où se décide le sort du monde libre, que celui-ci soit las de la regarder ou non.

C’est une erreur et un mauvais service rendu aux lecteurs et aux lectrices qui comptent sur le Washington Post pour comprendre le monde.

C’est précisément là qu’un journalisme actif est le plus nécessaire.

Le gouvernement russe comprend parfaitement le rôle du journalisme dans cette guerre. La Russie a tué des journalistes sur le front, les a pris pour cible dans des cyberattaques et les a torturé·es à mort en captivité, tout cela parce que le Kremlin comprend que les journalistes sont l’ennemi, tout comme

la vérité elle-même. Le Kremlin ne veut aucun·e témoin indépendant·e de cette guerre — il préférerait que le monde ne la voie qu’à travers les images et les récits de la propagande.

Celles et ceux qui choisissent de sabrer les institutions qui informent le public — surtout dans des moments comme celui-ci — apportent une aide directe aux régimes autoritaires. Jeff Bezos comprend-il qu’en décimant le Post, il sert les intérêts des ennemis naturels des USA et du monde libre ?

En tant que journal en langue anglaise, nous sommes en concurrence avec des médias tels que le Washington Post. C’est une concurrence que nous respectons et apprécions. Le bureau du Post à Kyiv a fait un travail remarquable, rendant un grand service à ses lecteurs/lectrices en les informant sur la guerre – aussi lointaine soit-elle – qui affecte leur vie.

Aujourd’hui, nous sommes solidaires de nos collègues du bureau du Washington Post à Kyiv et condamnons la décision de démanteler leurs activités. C’est une erreur et un mauvais service rendu aux lecteurs/lectrices qui comptent sur le Washington Post pour comprendre le monde.

Cette situation nous est également douloureusement familière.

Il y a quatre ans, un autre homme d’affaires fortuné a licencié l’ensemble du personnel d’un autre journal, le Kyiv Post. Ce propriétaire souhaitait une ligne éditoriale plus modérée et une rédaction sous contrôle. Les journalistes ont refusé, estimant qu’elles et ils devaient servir l’intérêt public et non agir comme les chiens de compagnie du propriétaire.

Cette histoire s’est terminée sur une note optimiste. Les journalistes licenciés·ê ont fondé le journal que vous lisez actuellement, le Kyiv Independent.

Cela nous a appris ce qui se passe lorsque les médias dépendent des caprices des ultra-riches. C’est pourquoi le contrôle majoritaire du Kyiv Independent appartient à sa propre rédaction et est financé par ses lecteurs et lectrices. Grâce à elles et eux, nous pouvons nous développer alors que de nombreux journaux réduisent leurs effectifs ou détournent leurs ressources de l’Ukraine.

Mais c’est aussi pourquoi le sort du Washington Post revêt une telle importance.

Le Post a inspiré des générations de journalistes par son courage et sa conviction que le journalisme peut demander des comptes au pouvoir, depuis les Pentagon Papers et le Watergatejusqu’à son choix d’une devise audacieuse, « La démocratie meurt dans l’obscurité ». Saper une telle institution affaiblit l’ensemble de l’écosystème des médias libres et renforce celles et ceux qui tirent profit du silence.

Le journalisme prospère lorsque celles et ceux qui le possèdent comprennent que la propriété est une responsabilité et non un privilège. Lorsqu’elles ou ils ne le comprennent pas, les dégâts vont bien au-delà d’une simple salle de rédaction.

Traduit par DE

https://kyivindependent.com/editorial-what-happens-when-oligarchs-own-media

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