La voix de l'opposition russe et de la résistance ukrainienne

Russie

De l’Holodomor stalinien au Kholodomor poutinien, les deux faces du même génocide, par André Markowicz

15 février 2026

Un nouveau mot est apparu en ukrainien et en russe – en Russie, on ne l’écrit pas, on le dit entre soi, et pas tout le monde, loin, loin, loin de là – le mot « kholodomor », – du mot « kholod », qui veut dire le froid, en référence au « golodomor » ou « holodomor » (l’ukrainien ne prononce pas le g russe, ou le g russe devient h aspiré en ukrainien, comme vous voulez), – de « holod » – la famine – et de « mor » – la pestilence, l’épidémie mortelle –, à cette famine, génocidaire, provoquée par Staline au début des années trente, et, même s’il y a une différence d’ampleur, fondamentale – puisque le holodomor a provoqué plusieurs millions de morts (on discute pour savoir combien de millions…), la chose a le même but : forcer une population entière à accepter un diktat ou une situation de terreur. Dans les années 30, il s’agissait – dans toute l’URSS, pas seulement en Ukraine (il y a eu un million de morts, pendant la même période, au Kazakhstan, pour les mêmes raisons, et avec les mêmes méthodes – méthodes reprises plus tard, avec une ampleur encore plus terrifiante, par Mao) – d’obliger les paysans à accepter les kolkhozes. Ici, il s’agit de briser la volonté des gens, – de leur faire désirer la paix, – n’importe quelle paix, plutôt que cette torture par le froid et le manque d’électricité, quand, dans la plupart des foyers de Kiev – et de je ne sais pas combien d’autres villes à travers le pays, – il n’y a plus de lumière, et il n’y a plus de chauffage, alors que la température extérieure oscille entre –10 et —20. Peu d’entre nous, ici, en Europe occidentale, ont éprouvé ce froid, mais il suffit de l’avoir senti par hasard (genre, je ne sais pas, la chaudière qui s’arrête, et il faut un jour pour que le chauffagiste intervienne) pour imaginer, dans le corps, ce que ça peut être. Et ce que c’est pour les personnes fragiles, – pour les vieux, pour les enfants, pour les malades, quand, à l’intérieur des immeubles (toujours, potentiellement, soumis aux bombardements), il fait en dessous de 10° voire carrément 0. Quand tout s’arrête, mais qu’il faut bien continuer de vivre, quand on ne peut pas même faire réchauffer un plat, faire bouillir de l’eau, quand, juste, on ne peut rien faire.

Le but des Russes est de faire plier l’Ukraine par le froid, parce que, par les armes, ils en sont incapables. Certes, les offensives se poursuivent, et des secteurs entiers (aujourd’hui, par exemple, la région de Liman, est en très grand danger), mais non seulement l’armée ukrainienne résiste pied à pied, j’allais dire mètre à mètre, avec une obstination, une rage, un courage inouïs, mais, au contraire, elle arrive à faire reculer les Russes sur un certain nombre de directions et ni Pokrovsk ni Koupiansk ne sont tombées. Les morts russes s’accumulent toujours plus : les pertes sont, en moyenne, d’après les chiffres que j’arrive à glaner, aujourd’hui, supérieures à 1200 morts et blessés par jour, sur l’ensemble du front, ce qui est proprement inouï, parce qu’il n’existe plus, et depuis très longtemps, d’engagements massifs, – les avancées, les attaques, se font, au maximum, à quatre-cinq. Imaginez le nombre d’attaques qu’il faut, tous les jours, pour parvenir à ce chiffre – cela, en soi, dit ce que c’est que cette guerre. – Des attaques, donc, dans le froid et la neige, dont le but n’est pas du tout les attaques elles-mêmes, mais simplement celui de passer du temps. Simplement ça – de continuer d’accumuler les jours, parce que la victoire ne se jouera pas du tout sur le front, sauf effondrement des uns ou des autres, mais à l’arrière, à cause de la situation économique, et au-dessus, à cause des manœuvres politiques. Ces morts, ces blessés – ces mutilés, par centaines – ne servent qu’à cela, à faire durer le temps.

Force est d’admettre que ni cette pression constante sur le front, ni les crimes de guerre massifs contre la population civile avec les bombardements des infrastructures de base ne parviennent à leur but. La détermination des gens ne faiblit pas, au contraire. C’est, on peut le dire, malgré tous les dissensions intérieures, – des dissensions qui ont toujours existé – la population toute entière qui est aujourd’hui en guerre. Alors même qu’il pouvait exister en Ukraine, loin du front, des secteurs où l’on pouvait imaginer que la vie civile, la vie quotidienne, continuaient comme d’habitude, Poutine, comme en tout ce qu’il a entrepris avec l’Ukraine, a obtenu l’effet contraire de ce qu’il cherchait : le « kholodomor » a uni les gens, dans le pays entier, malgré la fatigue indicible des quatre ans, bientôt, de guerre, malgré l’épuisement. De toute façon, il faut bien continuer à vivre, – et donc, il faut bien résister.

Il faut bien continuer, parce que les exigences russes pour les négociations ne s’arrêtent pas à l’annexion du Donbass et de la province de Lougansk. Tous les officiels russes le répètent : cela, le retrait total des forces ukrainiennes du Donbass, c’est juste la première exigence, mais elle est inséparable du reste. Non seulement l’Ukraine est censée abandonner les quelques centaines de milliers de gens qui vivent encore dans les régions non-occupées, mais la zone tampon implique l’abandon de la ville de Kharkov et la réduction de l’Ukraine à une espèce d’enclave sans aucune de ses provinces traditionnellement russophones (monstruosité supplémentaire de la guerre, quand on pense qu’avant février 22, Kiev était majoritairement russophone), et ce n’est pas tout : il s’agit de démilitariser ce qui restera non-occupé directement par la Russie, et de contrôler les nouvelles élections, – c’est-à-dire qu’il faut que l’Ukraine, non-occupée, ne soit plus « russophobe ». Ces objectifs ont été énoncés par Poutine en février 22, et ils n’ont jamais bougé, et je ne comprends pas (ou, plutôt, je comprends très bien) pourquoi on fait comme si quelque chose avait évolué dans la position russe, comme si quelque chose pouvait faire penser qu’il était possible de négocier. Il n’y a rien à négocier. Il n’y a rien à négocier parce que la reddition impliquera la terreur de masse, à cause de l’objectif final, annoncé, lui aussi, dès le début : ce que Poutine a appelé la « dénazification », c’est-à-dire l’éradication de toute pensée d’indépendance, de toute velléité de non-russification dans l’ensemble de la population, et ce n’est pas un hasard si Medvédev a expliqué que la langue ukrainienne n’existait pas, qu’elle n’était qu’un « jargon imbécile ». Les Russes n’oublient pas la « doctrine Serguéïtsev » (même si Timoféï Serguéïtsev lui-même semble avoir disparu de la circulation).

Mais si l’Ukraine résiste, si, elle aussi, elle joue sur le temps, si des centaines d’Ukrainiens meurent tous les jours, ce n’est pas seulement pour ne pas disparaître, c’est parce que le temps joue aussi contre la Russie, et que, de jour en jour, de mois en mois, plutôt, la situation économique se dégrade à l’intérieur du pays, non seulement pour les finances publiques – et le déficit russe, techniquement moins important que celui des pays occidentaux, est autrement plus terrible à cause des taux d’emprunts – mais de la situation des gens. Là, cependant, est la différence : la crise est générale, pas seulement en Russie. Mais alors que l’Occident s’épuise à aider l’Ukraine et ne peut pas faire davantage – enfin, bien sûr qu’il peut, qu’il doit et qu’il pourrait, mais… – simplement parce que les opinions publiques s’y refusent et que les élections sont là (pourtant le Portugal vient d’élire un socialiste, et pas un fasciste), – Poutine, lui, avec son régime de terreur, peut ne pas se soucier d’une éventuelle explosion sociale, – et ce, d’autant plus que la misère est telle dans les provinces qu’elle est, en elle-même, une garantie de la tranquillité du pouvoir. Les gens, en dehors des grandes villes, sont à la limite de la survie, et, à la limite de la survie, tu ne penses pas à la révolte (de toute façon impossible à cause de l’appareil répressif), mais à survivre.

Plus que tout, Poutine compte sur Trump, sur la pression américaine, – l’exigence d’élections en Ukraine – pour l’instant sans aucune garantie de sécurité, sans aucune clarté sur la composition du corps électoral et sur les territoires concernés. Ces questions-là seront, non pas réglées, mais, disons, discutées, dans les semaines à venir. En attendant, le froid est toujours là, – les gens résistent, inventent des moyens nouveaux d’avoir de l’énergie (sujet, j’espère, d’une prochaine chronique), ils continuent de vivre – et donc, par ce fait même, de lutter. Cette force, passionnée, résignée, obtuse, elle est une lumière dans la nuit qui nous entoure.

https://www.facebook.com/share/18Cmij5Vnc