À l’école comme en politique, se reposer sur ses acquis peut conduire à de graves déboires. Maitriser l’algèbre ne conduit pas automatiquement à maitriser la géométrie. Ânonner des acquis théoriques du siècle dernier ne permet pas de comprendre les nouvelles réalités sociales et de les affronter pour concevoir une stratégie émancipatrice actualisée.
Depuis 1945, peu ou prou, face aux questions de défense (et militaires) la gauche occidentale européenne s’est partagée entre un accompagnement partiel ou total des conceptions militaires telles que définies par l’État bourgeois et un anti-militarisme obsolète. Ces deux voies (ou impasses) se refusaient à traiter les questions de défense comme une question politique et sociale à part entière qui appartenait pleinement au processus de transformation sociale. Intégration ou extériorité (ignorance) n’étaient au fond que la même face d’une même impuissance.
Le déclenchement de la guerre en Ukraine a bousculé ce duo mortifère. D’une part parce que l’intensité et l’ampleur du conflit sur le sol européen dépassaient largement ceux que l’Europe avait connus précédemment (Yougoslavie, Tchétchénie…) et d’autre part parce qu’elle signait une nouvelle donnée : l’apparition d’une Fédération de Russie revancharde impérialiste qui porte un projet impérialiste agressif sur le continent européen et constitue une menace immédiate pour les acquis démocratiques et sociaux du Vieux continent. En ce sens le Mouvement socialiste russe avait pleinement raison de caractériser l’agression russe contre l’Ukraine de « guerre contre-révolutionnaire ». Dès lors, la question d’une possible agression armée (même multiforme) et des réponses à leur apporter est posée à la gauche toute entière.
Les questions de défense (et militaires) sont donc redevenues d’une actualité brulante.
Avec la particularité de la guerre en Ukraine qui a introduit au moins deux nouveautés radicales.
D’une part l’art de la guerre (tactique et stratégie) a connu des transformations majeures. Les champs de bataille (terre, mer, air) ont connu des mutations qui ont bouleversé les conceptions anciennes héritées de la Seconde guerre mondiale. L’exemple le plus connu (mais pas unique) étant les conséquences de l’usage des drones et dont les potentiels ne sont pas encore totalement exploités.
Ces innovations ukrainiennes (souvent copiées par les russes) ne sont pas simplement des « révolutions » techniques. Elles sont un produit social et politique.
D’autre part, la physionomie sociale et le fonctionnement de l’armée ukrainienne rompent avec les vieux modes d’organisation militaire actuellement en vigueur dans les armées de l’OTAN.
L’armée ukrainienne s’est « civilisée » et même « ouvriérisée ». L’essentiel de ses combattant·es est issue de la société civile et principalement du salariat. Une partie non négligeable est même syndiquée. Cette « perfusion » sociale particulière du corps militaire explique la capacité d’innovation de l’armée ukrainienne. La société civile en uniforme a exporté sa culture démocratique. Et a mis à sa disposition sa créativité technologique.
La société partage largement une conscience commune des objectifs de défense et une volonté de résister à la domination russe. Ce « patriotisme » progressiste, condition sine qua non, est le fondement de la résistance ukrainienne.
Il ne peut y avoir d’«esprit de défense » sans un fondement social et politique qui éclaire sur ce qu’il y a à défendre et pour quels intérêts. Par conséquent, les questions de défense ne sont pas une question uniquement militaire. Elles relèvent, à leur manière, d’une mobilisation sociale dont le contenu doit s’inscrire dans un horizon émancipateur. C’est une des premières leçons à tirer de la guerre ukrainienne.
Pour disputer à la bourgeoisie le monopole du « savoir militaire », la gauche doit engager une réflexion de fond, sans tabou et audacieuse, sur sa proposition de d’auto-défense populaire qui s’appuiera tant sur les réalités modernes que sur son patrimoine historique en la matière (comme par exemple la résistance anti-fasciste des années 1930 et 1940).