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Documents d'Histoire, Russie

Leningrad assiégé : une mémoire conflictuelle, par Sarah Gruszka

Dessin extrait d’un journal intime. Scène ordinaire de la vie dans Leningrad assiégé.

Extraits:

19 novembre 2024

Deux ans et demi de siège, près de deux millions de morts dont la moitié de civils : le siège de Leningrad est l’un des épisodes les plus meurtriers de la Seconde Guerre mondiale. Dans le discours officiel, cette histoire de famine, de froid et de mort a été convertie en un exploit glorieux.

Le siège de Leningrad (septembre 1941-janvier 1944) a resurgi récemment dans l’actualité, quand les tribunaux pétersbourgeois l’ont reconnu comme génocide (octobre 2022). Pourtant, en France, peu connaissent ce qui fut l’un des épisodes les plus déterminants de la Seconde Guerre mondiale. Deux mois et demi après l’invasion de l’URSS, lancée le 22 juin 1941 sous le nom d’« opération Barbarossa », les Allemands arrivent aux portes de Leningrad (ex-Saint-Pétersbourg), qui compte alors plus de trois millions d’habitants. Commence alors le siège de la septième plus grande ville du monde, qui durera deux ans et demi. La population composée essentiellement de civils – dont plus de 400 000 enfants – se retrouve sous les bombardements parfois quotidiens de l’ennemi et confrontée à des pénuries extrêmes qui l’obligent à vivre dans l’obscurité et le froid, avec pour seule nourriture une maigre ration de 125 grammes de pain par jour. Le quotidien des habitants est celui d’une lutte acharnée pour la survie. La famine décime la population et pousse certains à des actes désespérés, tels que le cannibalisme. Près d’un million de Léningradois périssent, ce qui fait du siège l’un des épisodes les plus meurtriers de la Seconde Guerre mondiale, menée en URSS avec une violence inouïe, expérience traumatique qui toucha chaque Soviétique.

Pourtant, cette catastrophe pour l’humanité fut convertie en épopée héroïque dès les événements, puis pendant toute la période soviétique. Le discours officiel, les livres d’histoire et les pratiques mémorielles en ont présenté une version tronquée, élevée au rang de légende, aseptisée, occultant l’ampleur de la famine, de la mortalité et des souffrances endurées par les assiégés. Après deux décennies de libéralisation au moment de la Perestroïka et de l’effondrement de l’URSS, le récit du siège connaît sous la présidence de Vladimir Poutine un reflux considérable vers une histoire glorieuse et sacrée.

De la version stalinienne à la « décanonisation »

Dès les événements, le blocus de Leningrad n’est pas présenté comme une histoire de famine ; le mot lui-même n’apparaît presque pas dans les médias, supplanté par des euphémismes tels que « difficultés », « privations »), ni même de siège (on préfère parler de la « défense de Leningrad »), mais de résistance, d’héroïsme, de bravoure. L’enjeu est de ne surtout pas remettre en cause la responsabilité du pouvoir dans sa capacité à protéger ses citoyens et à avoir anticipé la catastrophe. Les Léningradois sont présentés comme des surhommes, aux vertus exemplaires, à la loyauté inébranlable, doués d’une force d’abnégation infaillible. La veille de la prise de Berlin, Leningrad acquiert le statut de « ville-héros » – au même titre qu’Odessa, Sébastopol, Stalingrad, et huit autres villes encore par la suite.

Au lendemain de la victoire, à l’époque du stalinisme triomphant, les épisodes tragiques de la « Grande Guerre patriotique », comme le siège de Leningrad, font tache dans le contexte de glorification de ce qui est alors présenté comme un exploit national qui décuple le prestige du régime stalinien sur la scène internationale [1]. Sous Khrouchtchev, une légère érosion du mythe de la guerre et du siège s’opère : il est désormais possible de dire que les Léningradois n’ont pas seulement combattu, mais qu’ils ont aussi massivement souffert, de la faim en particulier. Cependant, c’est héroïquement qu’ils auraient souffert, sans une plainte, et sans déserter leur poste, chacun d’entre eux devant avoir contribué à la victoire sur le nazisme.

Sous Brejnev, la glorification de la « Grande Guerre patriotique » prend des proportions hors norme et se mue en un véritable culte. Il laisse hors champ le coût exorbitant que l’URSS eut à payer (27 millions de morts, dont plus de la moitié de civils). L’héroïsation du blocus monte alors en puissance. Le siège devient un symbole de la grandeur du pays et du patriotisme de ses citoyens. Cette déformation passe par une forte militarisation des assiégés eux-mêmes, qui ne sont jamais reconnus comme des victimes, mais présentés comme des héros et de vaillants défenseurs. Les monuments édifiés montrent des figures guerrières, le visage inspiré par le sens du devoir, à l’opposé des êtres squelettiques et désespérés qui peuplaient la ville assiégée. Ainsi, les horreurs du blocus restèrent cantonnées à la mémoire privée des survivants du blocus durant de longues décennies.

La Perestroïka met fin à quarante ans de censure qui expurgeait les textes paraissant sur le siège de toute référence aux aspects sombres et au coût de la résistance de Leningrad. La parole se libère, des témoignages sont publiés, des versions discordantes sur le siège de Leningrad, inimaginables quelques années auparavant, émergent dans le discours public. L’ouverture des archives lève le voile sur l’ampleur de la catastrophe. Ces avancées s’inscrivent dans une dynamique plus large de relecture de la Seconde Guerre mondiale en Russie, qui permet de se pencher enfin sur ses aspects les plus tabous (collaboration, pacte Molotov-Ribbentrop, massacre de Katyn…). Des centaines de journaux personnels sont mis au jour, qui donnent à voir une facette insoupçonnée du siège de Leningrad, très éloignée du paradigme héroïque : l’emprise de la faim dans toutes les sphères de l’existence, le délitement des relations sociales, les injustices et les inégalités régissant l’accès à la nourriture et à l’évacuation, la permanence des répressions staliniennes, les cas extrêmes de vols et de nécrophagie, la reconfiguration des normes éthiques, le mécontentement de la population à l’égard du pouvoir, l’envahissement des cadavres dans le quotidien des assiégés.

C’est donc toute la tragédie de l’expérience du siège, brute et crue, qui se dévoile au tournant des années 1990. La composante héroïque et patriotique du blocus de Leningrad ternit, ce qu’expriment ces propos du réalisateur russe Aleksandr Sokourov, qui auraient été impensables quelques décennies auparavant : « Comment conçois-je le siège ? Comme un cauchemar, une passoire diabolique à travers laquelle les gens ont été forcés de passer [2]. » Ainsi, dans les années 2000, il semble improbable que l’on en revienne un jour à l’héroïsation de ce qui apparaît désormais comme une « histoire tragique et cruelle » selon les mots prononcés par Daniil Granin, écrivain pétersbourgeois et survivant du blocus, au Bundestag en janvier 2014.

Le Monument aux défenseurs héroïques de Leningrad. Y est inscrit « A ton exploit, Leningrad » ; sur l’immeuble en arrière-plan, à droite, on peut lire « La ville-héros Leningrad ».

Les années Poutine : réactiver le culte de la victoire

Pourtant, le mythe de Leningrad se trouve réactivé dans la Russie poutinienne. Bien que l’on dispose désormais de l’essentiel des sources historiques, la période reste chargée d’images remontant à l’époque stalinienne. Cela s’explique en grande partie par les nouveaux enjeux de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale en Russie. Après avoir été négligé dans les années 1990, le culte de la « Grande Guerre patriotique » réapparaît d’abord timidement sous Boris Eltsine. Celui-ci rétablit la parade du 9 mai sur la place Rouge, supprimée par Mikhaïl Gorbatchev, et inclut cette date dans une liste de « jours de gloire militaire de la Russie » comprenant également le 27 janvier, jour de la levée du siège de Leningrad. Puis, la célébration de la « Grande Guerre patriotique » est restaurée en grande pompe par Vladimir Poutine à partir du 60e anniversaire de la Victoire.

La dynamique est donc inverse à la tendance actuelle du monde occidental, celle d’une désacralisation des héros, d’une décanonisation, selon laquelle la valorisation de l’esprit guerrier serait de mauvais ton et « comme un signe par excellence de régression politique [3] ». En Russie, face au vide idéologique laissé par l’effondrement du communisme et après le chaos des années 1990, la guerre de 1941-1945, mythifiée, sacralisée, redevient, comme sous le régime soviétique, un facteur d’unité d’une nation au passé déchiré, un objet de fierté – voire de nostalgie – à même de mobiliser les élans patriotiques. Le culte de la victoire prend de telles proportions dans la Russie poutinienne qu’il existe même, en russe, un néologisme pour qualifier le rapport frénétique aux festivités du 9 mai : le terme de « pobedobesie [4] », qui pourrait se traduire par « l’hystérie de la Victoire » ou « victoiromania », tout en évoquant instantanément le terme « mrakobesie », l’obscurantisme.

En conséquence, en dépit des avancées historiographiques, l’histoire de la guerre dans son ensemble, et du siège en particulier, subit un reflux considérable. Il se manifeste dans un premier temps, au cours des années 2010, par la multiplication des polémiques qui montrent à quel point le siège de Leningrad redevient un sujet sensible agitant les sphères médiatique, sociale, académique et politique. Le premier scandale éclate en janvier 2014, autour de la question du coût de la défense de Leningrad. La chaîne de télévision indépendante Dojd sonde le public : « Leningrad aurait-il dû capituler afin de sauver des centaines de milliers de vies ? », à l’exemple de Moscou livré désert à Napoléon en 1812. Or, le simple fait de poser publiquement cette question – « non patriotique » et « offensante » – suscite un véritable tollé, certains (au gouvernement, à l’Assemblée) dénonçant une « provocation » « inadmissible », allant « au-delà d’une violation de la loi », voire une « tentative de réhabiliter le nazisme » pouvant être assimilée à un « crime » et à du « fascisme » [5]. La chaîne présente ses excuses, ce qui ne l’empêche pas de frôler la suspension.

La faute est plus grave encore si l’infraction au paradigme héroïque vient d’un étranger. En témoignent les vives réactions déclenchées par la parution en 2017 aux presses de Harvard de l’ouvrage d’Alexis Peri, The War Within, consacré par l’historienne américaine aux journaux personnels des Léningradois assiégés. Par cette étude (fouillée et irréprochable), l’autrice est accusée de déshéroïser le siège ; un député de la Douma y voit une justification du fascisme et appelle à interdire le livre au même titre que Mein Kampf [6]. Quasi annuelles, ces polémiques montrent qu’une approche dépassionnée et désidéologisée du siège de Leningrad est presque impossible. Les termes de « sacrilège » ou de « blasphème » employés à l’encontre de ceux qui en proposent une version sans fard ne sont pas rares, et montrent à quel point il s’agit d’une histoire sacrée, au sens religieux du terme – ce qui n’est pas sans rappeler l’époque soviétique, quand Brejnev accusait Soljenitsyne de « profaner la mémoire des victimes de la Grande Guerre patriotique » [7]. Le souvenir de Leningrad, comme de la guerre dans son ensemble, reste très vif – à vif, même – recelant une dimension traumatique qui n’a pu longtemps s’exprimer.

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L’histoire au service de l’éducation militaro-patriotique

Dans ce contexte, l’histoire du siège de Leningrad n’a pas vocation à être étudiée et présentée de façon objective et factuelle. Sa visée est utilitaire et exemplaire, pour contribuer à l’éducation militaro-patriotique de la jeunesse russe – autre marotte poutinienne. Les instructions données pour l’enseignement en terminale de ce qui est appelé une « épopée héroïque et tragique » préconisent ainsi de la présenter comme un « exemple de patriotisme et de résistance dévouée ». L’accent doit être mis sur les efforts du pouvoir pour assurer la défense de la ville, sur la vie culturelle et sur les valeurs morales dans la ville assiégée, pour « insuffler aux élèves compassion, admiration et fierté pour le peuple qui a su faire preuve d’endurance et de courage ». Dans toutes les consignes, les mots « famine », « mort » ou « mortalité » sont absents [15]. On en revient à l’interprétation soviétique des événements, comme si les apports des archives et des témoignages n’avaient modifié qu’à la marge nos représentations.

C’est que la mission de l’histoire dans son ensemble est d’inculquer à l’écolier l’amour de son pays et la fierté vis-à-vis d’un passé héroïque. Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, les « leçons de courage et de patriotisme » (appelées « Conversations sur ce qui est important ») sont devenues obligatoires et ont lieu tous les lundis, du CP à la Terminale, juste après l’hymne et la levée de drapeau (introduits au même moment). Les cours sur la « Grande Guerre patriotique » décrivent une société soviétique idéalisée où règnent entraide, cohésion et civisme. Ils incitent les jeunes Russes à se percevoir comme un « peuple-vainqueur », et à être prêts à se sacrifier avec la même dévotion et la même bravoure que leurs aïeux. Or, la place de l’enseignement est plus fondamentale que jamais, après la disparition des deux générations des survivants du blocus, et une partie de la population n’étant pas originaire de la ville.

Il reste à voir dans quelle mesure la politique historique influence les représentations des élèves. Une enquête que j’ai menée dans une classe pétersbourgeoise en septembre 2018 [16] a révélé que les adolescents n’associent pas du tout le siège de Leningrad à un événement héroïque. Quand j’ai demandé à chacun le premier mot que leur évoquait le siège, voici ceux qui sont ressortis (liste exhaustive) : famine (à plusieurs reprises), peur, larmes, peine, horreur, souffrances, mort, froid, pertes, enfants morts, survie. Seul le dernier de ces termes est chargé d’une connotation positive – bien que relative. De façon symptomatique, tous sont liés à l’expérience civile, émotionnelle et douloureuse. Malgré le martèlement militaro-héroïque, il était encore possible, il y a six ans, d’y être imperméable [17]. Qu’en est-il aujourd’hui, alors que la propagande s’est considérablement intensifiée depuis l’invasion de l’Ukraine ? Malheureusement, l’enquête de terrain n’est plus possible et toute évaluation est difficilement envisageable.

https://laviedesidees.fr/Leningrad-assiege-une-memoire-conflictuelle