Le bilan de la guerre déclenchée par la Russie de Poutine contre l’Ukraine en février 2022 doit être décrypté avec attention : l’armée russe (que l’on croyait être la deuxième du monde) n’a conquis que 12% du territoire ukrainien en 4 années d’une guerre impitoyable, soit en moyenne 3% de territoire par année de combat, avec un fort ralentissement en 2025, et seulement 0,5% en vitesse annuelle pour le mois de janvier 2026.
Une analyse trop rapide laisserait penser que la Russie est incapable de conquérir l’Ukraine à ce rythme… mais il faut réaliser aussi que l’Ukraine, en l’état, est incapable d’arrêter l’avancée des forces de Poutine.
Le bilan humain et matériel de ces quatre années de guerre est difficile à établir tant les données sont soigneusement déformées par les deux belligérants. La Russie ne donne quasiment aucun chiffre, quand l’Ukraine de son côté, annonce officiellement « 55 000 morts, sans compter les disparus », un chiffre improbable par rapport à l’intensité des combats.
Il semble plus juste d’estimer qu’en moyenne, la guerre russe contre l’Ukraine fait entre 50 000 et 100 000 morts par an du côté ukrainien (avec un pourcentage important de victimes civiles) et entre 100 000 et 200 000 morts par an du côté russe (essentiellement militaires, mais avec une part non négligeable de ressortissants étrangers impliqués le plus souvent malgré eux).
« de l’ordre d’1 million de victimes (morts et blessés) par an du fait de cette guerre, la plus meurtrière en Europe depuis la Deuxième guerre mondiale »
Ainsi, ce sont entre 150 et 300 000 morts par année de combat auxquels il faut mécaniquement rajouter 3,5 fois plus de blessés, soit de l’ordre d’un million de victimes (entre 700 000 et 1,3 millions de morts et blessés) par an du fait de cette guerre, la plus meurtrière en Europe depuis la Deuxième guerre mondiale. Les dégâts matériels dépassent quant à eux les 100 milliards d’euros par an, pour l’essentiel sur le territoire ukrainien.
Cette guerre est une impasse militaire, dont la sortie est indispensable
Les négociations pour mettre fin à ce carnage en Ukraine ont réellement commencé depuis 2025, sous l’impulsion chaotique de Donald Trump, avec à l’esprit un avantage évident envers Poutine, ce président au comportement de tsar dont il admire l’autoritarisme au lieu de le combattre.
L’accord entre Trump et Poutine sur la guerre en Ukraine s’est probablement noué à Anchorage en Alaska en août 2025, avec deux « concessions » majeures du maître du Kremlin. D’une part, renoncer à l’intégralité de l’Ukraine (que son armée est incapable de conquérir) pour se « contenter » du Donbass et, d’autre part, accepter qu’une force internationale (y compris occidentale) se déploie pour garantir ledit accord sur le sol ukrainien, à condition que ce ne soit pas formellement un déploiement de l’OTAN.
Depuis l’été 2025, le président ukrainien Volodymyr Zelensky tente de résister à la contrepartie essentielle attendue par Poutine et Trump, à savoir que l’Ukraine cède la partie du Donbass non occupée par l’armée russe. Cette partie du Donbass représente 5 600 km carrés dont, à ce jour, la Russie a conquis 150 km carrés au mois de janvier, soit une vitesse de progression de l’ordre de 1 800 km carrés par an. Il faudrait donc à la Russie 2 à 3 années de combats supplémentaires pour achever cette conquête, ce qui est beaucoup mais pas impossible pour Poutine.
3 années supplémentaires de guerre ou 5 600 km carrés du Donbass ?
Le deal proposé par Poutine et soutenu par Trump est injuste, mais il n’est pas irrationnel. Injuste parce que les Ukrainiens se sont battus avec un courage et une détermination exceptionnels pour freiner l’invasion russe et éviter leur soumission. Mais il n’est pas irrationnel si la contrepartie est que l’Ukraine voit réellement se déployer sur son territoire une force internationale – que la France et la Grande-Bretagne proposent de piloter – qui garantirait de fait la sécurité à venir de « l’Ukraine de l’ouest ».
Certes, Zelensky a espéré ces derniers mois que les Européens prennent le relais complet des Etats-Unis et lui permettent une alternative au plan trumpien. Mais la déception s’impose : les Européens manquent de moyens et surtout d’unité, ils manquent aussi de détermination et de lucidité collective face à la dangerosité de Poutine et désormais de Trump. Les Européens manquent enfin de forces, parce que celles-ci sont dispersées entre autant de pays qui ne réalisent toujours pas que seule l’Union fait la force.
Autrement dit, faute d’une alternative européenne au soutien massif des Etats-Unis, le pouvoir ukrainien n’a guère d’autres choix – quels que soient les cris d’effroi de ceux qui ne savent pas ou ne veulent pas lire la « carte » des combats – pas d’autres choix que d’accepter ce plan trumpien pour arrêter cette guerre qui les épuise. C’est le dilemme auquel est confronté Zelensky et son entourage.
Kiev vit dans le froid épuisant d’un hiver glacial que la Russie de Poutine amplifie en attaquant systématiquement les installations énergétiques ukrainiennes, avec pour conséquence de couper le chauffage, l’électricité et parfois même l’eau à des centaines de milliers d’habitations. Une souffrance cruellement infligée, à l’image de cette guerre déclenchée par un Vladimir Poutine qui n’a absolument aucun scrupule à faire tuer, blesser, enlever des enfants, en bref, à faire souffrir pour soumettre une société à sa seule volonté.
En miroir inversé, Volodymyr Zelensky présente une personnalité étonnante. Ancien acteur de série télévisée sans intérêt, il s’est révélé au cours de ces années en vrai chef politique, confronté à une guerre existentielle pour l’Ukraine. Il force l’admiration par sa capacité de résistance, alors qu’il aurait pu fuir les combats dès leur début le 24 février 2022, il y a 4 ans déjà.
Lors de cette interview, c’est un Zelensky sombre, épuisé, toujours résistant, mais aussi partiellement résigné face à la détermination obsessionnelle de Trump et faute d’alternative européenne… Zelensky n’a plus vraiment le choix tandis que les négociations s’accélèrent, toujours sous l’égide des envoyés spéciaux de Donald Trump. De fait, toutes les mesures d’accompagnement d’une fin de guerre s’écrivent, et le chapitre de la reconstruction est largement dessiné.

Des membres des délégations ukrainiennes et russes à Abou Dhabi le 4 février.
Dans les esprits, cette guerre ne peut plus qu’être arrêtée… aux conditions imposées par les Etats-Unis de Donald Trump. Zelensky rappelle avec véhémence que « la Russie n’a obtenu aucune victoire » puisqu’il lui est imposé dans ce deal de lui en offrir une : le Donbass sera la « victoire » dont Poutine a désespérément besoin pour justifier ce conflit qui a saigné la société russe et martyrisé leurs frères ukrainiens.
Dans cette interview tout à fait remarquable de France Télévision, la plupart des réponses à ce conflit s’esquissent. « Poutine n’a peur que de Trump » et cela devrait interroger les Européens qui « vivent dans un monde merveilleux […] depuis trop longtemps en paix ». Zelensky va même jusqu’à reconnaître sa propre peur, sa peur que l’Ukraine ne perde son indépendance, sa peur de devoir accepter une concession majeure – celle de « donner raison » à Poutine et à sa loi du plus fort – sa peur de devoir se soumettre à un tyran sanguinaire.
Le glas a sonné pour cette guerre. Les Européens feront-ils en sorte qu’il ne sonne pas pour l’Ukraine ?
Trois années de guerre supplémentaires représenteraient des centaines de milliers de morts supplémentaires, plus encore de blessés et des souffrances quotidiennes pour l’ensemble des Ukrainiens. En fait, le président Zelensky n’a plus réellement le choix. La problématique pour lui est de le faire accepter sans s’y résigner, pour honorer la résistance de ses concitoyens en faisant cesser ce carnage.
Quant aux Européens, le défi auquel ils sont confrontés n’est pas seulement de garantir cet accord de fin de guerre en Ukraine pour qu’en aucun cas elle ne reprenne, mais essentiellement aussi de regrouper leurs forces et d’organiser une puissance militaire significative qui leur permette de dissuader la Russie de Poutine pour ne plus craindre tout autre empire menaçant.

Ligne de défense construite en 2025 près de Zaporijia.