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Ukraine

Ukraine : À Kharkiv, on enterre aussi les écoles, Par Antoine Laurent

Salle de classe à 7 mètres sous terre…

15 décembre 2025

Après plus d’un an et demi de fermeture, les écoles de la deuxième plus grande ville du pays, située non loin du front et de la frontière septentrionale de l’Ukraine avec la Russie, rouvrent progressivement leurs portes. Afin de protéger élèves et enseignants, la municipalité a mis en place un programme d’aménagement et de construction d’écoles souterraines. Visite de l’une d’elles à Saltivka, le plus vaste arrondissement de la ville.

Du béton gris sous un ciel gris. En cette mi-décembre, l’arrondissement de Saltivka, au nord-est de Kharkiv, aligne ses longs immeubles soviétiques et larges avenues sous une fine couche de neige. Les entrées se succèdent, toutes semblables, propres mais souvent vétustes, à la différence de l’une d’entre elles. Linteau et jambages aux arrêtes affutées, béton clair, une porte immaculée de couleur vive… Tout indique une construction récente. Passé cette porte, un hall d’entrée bien chauffé, fraîchement peint de nuances où prédomine le vert, vous mène à une cage d’escaliers qui diffère de ses consœurs : volées et paliers s’enfoncent sous terre, loin sous terre.

À l’abri des drones, des bombes et des missiles

Bienvenue dans l’une des écoles souterraines de Kharkiv, où 1 430 élèves suivent leurs cours à l’abri des bombardements aveugles qui, nuit et jour, s’abattent sur l’ancienne capitale du pays. « Cette école a ouvert le 1erseptembre », indique Natalia Vorobiova, chargée de la communication au sein du département de l’éducation de la mairie de Kharkiv. Calme, précise dans ses réponses, Natalia maîtrise parfaitement son sujet. C’est elle qui nous guidera dans cet établissement qui semble faire la fierté du conseil municipal.

Les chiffres, il est vrai, sont impressionnants. Ce complexe de 1 700 m² se situe « à plus de sept mètres sous terre et a été construit en seulement neuf mois », indique Natalia, au détour d’un long couloir orné des guirlandes et autres décorations de Noël. Ces murs protecteurs accueillent « des élèves de la 1ère à la 11e section [du CP à la terminale dans le système français, NDLR], dans 16 salles de classe », poursuit-t-elle, avant de pousser une porte.

À notre entrée, une vingtaine de gamins réagissent comme il se doit par un long « bonjooour » et, politesse oblige, se lèvent de leur siège avec un grand sourire aux lèvres. Leur regard interrogateur cherche à percer la raison de cette soudaine intrusion. « C’est une leçon de mathématiques », indique l’enseignante, en désignant le tableau interactif, flambant neuf, tout comme le reste du mobilier. On ne s’impose pas plus longtemps.

Anticipation et organisation

Pour garantir une parfaite autonomie de l’école souterraine, rien n’a été négligé. Porte après porte, on découvre une infirmerie, un système de pompage d’eau, des citernes… Un groupe électrogène et une communication Internet autonome complètent cette organisation méthodique aux airs de ligne Maginot.

La construction de l’école a été rigoureusement encadrée par les services de l’État. « Ils contrôlent les sorties de secours, les systèmes de ventilation, le niveau de protection… La régulation impose aussi un certain nombre de mètres carrés par élève », explique Natalia, qui précise par ailleurs qu’il est « interdit d’enseigner dans les écoles qui ne disposent que d’abris élémentaires. »

Afin de garantir l’accès à l’établissement à tous les élèves du quartier, poursuit Serhiy Makeïev, le directeur de l’école qui nous rejoint en cours de visite, « le fonctionnement des cours est organisé en deux sessions quotidiennes : une partie des élèves fréquente l’école de 8 h 30 à 13 heures ; une autre de 13 heures à 16 heures. » Grâce à ce roulement, les enfants du quartier ont pu reprendre une partie de leur éducation en présentiel. Les locaux ne sont pas suffisamment vastes pour assurer un accès permanent à l’école pour chaque enfant du quartier.

Le hall d’entrée principal de l’école, à plus de 7 mètres sous terre. Kharkiv, 10/12/2025. Antoine Laurent

Retour en classe plébiscité

L’ouverture de l’école, indique Anna Yatsenko, professeure d’ukrainien que nous rencontrons dans le hall d’entrée, a été « bien accueillie » par les parents. De février 2022 à septembre 2023, rappelle sa collègue, Olga Skydan, professeure d’anglais et de français, l’enseignement se déroulait exclusivement en ligne. « Certains parents ne supportaient plus de voir leurs enfants passer leurs journées devant un écran », indique-t-elle, sur un ton compréhensif.

Pour cause, la pratique de l’enseignement en ligne, certes commode en cas de situation extrême, a montré ses limites ; en termes d’efficacité pédagogique mais aussi d’un point de vue social. « Certains élèves, à force de rester chez eux, ne savaient plus comment se comporter en société ; mais depuis la reprise des cours [en présentiel], nous voyons que la situation s’améliore », assure Olga, confiante dans ces progrès.

Le programme de la ville n’en est pas à son premier essai ; et la perspective d’envoyer ses enfants étudier sous terre serait désormais bien acceptée, à Saltivka comme ailleurs. Les premières écoles souterraines, rappelle Natalia, ont ouvert dès septembre 2023, dans des stations de métro fermées pour l’occasion. « Au cours des premiers jours, se souvient-elle, il a fallu rassurer les parents quant à la résistance de ces installations ; mais après une semaine, ils ont été convaincus. »

Interrogés sur les limites que pourrait imposer ce confinement souterrain, les deux enseignantes se montrent rassurantes. Ici, explique Anna, il est « possible de faire cours normalement ». Seul écueil, les activités de plein air demeurent impossibles. Comme l’explique le directeur, il est interdit aux instituteurs de se rendre à l’extérieur avec les élèves, sécurité oblige. Au bout du couloir, rires et petits pas.

Dissiper les brumes de guerre

La visite reprend. Natalia ouvre une autre porte. Quelques élèves d’une dizaine d’années se retournent ; les autres demeurent concentrés. « Ici, on propose aux élèves des séances de relaxation », indique-t-elle, en saluant la psychologue. À une vingtaine de kilomètres du front, un tel soutien s’avère précieux pour les enfants ; d’autant qu’en 2022, des combats ont eu lieu dans l’arrondissement même, avant que l’armée russe ne soit repoussée. « Kyïvsky [un arrondissement voisin, NDLR] et Saltivka ont été parmi les plus touchés au début de la guerre, souligne le directeur. Mais à présent, n’importe lequel des 9 arrondissements peut être bombardé. »

Ces mauvais souvenirs ne sont pas les seules causes de troubles psychologiques pour les élèves. Certains d’entre eux ont perdu des membres de leur famille ; d’autres ont dû fuir les combats ou les territoires occupés avec leur famille. « L’école compte plus de 200 élèves déplacés », poursuit le directeur. Selon lui, leur intégration se déroule sans encombre. Venus des oblasts de Kharkiv, Soumy, Donetsk, Louhansk et d’ailleurs, des milliers de réfugiés ont refait leur vie ici, à Kharkiv, malgré la proximité du front. Retour au hall d’entrée. La discussion se poursuit à la cafétéria.

Kharkiv manque encore d’écoles

En dehors de l’école que nous visitons, indique Natalia, six autres ont été construites sous terre. Les premières écoles souterraines, installées dans des stations de métro dès 2023, existent toujours et une nouvelle station a été convertie depuis. Enfants et adolescents sont également accueillis dans des locaux préexistants qui disposent d’abris en béton appropriés.

Sur les près de 105 000 élèves que comptent l’agglomération, « environ 18 000 » sont aujourd’hui en mesure de suivre « un programme de cours mixtes – en présentiel et à distance », précise notre interlocutrice. Bien d’autres structures protégées devront être construites pour permettre à chaque élève de suivre au moins une partie de ses cours en présentiel. « La construction de trois autres écoles souterraines est actuellement en cours et elles commenceront à fonctionner début 2026 », ajoute-t-elle avec assurance.

Le défi est de taille mais, souligne Natalia, « je n’ai pas l’impression que nous manquons de soutien ». La mairie, rappelle-t-elle, est assistée dans la conduite de son programme par différentes institutions. « En tant que région traversée par le front, poursuit-elle, nous recevons un soutien financier de la part de l’État qui permet de financer les repas des 5e – 11e sections [les classes allant de la 6e à la terminale, NDLR]. » En dehors des aides de l’État, poursuit-t-elle, de nombreuses ONG et organisations internationales soutiennent le programme de la commune.

Un modèle bien doté        

Les marques de solidarité sont en effet nombreuses. L’association ukrainienne Initiative éclairée (Osvitchena Initsiatyva) et l’association allemande GIZ ont contribué à l’ameublement des classes, et l’Assistance de l’Église de Finlande (Finn Church Aid) au financement des sessions de soutien psychologique aux élèves ; le gouvernement japonais a financé l’acquisition de bus scolaires, tandis que la ville a signé un partenariat avec le Fonds des Nations Unies pour l’enfance et reçoit l’aide du Programme alimentaire mondial pour financer des repas des élèves. Grâce à ce soutien, affirme Natalia, « toutes les conditions sont réunies pour fournir une éducation inclusive aux enfants ».

Par ailleurs, ajoute la communicante, la coopération entre les villes de Kharkiv et de Lille se poursuit, dans le cadre du jumelage qui unit les deux métropoles depuis 1978. C’est ainsi, précise-t-elle, que quatre groupes d’enfants ont été envoyés dans la capitale des Hauts-de-France entre avril 2024 et août 2025, pour participer à ce que la mairie de la métropole française qualifie de « séjours de répit ».

Selon Natalia, le projet des écoles souterraines de la mairie de Kharkiv fait aujourd’hui figure de modèle en Ukraine. « On construit des écoles de ce genre à Zaporijjia et à Mykolaïv. Les maires des villes situées à proximité du front sont venus nous rencontrer, car la première école souterraine [d’Ukraine] a été ouverte à Kharkiv à l’initiative du maire, Ihor Terekhov. Nous avons partagé notre expérience avec eux. » Au cours de l’année à venir, conclut-elle, la mairie de la ville souhaite relever un nouveau défi : ouvrir « la première école maternelle souterraine d’Ukraine. »

https://desk-russie.eu/2025/12/15/ukraine-a-kharkiv-on-enterre-aussi-les-ecoles.html