La voix de l'opposition russe et de la résistance ukrainienne

France, Ukraine

Peut-on être de gauche alternative et être pour un réarmement de l’Europe en luttant pour qu’elle se réarme pour les peuples ? par Antoine Rabadan

A l’heure où en France et dans le reste de l’Europe, précisons, dans l’Europe de l’Ouest, tentent de se mettre en place des mobilisations internationales contre le réarmement de l’Europe proposé par le projet Rearm Europe, les militant.e.s de la gauche révolutionnaire de l’Est, en particulier celles et ceux qui s’engagent dans la défense armée de l’Ukraine, en Ukraine même, ne comprennent pas bien cette démarche « antimilitariste ».

[Un article de Mediapart], dont l’autrice est allée à la rencontre de ces militant.e.s « anarchistes, antifascistes, marxistes, écoféministes ou punks » qui fabriquent des drones et préparent d’autres matériels pour leurs camarades engagé.e.s sur le front, montre bien cette incompréhension. Formulée sans acrimonie, elle permet néanmoins de saisir un hiatus qui existe et pourrait s’aggraver entre l’Est et l’Ouest, précisons, une partie de l’Ouest, militants qui, sans que cela soit trop explicité par les sudit.e.s, mais quand même, devrait amener à interroger les ambiguïtés, les impasses, voire, pire, des arguments avancés parmi les promoteurs de la campagne contre le réarmement de l’Europe.

On note en effet chez certain.e.s de quelques aberrations « pacifistes » agitant le totem du refus de la guerre dans l’oubli de l’adage qui veut que « si tu ne vas pas à la guerre, la guerre viendra à toi ». Adage qui a connu la catastrophique confirmation que l’on sait, il y a quelques décennies. D’autres, sur lesquels il n’est guère utile de s’appesantir, se placent dans ce sillage pacifiste, pour mener en catimini campagne pour le désarmement (parfois ouvertement celui de l’Ukraine) ou le refus des dépenses de défense tant il est vrai que leur objectif est que Poutine gagne cette guerre d’Ukraine.

Mais le plus problématique, à mes yeux, ce sont des arguments antiguerre que j’entends parfois, dans la gauche qui, peu ou prou, se réclame de l’internationalisme, donc de la reconnaissance du droit de l’Ukraine, comme de tout peuple opprimé ou attaqué, à se défendre par les armes. Ainsi de ceux avancés avec une légèreté stupéfiante consistant à refuser d’expliciter, qui plus est, sérieusement, en ayant une idée précise de la situation géopolitico-militaire induite par la guerre d’Ukraine, comment refuser le réarmement d’une Europe qui, longtemps, après la fin de la Guerre Froide, s’était largement…désarmée et n’a que récemment commencé à inverser la tendance, ne reviendrait-il pas à…désarmer l’Ukraine. A désarmer ou sous-armer l’Ukraine mais aussi le reste d’une Europe, la plus occidentale incluse, qui fait pourtant l’objet de menaces comme de passages à l’acte (y compris des sabotages), de la part de l’impérialisme agresseur de l’Ukraine ! Certain.e.s osent même des raccourcis aussi vertigineux qu’irresponsables qui affirment, au doigt mouillé, qu’il suffirait que l’Europe, réalité militaire unitaire qui n’est qu’un fantasme, donne ses stocks d’armes aux Ukrainien.ne.s pour… Pour quoi donc SVP ? Vaincre l’agresseur ? Le refouler et récupérer les territoires occupés et soumis à totalitarisme ? Figer les fronts, avec un surplus à occuper pour faire bonne mesure, faut être réaliste (n’est-ce pas Pascal Boniface ou Mélenchon ?), comme voudrait Poutine ? Le flou sur le sujet est révélateur de constructions argumentatives assez, très, problématiques.

D’autres, tout aussi adeptes de mouiller antimilitaristement le doigt, s’aventurent à préconiser, à première vue de façon assez séduisante, que l’on cesse d’armer Israël et que les armes ainsi dégagées de la réalisation du terrible génocide des Palestinien.ne.s soient envoyées pour sauver des vies ukrainiennes. Le problème étant que le premier fournisseur de ces armes à Israël, les Etats-Unis de Trump, ne devrait pas, c’est le moins que l’on puisse dire, se montrer aisément ouvert à procéder à cette bascule. Quant à ce que l’Europe, la France en première ligne, pourrait faire en ce sens, est-on sûr.e.s que cela suffise à répondre à la nécessité internationaliste, la seule internationaliste, de permettre à l’Ukraine d’infliger une défaite à l’armée d’agression russe ? Seule voie réaliste pour obtenir une paix juste et durable.

Le fait est qu’en l’état, une approche sérieuse de la réalité des armes disponibles tant en Russie, qu’en Occident et particulièrement en Europe, fait défaut. Sérieuse en commençant par intégrer, par-delà la convocation de chiffres et graphiques sur des évolutions budgétaires, les réalités des stocks de tel ou tel armement disponible, ici mais pas là en Europe, de l’absence de vraie interopérabilité entre les forces armées européennes, etc. face à un ennemi « unitaire », engagé, lui, dans une économie de guerre, mettant à l’épreuve et en en tirant les enseignements, in vivo, sur le terrain ukrainien, malgré les difficultés face à la résistance ukrainienne, l’amélioration de ses tactiques militaires comme de ses armements, etc. Sans parler du temps qu’il faudrait à l’Europe pour couvrir des besoins d’autodéfense aujourd’hui manifestement non satisfaits (la fabrication d’obus ou de drones par exemple) : il faut entre cinq et dix ans, si ce n’est plus, pour commencer à créer une défense dissuasive que, pour l’Europe, ne peuvent assurer ni le nucléaire français, ni celui des Britanniques, en l’absence de celui, seul à avoir immédiatement ce pouvoir de dissuader la Russie d’aller trop loin, des Américains, aujourd’hui devenus très proches, sinon plus, de la Russie. Ce qu’oublient nos antimilitaristes désarmeurs tout à maintenir une focalisation, particulièrement en porte-à-faux, sur l’OTAN.

En effet, prenant appui sur un historique indiscutablement des plus impérialistes, de cette coalition occidentale, ceux/celles-ci passent à côté du rôle que joue actuellement l’OTAN, au demeurant en voie de se désaméricaniser, sur le flanc oriental de l’Europe : celui précisément de dissuader la Russie d’écraser l’Ukraine. Mais aussi d’attaquer des « voisins proches », depuis la Finlande, aux frontières de laquelle la Russie regroupe massivement, en ce moment même, des troupes, jusqu’à la Roumanie, en passant par la Pologne, les pays baltes ou la Moldavie (où les Russes sont déjà positionnés, comme en Géorgie, comme dans l’exclave de Kaliningrad plantée sur les arrières du dispositif de l’OTAN). Ce qui, si cela devait se réaliser et qui pourrait se réaliser, impliquerait, du moins si l’on reste arrimés au socle internationaliste, de porter appui à tout Etat, à tout peuple agressés militairement par une Russie décidée à exporter son néofascisme en collusion avec la montée de ses soutiens néofascistes à l’Ouest. Exactement ce qui a fait défaut en Espagne, en Pologne, etc. face à l’expansionnisme nazi et qui a signé un encouragement à ce qu’il aille vers un plus loin tristement mémorable ! L’histoire ne se répète pas, les fautes politiques oui, par refus de s’inscrire dans le temps stratégique du « kairos », moment précis et unique, dans une séquence où une action décisive est possible; pour ce qui nous concerne, l’action de s’armer à hauteur d’un danger et cela en combattant toute sous-estimation de ce danger.

C’est tout ceci qui doit nous amener à comprendre qu’aujourd’hui, dans le contexte d’une menace d’extension de la guerre russe d’Ukraine, les peuples des pays les plus menacés voient dans le parapluie de l’OTAN (et dans l’appui militaire de l’UE) autre chose que ce que certain.e.s autour de nous y voient. Dans l’attente que la mobilisation internationaliste des gauches révolutionnaires redevienne vite en mesure, non seulement d’envoyer ses brigades internationales auprès de ces peuples mais aussi de leur proposer une alternative à l’appui militaire de l’OTAN, est-il raisonnable de continuer à leur envoyer le signal que nous sommes pour la dissolution de l’OTAN (quand, comment ?) dont personne, du moins dans l’Est européen, ne pense sérieusement qu’elle s’accompagnerait (sous quelle contrainte magiquement non-militaire ?) de la révision en parallèle par la Russie de son orientation impérialiste expansionniste ?

Bien d’autres points mériteraient d’être abordés en complément de cette introduction écrite suite à ce qui se dégage de cet article d’enquête auprès de militant.e.s révolutionnaires mobilisés, sur le théâtre de guerre même, pour la défense armée de l’Ukraine. J’y viendrai.

L’Extrait de cet article peut se lire comme une interpellation internationaliste, adressée par des internationalistes antimilitaristes de l’est européen, solidaires de leurs camarades ayant pris les armes, de l’ouest militant pour que soit repensée ou du moins recadrée leur orientation de gauche antimilitariste qu’ils et elles voient comme bancale, probablement même, virtuellement contre productive avec leur choix de résistance !

Antoine Rabadan RESU