La voix de l'opposition russe et de la résistance ukrainienne

France

Des opposants politiques en Russie et en Ukraine posent la question : faudra t’il refaire Zimmerwald ?

Zélensky pris entre sa mission de chef d’un peuple Insoumis et les pressions des ministres oligarques de son gouvernement.

Aujourd’hui deux textes sont particulièrement intéressants, l’un d’Alexey Sakhnin et Liza Smirnova sur l’avenir de la gauche et l’opposition anti-Poutine et l’autre de Vladyslav Starodubtsev qui est l’auteur d’une plateforme pour la transformation de la société ukrainienne. Il y a une ligne de force qui se dégage de ces deux analyses, même si on peut contester ici et là tel ou tel point. La logique de la guerre impériale ou impérialiste de Poutine contre la nation ukrainienne, comme sa dictature contre son propre peuple conduira inéluctablement à des mouvements sociaux de grande ampleur dans les deux pays. Des guerres mondiales sont nées les Révolutions du XXème siècle, ou les tentatives de soulèvements révolutionnaires. Les travailleurs et les étudiants serbes, qui subissent aujourd’hui la répression du gouvernement Vucic, soutenu activement par les services secrets de Poutine, sont les sentinelles de l’avenir. La population ukrainienne qui est descendue dans la rue contre la tentative de leur gouvernement de limiter les prérogatives des ONG en charge de la lutte contre la corruption, tout en soutenant le chef de guerre Zélensky sont aux avant-postes.

Le texte Alexey Sakhnin et de Liza Smirnova sur la Russie

Alexey Sakhnin est l’un des cofondateurs du Front de Gauche russe en 2005 dans une séquence historique où Jean Luc Mélenchon était sur la ligne de construction de ces rassemblements sur la gauche de la social-démocratie en France et à l’échelle internationale. Sakhnin a participé aux manifestations de 2012 contre la réélection de Poutine, entachée de nombreuses fraudes électorales et il a dû faire face à des années de répression gouvernementale. Il quitte le Front de Gauche russe en 2022 au moment du début de la guerre d’invasion de l’Ukraine. Dès lors il réside en France grâce à l’intervention de Jean Luc Mélenchon auprès des services de l’Etat. Il déclarait le 9 octobre 2024 pour le site l’Insoumission ( https://linsoumission.fr/2024/10/09/alexey-sakhnin-melenchon-entretien/):

« En réalité, seules les sociétés peuvent s’activer et se mobiliser pour mettre un terme à cet épouvantable conflit : quelqu’un doit faire émerger un plan de paix suffisamment fort, soutenu et crédible pour que les gouvernements des nations n’aient d’autre choix que de l’adopter. La proposition de Mélenchon est clairement la plus intéressante de tout le monde occidental, car elle entend fonder la paix sur un principe simple, qui a déjà été mobilisé à la fin de la Première Guerre mondiale : l’autodétermination des peuples. »

Depuis cette date, après de longs moments de silence, Jean Luc Mélenchon est aujourd’hui ouvertement poutinien. Je doute que Sakhnin en partage aujourd’hui les positions. Dans cet interview, il rappelle que face aux offensives militaires désastreuses de l’armée russe, « l’offensive Broussilov en 1916, et l’offensive Kerensky en 1917, ont accéléré le dénouement de la Révolution russe. » Plus loin il parle des sociétés épuisées et démoralisées par la guerre et ajoute :

« La gauche a déjà joué ce rôle par le passé. En 1915, alors que la guerre faisait rage sur le vieux continent, les militants socialistes du monde entier se sont réunis en conférence en Suisse, à Zimmerwald, pour dénoncer la guerre comme conséquence de l’impérialisme. C’est à ce moment que Lénine avait formulé la proposition de la paix blanche, qui fut effectivement mise en œuvre deux ans plus tard après la prise de pouvoir du parti bolchevique. »

Il fait de Zimmerwald une voie un peu trop royale : au seuil des deux dernières guerres mondiales la représentation officielle du mouvement ouvrier s’effondre littéralement. 1914, c’est le naufrage des partis puissants de la social-démocratie dans l’Union Sacrée. Les internationalistes qui se rendent à la conférence de Zimmerwald tiennent dans trois taxis. Cette poignée de militants internationaliste a compris que de la guerre naitrait la Révolution, et qu’elle allait se traduire dans le maillon le plus faible de la chaine, en Russie.

Enfin il concluait :

« Je ne remets pas en cause ici l’aide à l’Ukraine : ce soutien militaire doit être préservé afin que le pays ne soit pas écrasé. Le peuple ukrainien doit être soutenu face à l’agression qu’il subit, mais il faut être lucide sur les limites et l’impasse de la stratégie du gouvernement Zelensky. »

C’est contestable pour Zélensky, mais c’est mieux que le naufrage actuel de France Insoumise.

Quant à la solidarité internationaliste soulignée par les conclusions de son article on ne peut qu’y souscrire : « les militant·e·s de gauche russes ont besoin d’alliés parmi les Ukrainiens. A partir de la base, nous pouvons faire ce que les politiciens ne peuvent pas faire : parvenir à un accord. » Néanmoins le point numéro 1 sur la revendication d’une paix immédiate mérite d’être discutée plus profondément. Les revendications de Poutine sur les territoires du Donbass et de Donetz sont inacceptables. Dans les conditions actuelles la cession désorganiserait la ligne de défense et ouvrirait à l’armée russe le chemin vers Kiev.

Ceci posé, oui un nouveau Zimmerwald est bien à l’ordre du jour.

Le texte de Vladyslav Starodubtsev :

Au-delà de la nécessité des réformes sociales et démocratiques avancées dans la plateforme, ce qui me semble important c’est le rôle dévolu à l’Etat. Dans un pays détruit par la guerre, il faut nécessairement une puissance qui prenne en charge fermement l’intérêt public et donc qui s’oppose à l’intérêt privé, la main invisible du marché. Il écrit :

« Pour remplir ces deux conditions, l’Ukraine doit s’engager sur la voie de l’étatisme, c’est-à-dire une large implication de l’État non seulement dans les processus réglementaires, mais aussi dans la création de biens, la formation des marchés et l’orientation du développement économique. Une telle politique est appelée « dirigisme » (du français « diriger ») en Occident et a été mise en œuvre pour la première fois avec un immense succès en France sous le règne de Charles de Gaulle. »

La référence à Charles De Gaulle est intéressante, mais il serait nécessaire de la moduler. Pour reconstruire le pays celui qui s’est imposé comme le chef de guerre devait s’appuyer sur le prolétariat, et donc sur ceux qui le représentaient, au premier chef le parti stalinien. Ce dernier sera en charge de limiter les revendications qui avaient été clandestinement définies dans le programme du CNR (Conseil National de la Résistance) au respect l’appropriation privée des moyens de production. Ne seront nationalisées que les grandes entreprises qui avaient collaboré avec la machine de guerre nazie.

Pour revenir à l’Ukraine aujourd’hui nous sommes toujours dans la même équation politique : la continuité de la guerre, comme ultérieurement la reconstruction du pays, nécessite de s’appuyer sur le prolétariat comme force productive. Si Zélensky a reculé sur la corruption c’est en raison de ces conditions objectives qui lui sont imposées. Au-delà des réformes avancées et décrites par l’auteur, reste la question politique : quel « Etat » ? Qui constituera le pouvoir constituant ? La représentation autogérée de ceux et celles qui ont pour but le bien commun ? Ou les oligarques ?

De ce point de vue les travailleurs et les étudiants serbes ont marqué le paysage.