19 janvier 2026
Depuis l’automne 2025, le Kremlin soigne encore plus sa mise en scène: les autorités russes mettent un point d’honneur à souligner les soi-disant succès militaires sur le champ de bataille ukrainien, à coups de réunions officielles, de cartes triomphalistes et de déclarations martiales. Durant le dernier trimestre de l’année dernière, sept rencontres publiques entre le président Vladimir Poutine et de hauts représentants de l’armée ont fait état d’avancées présentées comme décisives. Le numéro un du Kremlin est même allé jusqu’à endosser l’uniforme militaire, en signe de soutien.
« À en juger par le rythme que nous observons le long de la ligne de contact, notre intérêt pour le retrait des formations militaires ukrainiennes des territoires qu’elles occupent actuellement est pratiquement réduit à néant, a-t-il assuré le 27 décembre 2025. Si les autorités de Kiev ne veulent pas résoudre la question pacifiquement, nous atteindrons tous nos objectifs par des moyens armés.» Une communication léchée, qui contraste avec la réalité du terrain.
Selon les généraux du Kremlin, les troupes russes auraient conquis 6.640 kilomètres carrés du territoire ukrainien en 2025, comprenant 334 localités. Les forces de Kiev seraient aujourd’hui cantonnées à une posture strictement défensive, tandis que deux zones de sécurité auraient vu le jour dans les régions limitrophes de Soumy et de Kharkiv.
Mieux encore, la moitié de la zone urbaine de Kostiantynivka, dans l’oblast du Donetsk, serait désormais sous contrôle russe, ouvrant la voie à une vaste opération d’encerclement de la dernière grande ligne de défense ukrainienne dans le Donbass, l’agglomération de Sloviansk et Kramatorsk. À écouter Moscou, les combats tourneraient largement à son avantage, comme le souligne le média d’investigation indépendant russe The Insider.
Dans ce contexte, rien d’étonnant à ce que Vladimir Poutine se dise prêt à poursuivre sa guerre d’invasion jusqu’à ce que les dirigeants ukrainiens acceptent les conditions du Kremlin pour un accord de paix –conditions qui incluent, sans surprise, la reconnaissance de la souveraineté russe sur plusieurs régions occupées.
Une réalité bien moins triomphante
Sauf que ce récit héroïque se fissure lorsque l’on creuse un peu. Différentes sources viennent mettre à mal cette version glorieuse des événements. Selon les cartographies open source DeepState, Moscou n’aurait avancé que de 4.300 kilomètres carrés l’année dernière, soit 35% de moins que les chiffres officiellement présentés. Un résultat d’autant plus modeste quand on le compare aux gains de 62.000 kilomètres carrés réalisés en 2022, lors des premières phases de l’invasion.
En parallèle, les unités russes n’ont obtenu aucun succès opérationnel majeur. Le Kremlin ne contrôle pleinement qu’une seule des quatre régions illégalement annexées en octobre 2022, celle de Louhansk. Les fameuses «zones de sécurité» évoquées à Soumy et Kharkiv n’existent tout simplement pas, et Kiev continue de multiplier les contre-attaques dans la région du Donbass, mettant à mal l’argument d’un encerclement imminent de Sloviansk et Kramatorsk.
Pour tenter d’avancer malgré les revers, Moscou a modifié son approche. En 2025, l’armée russe a privilégié les tactiques d’infiltration, réduisant considérablement les pertes matérielles au prix d’un sacrifice humain massif. À ce stade de la guerre, certaines troupes d’assaut encaissent les coups à la place des chars et véhicules blindés, trop rapidement neutralisés sur un champ de bataille dominé par les drones.
Le bilan est sans appel. Selon The Economist, BBC News Russian et le média indépendant russe Mediazona, l’année 2025 a été la plus sanglante pour l’armée russe, avec 100.000 soldats tués –un chiffre certainement sous-estimé. Le rythme de recrutement des soldats, lui, est resté stable: 30.000 à 35.000 nouvelles recrues par mois, immédiatement envoyées au front pour compenser les pertes. Résultat: le Kremlin est dans l’impossibilité de former de nouvelles unités ou de constituer des régiments de réserve. De surcroît, près de la moitié du budget de la défense est affectée aux primes à la signature et aux salaires des combattants.
En 2025, chaque kilomètre carré de territoire gagné a coûté la vie de vingt militaires russes. Dans la seule région de Donetsk, environ 6.000 kilomètres carrés restent sous contrôle ukrainien. D’après plusieurs estimations, leur conquête nécessiterait encore un an et demi de combats et 120.000 morts supplémentaires. La victoire totale que le Kremlin promet à sa population ressemble de plus en plus à une illusion stratégique –lointaine, coûteuse… et heureusement incertaine.