Je soutiens totalement le positionnement de Hanna Perekhoda sur la question de la nécessité d’une défense européenne à la hauteur des dangers qui se précisent sur elle depuis la guerre que subit Ukraine, en fait aussi, en seconde ligne, depuis les pays de l’Europe de l’Est, tous menacés par la volonté du néofascisme russe de les forcer à réintégrer, par expansion impérialiste, le giron de l’ex URSS stalinienne ! Sans parler des menaces pesant sur la Finlande ou la Suède, etc.
A méditer, y compris dans les rangs de la gauche qui, ayant courageusement opté pour que l’Ukraine soit approvisionnée en armements, au nom d’un refus de bon aloi du militarisme, s’oppose au financement de l’effort de défense à mener à l’échelle européenne. Effort pourtant nécessaire au vu de ce que tout analyste sérieux des questions militaires reconnaît comme les énormes carences en matière de défense/dépense(s) militaire(s) accumulée(s) en Europe sur des décennies.
Sans parler, et Hanna y insiste à très juste titre, sur l’absence de vraie coordination militaire proprement dite d’une Europe, à la veille de voir disparaître le parapluie militaire américain qu’elle a cru s’être acquis pour l’éternité.
Je précise qu’il revient, pour moi, à ces gauches de se conformer à ce qui est leur raison d’être, à savoir se mobiliser en faveur, y compris par l’effort de défense militaire, des droits démocratiques acquis par les mouvements populaires contre les néofascismes montants qui sont les bras politiques du néofascisme russe; à savoir aussi, se mobiliser pour que le financement de cet incontournable effort de défense soit assumé par les ponctions fiscales sur les plus riches et, en aucune façon, par la baisse des dépenses sociales. Lesquelles dépenses, dans cette logique de mobilisation, doivent être, au contraire, fortement augmentées.
Et qu’on ne vienne pas nous dire que l’effort antifasciste de défense militaire (et donc politique) des droits démocratiques acquis et celui de la lutte pour les droits sociaux sont intrinsèquement inconciliables. Ils ne le sont que du point de vue d’une gauche, en ce sens …défaitiste, qui ne se sentirait plus en capacité de convaincre et mobiliser la population de la justesse de ce que sont les enjeux périlleux à l’extrême du moment ! Au demeurant, la stricte combinaison de ces deux axes de mobilisation (défense militaire et dépenses sociales) est la plus à même d’éviter la dérive militariste qui guette toute préparation à l’autodéfense militaire dont seuls les esprits dogmatisés nient l’urgence ! Le corollaire de cette mobilisation à double détente étant de viser à créer le rapport de force en faveur du droit de contrôle populaire sur l’affectation des moyens de défense et des objectifs poursuivis, voire sur les conditions de formation militaire des personnes engagées.
C’est Trotsky qui écrivait en 1940 que « La militarisation des masses s’intensifie chaque jour. Nous n’allons pas nous en débarrasser avec des protestations pacifistes vides de sens. Toutes les grandes questions vont se régler dans un avenir proche les armes à la main. Les ouvriers ne doivent pas avoir peur des armes, mais au contraire doivent apprendre à s’en servir. […]
Nous ne voulons pas permettre à la bourgeoisie de pousser à le dernière minute sur le champ de bataille des soldats non entraînés ou à demi entraînés. Nous exigeons que l’Etat donne rapidement aux travailleurs et aux chômeurs la possibilité de se former au maniement des fusils, des grenades à main, des mitrailleuses, des canons, des avions, des sous-marins et de toutes les armes de guerre. Il est indispensable de créer des écoles militaires particulières en lien étroit avec les syndicats, pour que les ouvriers deviennent des spécialistes qualifiés des questions militaires et puissent occuper des postes de commandement.
En même temps, nous n’oublions pas un instant que cette guerre n’est pas notre guerre. […]
Indépendamment du cours de la guerre, nous remplissons notre tâche fondamentale : nous expliquons aux ouvriers que leurs intérêts et ceux du capitalisme assoiffé de sang sont irréconciliables; nous mobilisons contre l’impérialisme; nous prêchons l’unité des tâches des travailleurs dans tous les pays belligérants et neutres; nous appelons à la fraternisation des ouvriers et des soldats dans chaque pays, et des soldats avec les soldats de l’autre côté de la ligne de front. Nous mobilisons les femmes et les jeunes contre la guerre; nous menons un travail constant, obstiné et inlassable de préparation à la révolution dans les usines et dans les mines, dans les villages, dans les casernes, au front et dans la flotte. […] » (1)
Ce n’est pas le lieu ici d’analyser ce qui, dans ce texte, en surprendra plus d’un parmi, y compris, les partisans de Trotsky qui ont perdu depuis longtemps le sens dialectique de la réflexion dudit révolutionnaire. Je reviendrai prochainement sur ces fortes lignes qui doivent nous aider à « bouger » certains de nos cadres mentaux et politiques routinisés et donc incapables de se confronter à l’inédit géopolitique qui œuvre en ce moment. Bouger pas pour nous aligner en dogmatisant le sens de ces lignes. Mais en assumant le paradoxe, assez déroutant à première vue, que peut-être ces mots de 1940 sont les plus à mêmes de nous aider à penser et à agir aujourd’hui sans que nous tombions dans la fossilisation mentale de celles et ceux qui ont arrêté leur horloge politique au défaitisme révolutionnaire des années de Première Guerre mondiale. Défaitisme révolutionnaire dont Trotsky, cela vaut la peine de le rappeler, fut l’un des principaux promoteurs mais dont il sut s’en éloigner au constat que l’inédit de la montée des fascismes l’invalidait comme boussole politique dans l’entre-deux guerres. Montée des fascismes qui sont, sous forme de néofascismes, tiens donc, notre actualité. Et, par là, font l’actualité des lignes suscitées du révolutionnaire russe (qui était ukrainien !) ?
(1) Léon Trotsky, Contre le fascisme (1922-1940), in Manifeste d’alarme (23 mai 1940), Editions Syllepse, pp 777-778.
Antoine Rabadan