29 novembre
Max s’impose comme la nouvelle application de messagerie en Russie et dans les territoires occupés d’Ukraine. Accessible uniquement avec un numéro de téléphone russe ou biélorusse, cette application empêche la communication avec l’Ukraine libre et capte toutes les données des utilisateurs, tout en étant un important vecteur de propagande. Reporters sans frontières (RSF) dénonce un outil de contrôle numérique, enfermant les territoires occupés d’Ukraine dans une prison informationnelle.
Plus de dix millions de téléchargements sur Google Play, pas moins de vingt millions sur son équivalent russe, le RuStor : Max bat tous les records. En novembre 2025, soit plus de huit mois après son lancement, l’application comptabilise près de 50 millions d’utilisateurs, selon les médias pro-Kremlin. Mais ce succès fulgurant est tout sauf spontané. Soutenue par le président Vladimir Poutine, qui a ordonné à l’administration russe d’accélérer son déploiement, l’application est, depuis le 1er septembre, pré-installée obligatoirement sur tous les téléphones vendus en Russie et dans les territoires ukrainiens occupés.
La messagerie peut également compter sur le soutien des médias de propagande pro-Kremlin. Le média d’État Krym 24, a annoncé avoir ouvert un canal sur Max, vantant les qualités de la messagerie en tant qu’“outil pour rester au fait de l’actualité”. Même mouvement stratégique pour la branche de l’agence de presse d’État Ria Novosti en Crimée, ainsi que d’autres médias pilotés par le Kremlin, tels que TASS et Russia Today.
Imposée jusque dans les services publics et les écoles, cette “super-app” est développée par le géant de la tech russe Vkontakte (VK), une société déjà propriétaire éponyme d’un réseau social et qui appartenait à Alicher Ousmanov, un oligarque réputé proche de Vladimir Poutine, avant de de devenir la propriété de Gazprom*, dont l’Etat russe est actionnaire majoritaire, en 2021. Dès lors qu’elle tend à centraliser d’ores et déjà un certain nombre de services, allant des communications personnelles, aux paiements en ligne en passant par les démarches administratives, cette application est clairement conçue pour devenir indispensable dans la vie quotidienne de ses utilisateurs.
“La stratégie du Kremlin est claire : faire de l’application de messagerie Max l’arrière-plan de la vie numérique en Russie et dans les territoires ukrainiens occupés. Avec Max, le Kremlin dispose d’un outil puissant pour projeter sa propagande dans un espace numérique centralisé. Derrière cette adoption à marche forcée se joue aussi l’isolement informationnel des citoyens ukrainiens dans les territoires occupés, coupés du reste de l’Ukraine libre. » – Vincent Berthier et Pauline Maufrais, Responsable du bureau technologies et journalisme de RSF et Pauline Maufrais, chargée de zone Ukraine chez RSF
Communication rompue entre l’Ukraine libre et les territoires occupés
Seuls les détenteurs d’une carte SIM russe, ou biélorusse, peuvent se connecter à l’application. Cette barrière à l’entrée coupe les communications entre les Ukrainiens vivant dans les territoires occupés – où la population locale est contrainte d’utiliser des numéros russes – et l’Ukraine libre qui ne peut pas avoir accès à Max. Un problème de taille pour les journalistes souhaitant joindre des contacts en territoires occupés. Le seul moyen pour continuer à communiquer avec les autres régions ukrainiennes est d’“avoir un téléphone sans Max”, explique à RSF une source qui a requis l’anonymat pour des questions de sécurité.
Cette solution est également nécessaire pour protéger la confidentialité des Ukrainiens des territoires occupés. Car Max est avide des données personnelles des utilisateurs. “Nos sources savent pertinemment qu’il n’y a aucun chiffrement de leurs messages sur Max et que les services de sécurité russes peuvent les lire”, alerte Andriy Dikhtiarenko, le rédacteur en chef du média ukrainien de Louhansk Realna Gazeta, relocalisé en Ukraine libre après l’occupation de la ville en 2014. Face à cette surveillance généralisée, la population s’adapte et certains achètent un deuxième téléphone d’occasion uniquement pour utiliser l’application. Comble de l’ironie, certains fonctionnaires locaux des territoires occupés seraient eux-mêmes récalcitrant à l’installer, conscients des risques.
Remplacer WhatsApp et Telegram
Max éclipse progressivement WhatsApp et Telegram, et dispose de tous les atouts pour s’imposer définitivement. En Russie, WhatsApp, fort de ses près de 100 millions d’utilisateurs, a été inscrit sur la liste des “logiciels indésirables”, tandis que l’accès aux deux plateformes est désormais entravé dans près de 40 % des régions, selon le média indépendant russe The Moscow Times. Cela fait suite à la volonté du Roskomnadzor, le régulateur russe des télecoms, de perturber le fonctionnement de ces deux messageries, officiellement dans le but de lutter contre le terrorisme et d’autres activités criminelles.
Depuis juillet, la même dégradation des communications s’observe dans les territoires ukrainiens occupés. “Avant, je pouvais appeler mes sources via WhatsApp, mais aujourd’hui le signal ne passe plus”, confirme Andriy Dikhtiarenko. Telegram est également touchée : “Parfois, on n’entend rien du tout”, rapporte un autre journaliste ukrainien – dont l’anonymat a été conservé par sécurité. En contraste avec le service dégradé de ses concurrents, Max ne manque pas de communiquer sur la qualité des appels sur la plateforme. L’opérateur téléphonique russe Volna, l’un des principaux fournisseurs en Crimée occupée, propose désormais un forfait qui inclut un accès illimité à plusieurs applications, dont Max, une preuve de la popularisation rapide de l’application. Pour Andriy Dikhtiarenko, tout cela s’inscrit dans une stratégie assumée pour “inciter les habitants à migrer vers Max”. Devenue la seule application fonctionnelle dans ces territoires, certains médias couvrant les territoires occupés pourraient envisager de s’y inscrire pour continuer à recevoir des informations de sources locales.
Contactés par RSF, Max et Volna n’ont pas répondu aux questions de l’organisation. Ses demandes auprès de WhatsApp concernant la dégradation du service en Russie sont également restées sans réponse.
Repris par Entre les lignes entre les mots: