La voix de l'opposition russe et de la résistance ukrainienne

France, Ukraine

Férue d’histoire, l’écrivaine est devenue malgré elle un porte-voix de son pays ravagé par la guerre

Sofia Andrukhovych

Le portrait. Sofia Andrukhovych : d’Ukraine, lettres aimées.

Virginie Ballet

6 mars 2026

Il aurait fallu pouvoir louer la pleine puissance de cette fresque historique aux accents naturalistes. Saluer sa minutie, son talent pour écrire l’amour fou, les familles vénéneuses et l’horreur de l’histoire. Dans Amadoca, l’écrivaine ukrainienne Sofia Andrukhovych revisite le siècle passé, explore la mémoire de son pays, de l’Holocauste à l’aube des années 2010, à travers un personnage qui a perdu la sienne. Elle dit la sororité au sens premier, la maternité, la trahison et la transmission, avec la même justesse. L’humanité capable du meilleur comme du pire. Paru en Ukraine en 2020, le premier tome de ce roman-fleuve vient d’être traduit en français. Pourtant, de ses qualités littéraires, il sera sans doute assez peu question. Sofia Andrukhovych le sait bien : quand elle est conviée à l’étranger, depuis le 24 février 2022, c’est davantage pour évoquer l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, que ses œuvres multi-primées.

Si elle se dit « reconnaissante pour l’attention » qui lui est consacrée, elle écrit, en 2023 dans Tout ce qui est humain : « De temps en temps, j’ai l’impression de faire partie d’un cirque ambulant déglingué qu’on vient voir non pas parce qu’on s’intéresse à la performance d’une acrobate, mais pour observer les stigmates et les déformations des acteurs.»

La quadragénaire au sourire réservé reçoit aux Récollets, ancien couvent parisien où elle a établi ses quartiers pour une résidence d’écriture. Ici, elle passera un mois avec Varvara, sa fille de bientôt 18 ans. Un peu de répit à se balader au Père-Lachaise et musarder dans les musées. Et surtout, pratiquer chaque jour le yoga, « essentiel » à son équilibre. Ce rôle de porte-voix qui s’est imposé à elle, il a bien fallu s’en accommoder, quitte à rogner sur la solitude nécessaire au processus d’écriture. Sofia Andrukhovych le fait de bonne grâce, avec pédagogie et disponibilité. « Ça donne du sens à ma vie.» Après une pause : « Au regard de la masse d’événements atroces qui nous sont arrivés et nous arrivent encore, il me semble que c’est une chose tout à fait minime que je peux faire. Si ça peut contribuer à sensibiliser une ou deux personnes à ce qu’est la vie en Ukraine…»

En ce jour de février, la météo parisienne est clémente. Dehors, retentissent des cris d’enfants dans la cour d’une école. Au même moment, la capitale ukrainienne, où elle vit, est plongée dans le noir et le froid par les frappes menées sans relâche par Moscou sur les infrastructures énergétiques du pays, où la température affiche alors -25 °C. Si elle savoure « pour la première fois depuis longtemps » des nuits complètes, sans alertes, paradoxalement, Sofia Andrukhovych confie ressentir une anxiété accrue pour ses proches. « En étant ici, je réalise pleinement à quel point la situation est dangereuse et compliquée là-bas. Quand j’y suis, c’est comme si mon cerveau déployait des défenses psychologiques.» Ça n’est que l’une des manifestations des transformations infinies et insidieuses insufflées par la guerre. Le « choc » du 24 février a bouleversé jusqu’à son style : pour écrire sur la guerre, dans son essai Tout ce qui est humain, sa langue se devait d’être « nue, directe, sans fioriture ni métaphores ». Elle précise : « C’était sûrement lié au trauma. On était au cœur d’un événement qui change la vie. Je sentais le monde ruiné, le chaos », se remémore-t-elle. Sa perception d’elle-même s’en est aussi trouvée transfigurée. Longtemps, Sofia Andrukhovych ne parvenait plus à dire « je suis écrivaine », sans conjuguer cette phrase au passé. L’identité, question centrale à ses écrits, était devenue incertaine.

Née à Ivano-Frankivsk, dans l’ouest de l’Ukraine, d’un père, Yuri Andrukhovych, poète, essayiste et écrivain reconnu, et d’une mère bibliothécaire, Sofia Andrukhovych et son frère cadet grandissent entourés d’ouvrages. Naturellement, « fascinée » par ce père « d’une grande influence, qui a contribué au renouveau de la culture ukrainienne », la fillette, lectrice admirative de la Suédoise Astrid Lindgren, rêve très jeune de devenir autrice. Il faut la voir s’illuminer en dépeignant « l’expérience folle » que procurent les livres, vanter «leur odeur» et leur capacité à vous faire «plonger dans la vie et les sentiments de quelqu’un d’autre». Dans sa ville natale «chaleureuse» de Galicie orientale, Sofia Andrukhovych aime à fréquenter expositions et salons littéraires, aux côtés de la figure paternelle. C’est par ce biais qu’elle rencontre, à la vingtaine, celui qui allait devenir son mari, l’auteur et poète Andriy Bondar, de dix ans son aîné. Pas encore appelé dans l’armée, lui a décidé de «ne pas se cacher : s’il reçoit la lettre de mobilisation, il ira», tranche-t-elle. Fataliste, elle assure qu’elle «n’a pas peur».

Ensemble, ils s’installent à Kyiv au début des années 2000. Là, tout est «différent», des grands immeubles staliniens sur Khrechtchatyk, l’avenue principale, aux «relations entre les gens», venus de tous horizons. «Je ne peux pas m’imaginer vivre ailleurs», évacue-t-elle. Au point que Sofia Andrukhovych et sa famille ne sont partis que six mois, au début de la guerre, pour aller chez ses parents restés dans l’Ouest, avant de revenir, comme aimantés, dans leur quartier résidentiel d’Obolon. «J’ai besoin de sentir ce que ressentent les gens du pays.»

Là, elle dit saisir toute «l’absurdité de la vie en guerre», étrange mélange de musiciens de rue et d’enterrements quotidiens, de cafés branchés à Podil et de passants amputés. Etre si proche de «la vie, de la mort et de la folie» est quelque part «un cadeau pour un écrivain». Côtoyant des natifs des régions de l’Est, proches de la frontière russe et du Sud majoritairement russophone, lui a aussi permis de comprendre que cette question de l’identité avait été «plus simple pour elle». Née dans une famille d’intellectuels ukrainophones, dans une région proche de l’Europe centrale, Sofia Andrukhovych estime avoir eu «des clés pour comprendre» le passé.

Prudente ou désabusée, elle se montre sceptique sur les pourparlers de paix et la possibilité qu’ils aboutissent : «Je veux espérer que ce soit le début de la fin de cette guerre, mais je vois qu’il est de plus en plus difficile de prédire quoi que ce soit, au vu du lien entre Trump et Poutine. Le seul espoir pour l’Ukraine réside dans la capacité de l’armée et du peuple à rester forts, de continuer de faire face et de se battre.» En attendant, Sofia Andrukhovych entend s’appliquer à faire en sorte qu’on «n’oublie pas» ce pays dont elle parle avec passion, et approuve l’appel à l’unité de l’Europe lancé par le président Zelensky à Davos.

La culture, veut-elle croire, est une arme de résistance. Elle se sent désormais prête à renouer avec la fiction, en continuant de redonner une voix aux femmes, si souvent invisibilisées par l’histoire, comme l’a fait avant elle l’une de ses modèles, la pionnière féministe Lesya Ukrainka. Dans son panthéon personnel, elle cite aussi Annie Ernaux, autrice d’Ecrire la vie. Parfois, c’est aussi écrire la mort. «En Ukraine, elle fait désormais partie intégrante de la vie quotidienne.»

  • 17 novembre 1982 Naissance à Ivano-Frankivsk (Ukraine).
  • Octobre 2023 Tout ce qui est humain (Bayard).
  • 5 mars Amadoca, l’histoire de Romana et d’Ouliana (Belfond).

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