La voix de l'opposition russe et de la résistance ukrainienne

France, Ukraine

Le Réseau Syndical International de Solidarité et de Luttes. Témoignage de notre camarade Philippe Bouvard, de SUD Education [Union syndicale Solidaires], présent à Kharkiv

Publié par le Réseau Bastille :

24 juillet 2025

Plusieurs centaines de personnes, jeunes pour la plupart, ont participé aux  manifestations du mercredi 23 et du jeudi 24 juillet contre la loi 12414 votée le mardi 22 par la Rada ukrainienne, qui place sous tutelle gouvernementale le NABU et le SAPO, agences ukrainiennes de lutte contre la corruption jusqu’ici indépendantes. Pour beaucoup de manifestants, cette mesure rompt le pacte social établi tacitement après l’invasion à grande échelle du pays de février 2022. Tous ont l’impression d’un saut dans le passé en 2013, lorsque la politique de Ianoukovytch, président prorusse du pays, avait déclenché l’Euromaidan. Surtout, les gens comprennent que la loi 12414 retardera durablement l’entrée de leur pays dans l’Union européenne.

(Le 24 juillet, les habitants de Kharkiv ont protesté pour la troisième soirée consécutive contre la loi n° 12414, qui limite les pouvoirs du NABU et du SAPO, malgré le fait que pendant la journée les Russes ont frappé le centre-ville avec un nouveau type de bombe aérienne UMPB-5)

Dans l’Ukraine en guerre, meurtrie par une agression qui met en jeu l’existence même du pays, le maintien ou l’aggravation de pratiques inacceptables et révolues est désormais tout simplement insupportable.

Chacune et chacun avait donc sorti carton et feutres pour écrire son indignation et brandissait fièrement sa pancarte dans le quartier très passant du métro Universytet. Pendant plus d’une heure, la foule a scandé des slogans traduisant la colère ukrainienne, surtout lancés par les jeunes, parmi lesquels « Ганьба!, honte ! », « Скасовуйте закон!, annulez la loi ! », « Руки геть від НАБУ!, pas touche au NABU ! », « Влада в Україні- це народ!, le pouvoir appartient au peuple ukrainien ! », « Україна- не Росія!, l’Ukraine n’est pas la Russie ! », « Слава Україні!, gloire à l’Ukraine ! », « Герої не вмирають!, les héros ne meurent jamais ! ». Et tant d’autres encore, salués par les nombreux klaxons d’encouragement montrant le soutien réel de la population de la ville. Mais l’un des plus repris était « Нахуя мені система, що працює проти мене, pourquoi aurais-je besoin d’un putain de système qui travaille contre moi », paroles extraites d’une chanson connue dans toute l’Ukraine, écrite et chantée par le poète kharkivien Serhii Zhadan « Avtozak ». Ces deux jours, le rassemblement est parti en cortège bruyant et déterminé à travers les rues de la ville, pour s’arrêter et prendre position sur des lieux emblématiques de la ville : devant l’opéra, aux pieds de la statue de l’indépendance, masquée par les sacs de sable depuis trois ans, pour recommencer chants, slogans et prises de parole. Le premier soir la manifestation s’est achevée au bord de la Lopan, à quelques centaines de mètres du plus haut drapeau de l’Ukraine résistante, pour une solennelle « photo de classe » sur les marches d’un escalier les plus connus de la ville.

Entre 800 et 900 manifestants ont tenu la rue pendant trois heures le mercredi 23, entre 300 et 400 pendant deux heures le jeudi 24. Les chiffres peuvent sembler dérisoires, mais le 23 juillet marquait la toute première manifestation à Kharkiv depuis février 2022. Située à une trentaine de kilomètres de la frontière russe, la ville est soumise régulièrement aux bombardements meurtriers et ces chiffres sont en réalité remarquables et inimaginables : le matin même du jeudi 24, un quartier résidentiel du centre-ville a été touché par deux bombes guidées KAB de 500 kg chacune qui ont blessé une quarantaine de blessés parmi lesquels plusieurs enfants. Plusieurs blessés le sont gravement – le bilan risque donc de s’alourdir. Se rassembler en ville est un acte de courage qu’on mesure difficilement.

Les accusations de manipulation par la Russie du mécontentement populaire étaient démenties par les nombreux slogans faisant part du soutien aux forces armées ukrainiennes, qui endiguent sur 1300 km de front la puissance démographique de l’armée russe : les interventions des vétérans démobilisés après blessure étaient chaleureusement applaudies et saluées, les Слава pour les soldats tombés, pour la ville de Marioupol et ses habitants, pour les défenseurs de l’aciérie d’Azovstal, pour les soldats des ЗСУ… étaient rugis sans réserve par la foule. L’hymne national a été chanté plusieurs fois au cours de ces deux jours – on sait qu’il n’a pas du tout la même signification que notre Marseillaise, chantée dans certaines manifestations françaises –, et chacune des deux manifestations s’est conclue par une minute de silence pour les soldats tués au combat. Aucune ambiguïté donc, et la foule qui s’est rassemblée mercredi 23 et jeudi 24 lutte bien à la fois contre la mortelle menace russe et contre toute tentative gouvernementale marquant des reculs démocratiques. La colère, la joie et la fierté manifestées le 23 et le 24 s’exprimeront à nouveau ce soir, vendredi 25. J’y serai présent à nouveau, pour partager ce moment qu’on pressent historique.

La devise gravée dans le marbre de chaque entrée de métro proclame : « Незламний Харків ». Kharkiv incassable. L’Ukraine est incassable. La population du pays est incassable. Elle vit. Et se bat.

(Manifestation contre la loi n° 12414  sur la limitation des pouvoirs du Bureau national de lutte contre la corruption (NABU) et du Bureau du procureur spécialisé dans la lutte contre la corruption (SAP) a eu lieu à Kyiv sur la place près du théâtre Ivan Franko .L’événement était prévu à 20h00, mais les gens ont commencé à arriver plus tôt.)