Présentation extraite de l’article de Médiapart :
« Ces deux acronymes [« le parquet spécialisé dans la lutte contre la corruption (Sapo) et le service qui mène les enquêtes avant de les lui transmettre, le Bureau national anticorruption (Nabu) » ] sont parfaitement connus des Ukrainien·nes : créés après la révolution de 2014, le Nabu et le Sapo incarnent la volonté du pays de garder ses dirigeant·es à l’œil. Malgré les difficultés, ils avaient démontré leur indépendance, notamment en ouvrant une enquête contre un vice-premier ministre en exercice, Oleksiy Chernyshov.
Le monde associatif et journalistique ukrainien s’alarmait déjà ces dernières semaines des intimidations et tentatives de pression contre le parquet et le service d’enquête anticorruption. C’était compter sans la « loi n° 12414 » et ses amendements surprise, qui menacent leur existence même. »
« Concrètement, cette nouvelle loi place le Nabu et le Sapo sous l’autorité du procureur général, un poste très politique, car il est directement nommé par le président. Ce magistrat aura accès au contenu de leurs enquêtes et procédures judiciaires, qu’il pourra décider de clore à tout moment.
« Le bureau [du président] Zelensky pourra mettre fin à certaines enquêtes d’un simple coup de fil », avertit le Kyiv Independent, pour qui le président ukrainien a « fait le choix de saper les institutions démocratiques ukrainiennes afin d’étendre son pouvoir personnel ».
« Ce qui avait été créé en réponse aux demandes de la société et de la révolution d’Euromaïdan a été détruit aujourd’hui par les législateurs », a constaté, amer, le chef du Nabu, Semen Kryvonos. »
Le président ukrainien avait la possibilité constitutionnelle de mettre son veto, comme l’y invitaient des ONG, à la forfaiture qu’est le vote parlementaire mettant les deux services chargés de la lutte anticorruption sous sa tutelle.
La validation présidentielle de ce vote des député.e.s est d’une extrême gravité car elle est révélatrice de la complicité dans l’instauration de l’arbitraire par les deux sommets de l’Etat dans le plus pur style poutinien. Il faut bien mesurer en effet ce que cela signifie comme défi à une société civile qui n’est pas acquise aveuglément au dit Etat, ce dont témoignent les premières manifestations de rue des opposant.e.s à ce coup de force. Or, et cela en dit long sur l’irresponsabilité des auteurs de celui-ci, prendre le risque de s’aliéner cette société civile, c’est, par le rôle essentiel qu’elle joue dans la résistance politique et militaire à l’agression néofasciste russe, donner des armes inattendues au dictateur du Kremlin. Et cela, dans le double paradoxe de lui offrir l’image imbécile que sa propagande martèle sur la supposée dictature de Kiev mais aussi d' »offrir »au monde l’image du doublon ukrainien du satrape russe. Evidemment cette dernière identification est fausse, Zelensky n’est pas Poutine, il s’oppose à lui mais, mais… ce qu’il vient de valider politiquement est d’essence strictement poutinienne : il pose l’Etat ukrainien là où il n’a pas sa place en l’intronisant juge et partie sur le terrain si sensible d’une corruption qui, elle porte toujours la marque de l’héritage stalinien que Poutine a développé exponentiellement.
Cette atteinte à la séparation des pouvoirs qui est l’un des marqueurs fondamentaux de la démocratie, toute bourgeoise qu’elle soit, ce qu’elle est en Ukraine, peut être lourde de conséquences. Non seulement militaires, à cet égard, il y a du suicidaire dans ce que vient de faire Zelensky en pleine guerre et avec les terrifiantes difficultés que celle-ci impose à toute la société ukrainienne. Mais Il y a aussi de la lâcheté à frapper le cœur civil de la résistance militaire en profitant de la loi martiale et, misérable calcul, de la pause estivale des affaires parlementaires, sitôt le coup de force commis, en irresponsable tentative de…démobiliser (terrible mot vu le contexte!) la population et neutraliser toute velléité de manifestations de sa part. Mais il y a une autre conséquence dans le risque que, cette démobilisation sociale échouant, comme le préfigure, espérons-le, la dynamique d’élargissement des manifestations en cours, le pouvoir adopte la fuite en avant de jouer la carte catastrophique, à tous égards, de la répression policière et judiciaire contre celles-ci.
Autant dire que nous sommes peut-être à un tournant des plus dangereux de la guerre. Zelensky donne du rapport de force militaire à Poutine qui n’en demandait pas tant tellement, malgré ses fanfaronnades, il est à la peine sur le terrain ukrainien. La réaction de l’Europe, jusqu’ici assez timorée devant les premiers signes de la dérive en cours de l’Etat ukrainien, est celle de la préoccupation. Derrière la langue de bois diplomatique, il y a le risque réel que la loi scélérate votée et entérinée par la présidence ukrainienne mette l’UE en porte-à-faux vis-à-vis des opinions publiques européennes potentiellement peu enclines à accepter que l’argent public européen finisse par se perdre, donnant du grain à moudre aux partisans occidentaux, néofascistes comme lui, de Poutine, dans les méandres d’une corruption ukrainienne désormais couverte par l’Etat !
Les solidaires internationalistes avec l’Ukraine sont désormais aux côtés d’une nouvelle résistance, populaire et de gauche, la résistance à la dérive antidémocratique de l’Etat ukrainien; résistance civile qui, plus que jamais, est la garantie que la résistance militaire puisse se maintenir malgré les méfaits de l’Etat. La garantie politique aussi que celui-ci ne puisse pas être gagné par les démons oligarchiques et autoritaristes du passé ! Garantie enfin que l’avenir d’une Ukraine libérée de la barbarie poutinienne ouvre sur une nouvelle société, une nouvelle organisation politique pour l’émancipation auto-organisée du peuple ukrainien et l’éradication de toute oligarchie.