Repris par le site Entre les lignes entre les mots
Présentation de Pauline Maufrais, Chargée de la zone Ukraine chez RSF
Dans une feuille de route en cinq recommandations, Reporters sans frontières (RSF) appelle le nouveau gouvernement ukrainien, dirigé depuis le 17 juillet par l’ancienne vice-Première ministre et ministre de l’Economie Ioulia Svyrydenko, à inscrire la liberté de la presse dans son action politique. En pleine invasion à grande échelle par la Russie, protéger l’indépendance des médias est essentiel au bon fonctionnement de la démocratie.
Les médias ukrainiens protègent le droit à l’information. Malgré les bombardements russes quotidiens, les attaques ciblées contre les journalistes, les pressions politiques et la crise économique, l’Ukraine maintient un espace médiatique pluriel, porté à bout de bras par des journalistes indépendants, lui permettant d’être à la 62e place du Classement mondial de la liberté de la presse de RSF en 2025.
La protection de la liberté de la presse dépend notamment des décisions prises au sommet de l’État, qui a récemment été remanié : le 17 juillet, l’ancienne vice-Première ministre et ministre de l’Economie Ioulia Svyrydenko a été nommée à la tête d’un nouveau gouvernement, avec, notamment, Tetyana Berezhna, ex-vice-ministre de l’Économie, qui assure l’intérim au ministère de la Culture et de la Communication Stratégique, depuis le 28 juillet. Ce nouvel exécutif porte la responsabilité d’intégrer la protection du journalisme indépendant dans son action politique, un enjeu clef pour la démocratie et l’adhésion à l’Union européenne.
Afin de garantir le droit à l’information libre et plurielle, RSF a mis à jour, avec les conseils de son partenaire ukrainien l’Institute of Mass Information (IMI), sa feuille de route lancée en 2023, proposant cinq recommandations à destination des autorités ukrainiennes.
Avec ces cinq recommandations, RSF appelle le nouveau gouvernement à prendre des mesures concrètes pour garantir le pluralisme, renforcer un écosystème médiatique mis à rude épreuve par l’invasion russe, et mettre fin à l’impunité. Les médias indépendants ukrainiens font preuve d’un courage remarquable, et leur travail mérite un soutien sans faille de la part des autorités.
Les cinq recommandations de RSF au nouveau gouvernement ukrainien :
1.Mettre en œuvre des politiques favorisant un paysage médiatique indépendant, pluriel et digne de confiance, conforme aux normes européennes:
Trois ans après l’invasion à grande échelle russe, le pluralisme des médias en Ukraine tient bon, mais peut être renforcé. Pour améliorer la transparence de la vie publique, RSF appelle à rétablir un accès complet des journalistes au Parlement, le retour de la retransmission vidéo des sessions parlementaires, la promulgation de la loi permettant aux médias de suivre les commissions parlementaires et la publication en amont des ordres du jour des débats parlementaires. RSF recommande au gouvernement d’aligner sa législation sur les médias et la publicité avec les normes européennes, permettant ainsi de mieux protéger les sources journalistiques et de renforcer la transparence sur les propriétaires des médias. Enfin, pour favoriser le pluralisme, RSF appelle à mettre fin au “télémarathon” – regroupement de six grandes chaînes coproduisant un programme d’information en continu – et à instaurer un financement pluriannuel suffisant pour le média public indépendant Suspilne.
2. Garantir un financement durable pour un journalisme de qualité et de confiance
La guerre a frappé économiquement les médias ukrainiens qui ont vu leurs revenus publicitaires s’effondrer et la fermeture de plus de 333 rédactions, selon l’IMI. Pour préserver un journalisme indépendant, RSF plaide pour la création d’un fonds de reconstruction piloté par des organisations ukrainiennes et internationales, sans ingérence politique. Le gouvernement ukrainien pourrait soutenir publiquement cette initiative, sans y participer directement. RSF appelle aussi à ce que le soutien économique des médias soit intégré systématiquement aux discussions internationales sur la reconstruction du pays, et inscrit pour la première fois comme panel central lors de la prochaine Ukraine Recovery Conference (URC).
3. Assurer un accès élargi aux journalistes, sans restrictions arbitraires
Si l’accès des journalistes au front s’est amélioré en 2024, certaines zones, notamment dans les régions de Kherson, au sud, et de Soumy, au nord, restent parfois restreintes. RSF appelle les autorités à garantir l’accès des journalistes, conformément à la législation. L’instauration d’un groupe de travail réunissant des médias, des ONG et des attachés de presse du ministère de la Défense, pourrait par exemple renforcer la coopération mutuelle. Enfin, RSF appelle à la réintégration de trois chaînes d’opposition, Espreso, Priamyi et Chaîne 5, sur la TNT, exclues depuis 2022.
4. Protéger les journalistes et lutter contre l’impunité pour les crimes commis par la Russie
Plus d’une centaine de journalistes et médias ont été victimes de crimes commis par la Russie depuis l’invasion de 2022. Pour lutter contre l’impunité du Kremlin, RSF a déposé neuf plaintes auprès de la Cour pénale internationale (CPI), du parquet ukrainien et en France. La justice ukrainienne doit avoir les moyens nécessaires pour mener des enquêtes efficaces.
Davantage fragilisés économiquement par la fin des financements de l’Agence américaine pour le développement international (USAID) et soumis à des pressions politiques et militaires, les journalistes indépendants ont toujours poursuivi leur mission d’intérêt public en enquêtant sur les abus de pouvoir et sur les crimes de guerre du Kremlin. RSF appelle les autorités à lutter contre l’impunité en mettant un terme aux pressions politiques notamment via des sanctions administratives contre leurs auteurs ainsi qu’en laissant la justice mener des enquêtes transparentes et indépendantes.
5. Œuvrer à la libération de tous les professionnels ukrainiens des médias détenus par la Russie
À ce jour, 28 professionnels des médias ukrainiens sont arbitrairement détenus par la Russie, dans les territoires ukrainiens occupés ou sur le sol russe. Le gouvernement ukrainien doit œuvrer et plaider pour leur libération dans toutes les enceintes nationales et internationales.