Les chiffres contradictoires concernant les mort·es et les arrestations, les témoignages faisant état de tirs aveugles et ciblés, les allégations d’extorsion pour récupérer les corps et une coupure prolongée d’Internet indiquent une répression coordonnée et suscitent des appels de plus en plus nombreux à la responsabilisation.
Depuis le début des manifestations nationales le 28 décembre 2025, le nombre de personnes tuées et arrêtées est devenu un enjeu central dans la guerre des discours. Plutôt que de publier un bilan complet et vérifiable, les autorités se sont appuyées sur des déclarations axées sur la sécurité et dont la portée temporelle est limitée.
Dans sa dernière « déclaration analytique », le Conseil national de sécurité a annoncé 3 117 mort·es, affirmant que 2 427 d’entre elles étaient des « innocent·es et des protecteurs de l’ordre et de la sécurité », ce qui signifie que plus des trois quarts des mort·es sont présentés comme des « non-manifestant·es » et des forces de l’État, tandis que le nombre de manifestant·es tué·es est réduit à 690. La déclaration ne fournit aucun chiffre concernant les blessé·es ou les personnes détenues, et limite largement son décompte aux 8 et 9 janvier 2026.
Les rapports indépendants sur les droits humains présentent des chiffres nettement plus élevés et en constante évolution. L’agence de presse HRANA (Human Rights Activists News Agency) a fait état d’au moins 4 519 mort·es et de plus de 26 000 personnes détenues ; ailleurs, les chiffres cités font état de 4 902 mort·es confirmées et de 9 387 cas en cours de vérification, ainsi que de 7 389 blessé·es graves et 26 541 personnes détenues. Dans le même temps, certaines estimations non officielles font état de 20 000 mort·es, un chiffre difficile à vérifier de manière indépendante en raison des perturbations généralisées des communications.
Au-delà des chiffres contestés, les rapports convergent vers une escalade qualitativement distincte : une violence étatique organisée et meurtrière déployée à grande échelle sur une très courte période – qui aurait atteint son apogée au cours de deux nuits – équivalant à des massacres qui marquent une rupture même dans le long passé répressif de la République islamique.
Modèles de violence — des tirs aveugles aux tirs visant les organes vitaux
Un rapport de Reuters basé sur des témoignages et des comptes rendus sur le terrain indique que des passant·es et des personnes ne participant pas aux manifestations ont également été pris pour cible. Il mentionne des cas de personnes tuées alors qu’elles se contentaient d’observer les événements ou de se déplacer dans la ville. Des familles ont déclaré avoir été contraintes de fouiller les hôpitaux, les morgues et les lieux de détention pour retrouver leurs proches disparu·es. Dans le même temps, les autorités ont cherché à attribuer les décès à des « terroristes » et à des « émeutier·es ».
Parallèlement, un rapport de l’OCCRP (Organized Crime and Corruption Reporting Project) — tout en soulignant que tous les détails n’ont pas pu être vérifiés de manière indépendante — évoque des allégations selon lesquelles les forces de sécurité auraient tiré sur des zones vitales (notamment les yeux et le cœur), fait référence à un grand nombre de corps dans des établissements médicaux et affirme que les corps étaient conservés sans que les familles en soient informées. L’allégation la plus grave concerne l’argent exigé des familles pour la restitution des corps : des sommes qui commenceraient à 800 millions de tomans (environ 5 700 dollars au taux du marché libre d’environ 141 000 tomans pour un dollar américain à la fin janvier 2026) et qui, selon certains témoignages, approcheraient le milliard de tomans (environ 7 100 dollars) sous le prétexte du « coût des balles », auxquelles s’ajoutent des restrictions ou des interdictions concernant les cérémonies funéraires. Les autorités ont nié ces allégations, mais leur répétition dans les témoignages soulève des questions urgentes quant à la coercition et l’intimidation dont font l’objet les familles des victimes.
Blackout numérique — Internet comme outil de répression et de dissimulation
Si certaines personnalités proches du gouvernement évoquent un retour à une « situation raisonnable », elles insistent parallèlement sur le fait que même dans des « conditions normales », les plateformes étrangères resteront filtrées. NetBlocks a signalé plus de 300 heures de perturbation de l’Internet à l’échelle nationale. Ce black-out a entravé la documentation indépendante, empêché les efforts visant à localiser les détenu·es et limité les informations sur les mort·es et les blessé·es.
À l’intérieur du pays, des éléments indiquent l’existence d’une politique d’accès sélectif : la connectivité promise aux « commerçant·es et marchand·es » a en fait été réduite à des points d’accès limités, renforçant les inquiétudes quant à l’émergence d’un Internet privilégié et à plusieurs niveaux. Des rapports font également état d’une intimidation et d’une surveillance numériques croissantes, notamment des SMS menaçants. Compte tenu des des inquiétudes concernant l’extraction massive de données, Meta a décidé de masquer les listes d’abonné·es/d’abonnements des utilisateurs/utilisatrices iranien·nes.
Au niveau officiel, l’adjoint exécutif du président a qualifié les coupures d’Internet d’« inévitables », avertissant explicitement que si la République islamique était « attaquée », la coupure d’Internet serait inévitable, présentant la connectivité non pas comme un droit public, mais comme un privilège conditionnel déterminé par les institutions de sécurité.
Construction d’un discours sécuritaire – transfert de responsabilité et détournement de l’attention des victimes
La déclaration du Conseil national de sécurité recadre les manifestations non pas comme une crise politique intérieure, mais comme des « actions terroristes organisées » menées par des « ennemis étrangers ». Elle utilise des descriptions sensationnelles de « crimes similaires à ceux commis par Daech », tout en mettant l’accent sur les dégâts causés aux banques, aux mosquées, aux marchés et aux biens publics. Combiné à une réduction significative du nombre de mort·es et à l’omission du nombre de blessé·es et de détenu·es, ce discours détourne l’attention du public des victimes humaines pour la concentrer sur les destructions matérielles.
Dans le même temps, les médias internationaux, notamment Reuters, ont publié des témoignages indiquant que les forces de sécurité ont pris pour cible des passant·es, puis attribué les décès à des « terroristes », soulignant ainsi le fossé grandissant entre les déclarations officielles et les récits des familles et des témoins.
Répression judiciaire et sociale — constitution de dossiers, saisies d’actifs et promesses de sanctions rapides
Parallèlement à la répression dans les rues, le pouvoir judiciaire a étendu sa campagne aux sphères sociale et professionnelle. Le parquet de Téhéran a annoncé l’ouverture de poursuites judiciaires contre des athlètes, des artistes et des dizaines d’entreprises accusés d’avoir « soutenu les manifestations », avec notamment des saisies d’actifs et la menace de contraindre les accusé·es à indemniser les dommages matériels présumés — un message dissuasif sans équivoque visant les personnalités publiques et leurs moyens de subsistance.
Au plus haut niveau, le chef du pouvoir judiciaire a promis des sanctions rapides et sans compromis, affirmant qu’il n’y aurait « aucune clémence », et a évoqué des mesures visant à raccourcir les délais judiciaires et même à accélérer l’adoption de nouvelles lois pour combler les prétendues « lacunes juridiques ». Il aurait également fait pression pour que les accusations soient reclassées de « trouble à l’ordre public » à « atteinte à la sécurité nationale », une accusation vague et historiquement utilisée comme arme depuis des décennies pour réprimer la dissidence.
Pression sur le personnel médical et obstruction aux soins vitaux — des hôpitaux aux prisons
L’un des aspects les plus alarmants est la pression croissante exercée sur les professionnel·les de santé et la transformation des espaces médicaux en une extension des forces de sécurité. Des rapports font état d’appels téléphoniques menaçants à des médecin·es, de demandes de ne pas soigner les blessé·es liés aux manifestations et de pressions pour signaler les patient·es blessé·es aux agences de sécurité.
D’autres rapports indiquent des situations similaires à l’intérieur des prisons. Selon des informations citées par Iran Human Rights, le personnel médical de la prison d’Adelabad (Shiraz) aurait reçu l’ordre de ne pas soigner les détenu·es blessé·es ; certain·es seraient mort·es d’hémorragie. Le même rapport mentionne qu’un·e médecin·e aurait été arrêté pour avoir insisté pour prodiguer des soins.
Pourquoi « crimes contre l’humanité » ? Critères juridiques et éléments cités
Une évaluation juridique publiée par l’organisation de défense des droits humains AHRĀZ soutient que les événements survenus depuis le 28 décembre 2025 répondent aux critères matériels et psychologiques des crimes contre l’humanité au regard du droit pénal international : meurtres généralisés, disparitions forcées, lésions corporelles graves, torture et autres actes inhumains commis dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique contre une population civile, les auteurs étant conscients de cette attaque.
L’évaluation met en avant plusieurs indicateurs, notamment : l’ampleur et la létalité de la force utilisée, le ciblage de parties vitales du corps, la poursuite ou l’enlèvement des blessé·es, les coupures de communication visant à dissimuler les faits, l’intimidation des familles, la rétention des corps ou l’imposition de conditions pour leur restitution, et les violences à l’encontre des enfants. Elle insiste sur la non-immunité et appelle à la mise en place de mécanismes internationaux et au recours à la compétence universelle des tribunaux nationaux pour poursuivre les responsables.
Conséquences internationales et économiques — isolement diplomatique et coût de la coupure d’Internet
Des signes d’une répercussion internationale croissante sont également apparus : Lufthansa a annoncé la suspension de ses vols vers Téhéran jusqu’au 29 mars 2026, et l’invitation du ministre iranien des Affaires étrangères au Forum économique mondial de Davos aurait été retirée. Les responsables politiques et les acteurs économiques ont également souligné les dommages économiques causés par la coupure d’Internet. Le département d’État américain a estimé les pertes quotidiennes à plus de 37 millions de dollars en raison de la coupure, tandis que les représentants d’entreprises nationales décrivent de graves perturbations et une aggravation des pressions récessionnistes dans un contexte d’obscurité numérique prolongée.
Conclusion
La convergence des meurtres de masse, des arrestations massives, des coupures de communication et de l’accès sélectif à Internet, des poursuites judiciaires et des saisies d’actifs, des pressions exercées sur le personnel médical et du discours officiel sur la sécurité qui minimise le nombre de morts et rejette la responsabilité sur d’autres, indique un schéma de répression étatique soutenu. Dans de telles conditions, la collecte indépendante de preuves, la protection des témoins et des familles des victimes, ainsi que les mesures de responsabilisation, tant au niveau national qu’international, restent essentielles pour prévenir de nouveaux abus et l’impunité endémique.
Traduit par DE