5 janvier
« Nous avons absolument besoin du Groenland » a déclaré Trump au magazine américain The Atlantic quelques heures après avoir attaqué le Venezuela et enlevé son président. L’absence de condamnation explicite, dès la prise de connaissance de cette flagrante violation du droit international, de la part d’Emmanuel Macron comme d’autres chefs d’États délégitime, au fond, toute souveraineté nationale.
Les États-Unis ont engagé depuis plusieurs mois des opérations visant le Venezuela.
Au nom de la lutte contre le trafic de drogue, les forces armées américaines ont bombardé des petits bateaux vénézuéliens, désignés par les États-Unis comme des transports de drogue ; puis, dans les dernières semaines, elles se sont emparées de pétroliers vénézuéliens.
Enfin, dans la nuit du 2 au 3 janvier 2026, l’armée américaine a bombardé un certain nombre de sites sur le territoire vénézuélien, à Caracas, placé des militaires sur le sol du pays et organisé l’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro et son transfert aux États-Unis afin de le faire juger par la justice américaine.
Samedi soir, le 3 janvier, Donald Trump a déclaré que les États-Unis allaient désormais diriger le Venezuela. Le lendemain matin, des responsables de l’administration américaine ont déclaré que le président ne voulait pas vraiment dire cela, mais que les États-Unis souhaitaient contraindre l’administration vénézuélienne à coopérer avec les États-Unis d’Amérique. Un peu plus tard, dans la journée de dimanche, Donald Trump réaffirmait que les États-Unis étaient désormais responsables du Venezuela. Le 4 janvier, il était encore plus précis dans une interview donnée au magazine The Atlantic : « Si Madame Rodríguez (la présidente par intérim du Venezuela) ne fait pas ce qui est correct, elle va payer un prix très élevé, probablement plus élevé que Maduro. »
Le New York Times daté du lundi 5 janvier cite les propos du président dimanche soir : « “Nous traitons avec les personnes qui viennent d’être assermentées”, a déclaré Donald Trump aux journalistes alors qu’il rentrait à Washington depuis la Floride. “Et ne me demandez pas qui est aux commandes, car je vous donnerai une réponse qui sera très controversée.” “Qu’est-ce que cela signifie ?” a demandé un journaliste. “Cela signifie que c’est nous qui sommes aux commandes”, a répondu le président.
Ainsi, en violation de la charte des Nations unies qui défend la souveraineté des États et condamne le recours à la force dans le règlement des différends internationaux, sans consultation ni autorisation du Congrès américain pour engager une opération militaire visant à contrôler un pays étranger, l’administration de Donald Trump bombarde un pays souverain, y fait débarquer ses troupes, kidnappe le président pour le faire juger par un tribunal américain, en lieu et place d’un tribunal vénézuélien ou d’une Cour internationale de justice s’il devait être jugé.
Cette intervention viole en même temps la Constitution américaine et le droit international.
Pourtant, elle ne soulève pas une vague de protestations à travers le monde.
Seuls l’Espagne, le Brésil, le Chili, la Colombie, le Mexique et l’Uruguay ont adopté une déclaration commune condamnant les opérations militaires américaines au Venezuela en les caractérisant comme une violation du droit international et un risque pour la paix régionale.
La Colombie a demandé une réunion d’urgence du Conseil de sécurité de l’ONU.
À l’exception de l’Espagne, les responsables de l’Union européenne et des pays qui la composent se sont illustrés par leur lâcheté, leur stupidité et leur incohérence.
Emmanuel Macron a publié sur X le message suivant : « Le peuple vénézuélien est aujourd’hui débarrassé de la dictature de Nicolás Maduro et ne peut que s’en réjouir. En confisquant le pouvoir et en piétinant les libertés fondamentales, Nicolás Maduro a porté une atteinte grave à la dignité de son propre peuple. La transition à venir doit être pacifique, démocratique et respectueuse de la volonté du peuple vénézuélien. […] La France est pleinement mobilisée et vigilante, notamment pour assurer la sécurité de ses ressortissants en ces heures d’incertitude. »
On le voit, pour notre président, l’intervention américaine au Venezuela est pleinement légitime et ne constitue nullement une violation du droit international et de la souveraineté d’un État. Grâce à Donald Trump, pour Emmanuel Macron, la démocratie progresse à travers le monde.
Il pourra être pleinement satisfait puisque le même Donald Trump a également déclaré dans son entretien téléphonique au magazine The Atlantic du 4 janvier que les États-Unis n’en avaient pas fini avec leurs interventions internationales et que le Venezuela ne serait pas le dernier pays visé. Il a dit notamment : « Nous avons absolument besoin du Groenland aussi », en ajoutant, « L’Union européenne a besoin que nous l’ayons et ils le savent ».
Comment peut-on défendre la souveraineté nationale ici et justifier sa violation ailleurs ?
Il n’y a pas eu de démenti des responsables européens. Et pas plus que l’intervention militaire américaine au Venezuela, ces déclarations menaçantes de conquête d’un territoire faisant partie du royaume du Danemark, un État membre de l’Union européenne, n’ont suscité de protestations européennes.
Giorgia Meloni, qui ne cesse de courtiser Donald Trump depuis sa réélection, a qualifié l’intervention américaine « d’intervention défensive légitime contre les attaques hybrides du Venezuela ». Il est amusant de constater à quel point la défense de la souveraineté des États et des peuples, toujours brandie comme un étendard par l’extrême droite européenne, vaut pour certains mais pas pour tous : manifestement la souveraineté du Venezuela ne mérite pas d’être défendue contre les appétits américains, qui ne font pourtant pas mystère de leur intérêt pour la reprise du contrôle des immenses réserves pétrolières de ce pays. L’Ukraine ne mérite pas non plus la défense de sa souveraineté territoriale par ces soi-disant nationalistes, qui sont en revanche toujours prêts à s’incliner devant l’impérialisme russe ou américain.
Le chancelier allemand Merz a considéré que la violation du droit international par les États-Unis était « un sujet compliqué qui méritait d’être étudié avant de prendre une décision définitive ».
Comment ces mêmes dirigeants européens qui prétendent soutenir l’Ukraine contre l’invasion russe ne voient-ils pas qu’ils légitiment la politique de Vladimir Poutine ?
Les Européens se félicitent d’une opération américaine qui permettrait le retour à la démocratie au Venezuela alors que cela n’a jamais fait partie des objectifs affichés par Donald Trump, lequel justifie son intervention par la lutte contre le trafic de drogue dont le Venezuela serait un pilier. Il n’est pas question de démocratie là-dedans. Et même si la place du Venezuela dans le commerce de cocaïne en direction des États-Unis était aussi importante que le dit Donald Trump, cela leur donnerait-il le droit d’intervenir militairement dans ce pays ?
Certainement pas du point de vue du droit international.
Pas plus que le soi-disant génocide des Russes vivant dans le Donbass ne justifiait l’annexion de la Crimée par la Russie puis l’intervention militaire lancée par Vladimir Poutine pour conquérir la totalité de l’Ukraine ou une partie de son territoire, la lutte contre le trafic de drogue ne justifie l’invasion du Venezuela.
Une fois encore, l’Europe et les États-Unis justifient l’accusation de double standard qui a ruiné le multilatéralisme et la crédibilité des pays occidentaux à travers le monde, renforcé les régimes dictatoriaux là où ils existaient, et favorisé leur émergence ailleurs.
L’intervention de l’administration américaine au Venezuela renforce la position de Vladimir Poutine. Celui-ci a inventé, il y a une dizaine de jours, une attaque de drones ukrainiens sur une de ses résidences, attaque dont la réalité a été démentie même par la CIA contrôlée par Donald Trump. Ce mensonge servait de justification à l’intensification des bombardements sur la capitale ukrainienne et sur toutes les infrastructures vitales du pays, au moment même où la négociation d’un cessez-le-feu et des conditions éventuelles de la paix semblaient faire quelques progrès.
Comment les Européens pourront-ils dénoncer le renforcement des attaques contre l’Ukraine, et pourquoi pas une intervention directe contre le président ukrainien organisée par la Russie, après s’être félicités de l’action américaine au Venezuela ?
Comment ces mêmes dirigeants européens pourront-ils demain s’opposer à une prise de contrôle du Groenland par les États-Unis d’Amérique au nom du soutien aux droits des peuples à disposer d’eux-mêmes par exemple, puisque le Groenland bénéficie déjà d’un statut particulier d’autonomie ?
Comment peut-on défendre la souveraineté nationale ici et justifier sa violation ailleurs ?
C’est impossible, sauf à renoncer à la souveraineté nationale partout et à faire de la puissance militaire impérialiste la loi générale d’organisation du monde.
C’est ce que font le président français et avec lui les autres dirigeants européens, sauf Pedro Sánchez, en ne voyant pas qu’ils creusent ainsi un gouffre sous leurs pieds dans lequel ils disparaîtront engloutis.
Ils doivent rapidement corriger leur position, défendre au sein du Conseil de sécurité de l’ONU la condamnation du recours à la force contre un autre État et le respect de la souveraineté nationale. Ils doivent exiger le retrait des forces américaines du Venezuela, la libération de Maduro et son renvoi dans son pays car il revient au peuple vénézuélien de décider du sort de ses dirigeants, pas aux États-Unis s’érigeant en gendarmes du monde. Si l’Union européenne et les alliés qu’elle peut trouver à travers le monde, notamment en Amérique du Sud, ne le font pas maintenant, la désagrégation du monde se poursuivra et ses conséquences seront terribles.