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Algérie

Un mot d’amitié pour Boualem Sansal

Commentaire de Jean Pierre :

Jean-Paul Oddos est un vieil ami . C’est surtout un militant engagé depuis toujours dans le combat pour rendre la culture sous toutes ses expressions accessible au plus grand nombre. A ce titre il est entre autres l’initiateur et l’animateur du festival des Nuits et des Jours de Querbes bien connu des écrivains, des poètes, des musiciens. https://www.querbes.fr/festival-2024. Mais peu importe.

En tant que lecteur du Samizdat 2,  il envoie la lettre qui suit. Pour moi il s’agit d’un texte hautement politique.

Accepterions-nous de la publier en tribune libre, sous sa signature, évidemment ?

Quant à moi, je n’y verrai aucune objection surtout que Robert s’est déjà saisi de la question pour la libération sans conditions de Boualem il y a quelques temps déjà.

Boualem Sansal est un ami, pas un ami de circonstance, mais de long cours. Plus exactement, cela fait 25 ans que nous échangeons, que nous nous retrouvons, échangeons de nouveau, jusqu’à ce silence de novembre dernier. Il m’avait fait monter dans son vaisseau spatial, dans son dernier roman, Vivre, avec mon ami et son « frère », Claude. Il n’y a pas d’explications à cette longue fidélité. Pendant 25 ans, nous nous sommes retrouvés dans des bistrots, des aéroports, des bibliothèques, des librairies, en marge de salons, de colloques, il a dormi sur notre canapé, une chambre chez nous porte son nom en attendant qu’il y revienne, nous sommes même allés ensemble en prison, mais c’était alors pour y parler de ses livres.

Boualem est un homme généreux, juste, chaleureux. Son amitié vous rend meilleur.

Aussi, quand je lis ou j’entends ici ou là, mais surtout là, parce que ce côté de l’engagement a toujours été le mien, depuis un meeting de 1967 à Grenoble où Pierre Mendès-France avait pris la parole, affirmant que mon ami, notre ami Boualem serait un suppôt de l’extrême-droite, mon sang ne fait qu’un tour, la colère me fait trembler. Les accusations, les ragots, les amitiés soudaines et très intéressées me donnent la nausée.

Car Boualem ne s’est pas contenté de mots, des mots magnifiques, sonnant la charge contre la bêtise, la corruption, la violence, la falsification de l’histoire,  du Serment des barbares : il s’est tenu debout dans un pays où des barbus hurlaient à la mort, exigeaient sa tête. Il a eu ce courage insensé de demeurer là, à Boumerdès, dont les assassins patentés connaissaient bien l’adresse.

Aussi, sans être politologue mais seulement lecteur attentif d’Alger, poste restante ou de Gouverner au nom d’Allah, et échangeant avec Boualem depuis tant d’années sans autre raison ou intention que l’amitié, j’ai envie de parler du malentendu et même du contre-sens exprimé par certains commentateurs.

Pour Boualem, l’Algérie, son pays, qu’il a vu naître adolescent dans les cris de joie de l’Indépendance, est orpheline d’une part de son histoire, de sa culture, de sa chair. Pour lui, une partie des dirigeants FLN n’a pas voulu le départ forcé de ceux qui étaient venus en colons, avaient vécu en colons, mais avaient depuis des générations en quelque sorte pris racine et fini par aimer ce pays. Le départ des « pieds-noirs », des algériens d’origine européenne, italiens, maltais, français, espagnols, avait été exigé par Nasser au nom du Panarabisme dont il se voulait le héros et le Guide. Boumédienne, le chef de l’armée des frontières, formé dans les services secrets d’Egypte, l’homme du Raïs, devait faire de la nouvelle Algérie indépendante une nation arabe : un peuple, un chef, une langue, une histoire légendaire.

Pour Boualem, cette naissance est aussi une tragédie, parce qu’il y a mensonges et contre-sens. Le récit légendaire imposé par les nouveaux autocrates veut ignorer la constellation de peuples et de culture qu’était l’Algérie avant l’Indépendance (ce que rappelle, entre autres, Kateb Yacine) et l’histoire des colonisations successives (romaine, arabe, turque, française). Sur cette terre méditerranéenne, largement tournée vers cette « mare nostrum », se côtoyaient des populations autochtones et venues d’ailleurs, des chrétiens, des juifs, des musulmans, des mozabites, des sédentaires et des nomades… cette diversité, ces cultures multiples, la pluralité des langues, devaient, pour Boualem, être « cimentées » par l’Indépendance et la nouvelle Nation, devenir un garant de la vie démocratique. La présence de « l’Autre » est le gage de sa propre liberté. « Depuis que les Pieds-noirs sont partis, l’Algérie se tient sur une seule jambe », avait-il déclaré un jour, à Toulouse, devant une assemblée « d’anciens d’Algérie ». Mais Boualem n’est pas, n’a jamais été un nostalgique de l’Algérie coloniale, accusation que j’ai pu relever jusque dans Médiapart. Dans un pays soi-disant unifié, dominé en réalité par une petite mafia exploitant à la fois le gaz, le pétrole et l’héroïsme des véritables résistants des maquis, la présence de minorités étaient pour lui symbole de contre-pouvoir ou d’équilibre. Un frein à la dictature. Le garant d’une richesse culturelle, d’échanges intellectuels. La possibilité d’écrire une histoire véridique, qui ne s’encombre pas des « Constantes » dictées par les hommes de la dictature et ses services secrets.

Car, pour asseoir son règne et confisquer tranquillement les richesses du pays, la petite mafia a ouvert grand les portes aux barbus, nostalgiques eux du Califat, décrétant tous les algériens arabes et musulmans, en guerre permanente contre les femmes, les étrangers, les non-croyants. C’est pourquoi le combat de Boualem, initié avec le magnifique Serment des barbares, est aussi bien un combat contre le clan des généraux qui ont confisqué l’Indépendance qu’un combat contre les islamistes, dont le cri est identique à celui des troupes de Franco : « vive la mort ! ». Pour Boualem encore, l’islamisme n’est pas, ou pas seulement, une réaction religieuse contre la modernité, le mondialisme, teintée d’obscurantisme et du fanatisme des faibles : c’est un projet politique, financé par les dollars du gaz et du pétrole, un projet de domination, un rêve d’empire, à travers le rétablissement du Califat.

Ce combat contre l’obscurantisme religieux, contre la dictature militaire, Boualem l’a porté et le porte depuis des dizaines d’années. Ses héros littéraires, Cervantès ou Albert Camus (« Camus l’Algérien ») en disent long sur son engagement, et certes pas du côté où certains, à l’extrême-droite, voudraient l’enfermer. Les nostalgiques de l’Algérie coloniale et du régime de Pétain, les xénophobes et les racistes de cette mouvance, ne l’ont pas lu et voudraient faire de ses écrits l’étendard (1) de leurs propres combats nostalgiques, xénophobes, racistes.

Que ceux qui doutent de ces lignes aillent lire, relire les textes de cet écrivain, par exemple son discours à Francfort, lors de la remise du Prix de la Paix des libraires allemands. Ils verront, dans la prose splendide de Boualem, quelle est sa raison de vivre et de quel côté réel il se tient : celui de la liberté d’expression, de la science, de la générosité, de l’ouverture à l’Autre. De la vie. Cet écrivain, cet homme intègre, nous espérons le revoir bientôt, pour le serrer dans nos bras.

JPO

(1) Boualem, signifie « porte-drapeau » – je déteste mon prénom, nous a-t-il confié un jour en riant.