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France, Russie, Ukraine

L’œil de Moscou : que peut encore Vladimir Poutine en Ukraine ?

28 avril 2026

Arnaud Dubien dirige l’Observatoire franco-russe à Moscou depuis sa création en 2012. Il a précédemment été rédacteur en chef de plusieurs publications spécialisées sur l’espace post-soviétique, notamment Russia & Ukraine Intelligence et l’édition russe de la revue Foreign Policy. Chercheur associé à l’IRIS, Arnaud Dubien est par ailleurs le conseiller du président de l’Institut Choiseul pour la Russie

L’affaire est entendue. La nouvelle guerre du Golfe a relégué le conflit ukrainien au second plan de l’actualité internationale et des priorités occidentales. Dans cette géographie mouvante de l’oubli, la Russie fait exception. L’Ukraine reste au cœur de ses préoccupations.

Si la guerre en Ukraine reste au cœur des préoccupations du Kremlin, c’est en premier lieu parce que les frappes de l’armée de Kiev – du port de Touapsé sur la mer Noire à Ekaterinbourg, la capitale de l’Oural, en passant par la base navale de Kaspiïsk au Daghestan – ne peuvent être ignorées. Deuxièmement, parce que les récentes turbulences au sein des cercles de pouvoir à Moscou – dont nous nous faisions l’écho dans notre précédente chronique – sont la conséquence directe des distorsions économiques, politiques et sociétales nées de la guerre d’Ukraine. Cette dernière est, plus que jamais, existentielle pour Vladimir Poutine. Lequel semble cependant avoir de moins en moins de leviers pour l’emporter.

En ce printemps 2026, l’état du dossier ukrainien est clairement décevant pour la direction russe. Sur le terrain, l’armée de Moscou – après des avancées significatives en décembre, notamment sur le front Sud – n’a pas pu pousser son avantage. Lyman, Koupiansk (pourtant déclaré « reprise » publiquement par le chef de l’état-major général Guerassimov) et Kostiantinyvka sont toujours sous contrôle de l’armée de Kiev. Les frappes de drones et de missiles dans la profondeur, plus systématiques et massives, ont sûrement affaibli la logistique adverse mais elles n’ont pas permis de mettre hors-service le réseau électrique ukrainien en février comme l’espéraient, semble-t-il, les militaires russes.

Le panorama est également mitigé sur le plan politique. Volodymyr Zelensky n’a plus la même assise populaire qu’au début du conflit et les Européens – s’ils sont débarrassés de Viktor Orban – ont de plus en plus de mal à cacher leurs divergences sur l’avenir de l’Ukraine. Sans parler de leur absence de stratégie et d’objectifs (réalistes) : dans ce contexte, la poursuite du soutien à Kiev devient une fin en soi, une posture d’autant plus périlleuse que leurs marges de manœuvres financières se réduisent dramatiquement. Vu du Kremlin, la perte de crédit de l’administration Trump au Moyen-Orient et la fracture transatlantique sont certes bonnes à prendre, tout comme le relatif relâchement des pressions et de certaines sanctions. Mais le revers de la médaille est que Moscou ne peut désormais plus compter sur une médiation diplomatique américaine favorable à ses intérêts en Ukraine.

Vladimir Poutine n’ayant pas atteint ses objectifs en Ukraine, il n’a en réalité d’autre choix que de continuer la guerre. Sauf à se mettre en danger politiquement. Car la population, si elle est très majoritairement (plus des 2/3 selon les enquêtes d’opinion) favorable à des négociations de paix, n’est pas prête à accepter une non-victoire. Les élites, aussi bien économiques que sécuritaires, reverraient sûrement leur jugement sur le « chef » – et donc sur le système dans son ensemble – s’il acceptait un cessez-le-feu aujourd’hui. La guerre va donc continuer. Au moins jusqu’en 2027, les évaluations russes, ukrainiennes et européennes convergeant pour une fois. L’ »effet Iran » devrait en effet accorder un répit durable aux finances publiques russes. L’Ukraine, de son côté, va enfin recevoir le fameux « prêt » européen de 90 milliards et restera à flot jusqu’à la fin de l’année.

Contrairement à ce que l’on entend souvent, la solution en Ukraine sera donc militaire. Reste à savoir à quoi elle ressemblera. Trois scénarios au moins s’esquissent. D’abord, celui de l’effritement – qui devient effondrement – du dispositif ukrainien. Il ne saurait être exclu à moyen-terme, mais la vérité oblige à dire que la résilience de l’armée de Kiev et les performances offensives de celle de Moscou jusqu’à présent ne conduisent pas à le tenir pour central. Le second est celui d’une mise en échec des attaques russes à venir contre la conurbation Slaviansk-Kramatorsk, de contre-offensives ukrainiennes réussies et de dégâts contre les infrastructures russes tels qu’ils obligent Moscou à accepter une paix honteuse. Cette hypothèse nous semble encore plus hasardeuse que la première. Le troisième scénario voit un relatif succès russe sur le terrain (conquête de la quasi-intégralité de la région de Donetsk à la fin de l’année, poussées vers la ville de Zaporijjia et reprise de certains territoires perdus à l’automne 2022 dans l’est de la région de Kharkiv), des destructions d’infrastructures plus décisives qu’à l’hiver dernier et l’apparition de failles dans le soutien des Européens sur fond de crise économique. Il est fort possible qu’à ce moment-là, Poutine décide de proclamer sa « victoire ». Reste à savoir ce que feraient Zelensky et les dirigeants européens. Négocieraient-ils un véritable accord de paix, au risque de consacrer la victoire du Kremlin ? Ou préféreraient-ils un conflit gelé – une issue assurément problématique pour le Kremlin – au risque d’une guerre perpétuelle à l’est du continent ?

https://www.rtbf.be/article/l-il-de-moscou-que-peut-encore-vladimir-poutine-en-ukraine-11716572