Commentaire de Robert :
Résistance du peuple ukrainien en particulier contre un processus de privatisation des plages auquel répond une défense populaire du littoral et des plages publiques. L’auteur conclut : « En ce quatrième été de guerre, barboter dans l’eau, se prélasser sur sa serviette de bain, ou lécher consciencieusement une glace seront de nouveaux pieds-de-nez envoyés à Moscou. Un message pour Poutine… et le reste du monde. »
Depuis le début de la guerre à grande échelle, baignades et farniente sur les serviettes de bain se sont faits plus rares. Selon l’Agence nationale pour le développement du tourisme d’Ukraine, il y avait avant la guerre plus de 350 plages installées sur les rivières et les lacs et environ 190 sur la côte des mers Noire et d’Azov. Actuellement, la côte de la mer d’Azov est occupée par l’armée russe et la mer Noire est pratiquement inaccessible en raison des mines et de la menace d’attaques de missiles.
La loi martiale a également apporté des ajustements aux vacances d’été des Ukrainien·nes. La randonnée et les excursions le long des itinéraires à proximité des infrastructures vitales sont interdits, de même que les sites touristiques proches des frontières avec le Bélarus et la Russie.
La décision d’ouvrir la saison balnéaire relève des autorités locales, en particulier la commission de sécurité et d’urgences technologiques et environnementales. Elles prennent en compte l’état sanitaire des plans d’eau, la situation sécuritaire et la disponibilité d’abris à proximité des plages. Tout cela est ensuite approuvé par les administrations locales : OVA (administration militaire régionale), RVA (district), MVA (ville).
Pour prévenir un débarquement russe depuis la mer d’Azov, les plages de la ville sont minées.

Tour d’horizon de la saison
La capitale compte plus de 35 plages officielles situées sur le Dniepr. Les plages les plus populaires sont celles de l’Hydropark, de l’île de Troukhaniv et du district d’Obolonsky. Mais cette année encore à Kyiv, il ne devrait pas y avoir de saison officielle d’ouverture de plages. La municipalité recommande de ne se rendre ni sur les plages ni dans les zones de loisirs en raison du danger représenté par les rassemblements massifs lors de raids aériens.
Dans les zones de loisirs proches de l’eau, la ville a vérifié qu’aucun fragment de drones ou de roquettes ne gisaient au fond de l’eau. Précaution utile car, selon Roman Horyak, chef du service de plongée du centre de sauvetage mobile, « nous avons découvert des débris dangereux d’un missile de défense aérienne S-125 ».
Dans la région d’Odessa, les préparatifs pour la saison 2025 ont commencé à la mi-mars, comme le rapporte le directeur adjoint de l’OVA d’Odessa, Oleksandr Kharlov. Si l’année dernière, la saison avait été ouverte avec 20 plages, il devrait y en voir 40 cette année.
La date d’ouverture des plages dépend de la situation sécuritaire et de la préparation des infrastructures. Le chef de l’administration militaire régionale d’Odessa, Oleg Kiper, précise que l’ouverture d’une plage signifie qu’elle répond aux exigences de sécurité : un abri à proximité, des plongeurs qui ont vérifié les fonds marins, etc. : « Notre tâche est de fournir un abri, de vérifier s’il n’y a pas de mines flottantes, d’assurer la sécurité, d’avertir les gens où ils peuvent nager et où ils ne le peuvent pas, afin qu’ils soient en sécurité », explique Oleg.
À Dnipro, en 2024 aucune plage n’avait été ouverte et il en sera de même cette année. Mais les habitants peuvent se détendre sur les rives du Dniepr. À Tchernihiv, pas de plages ouvertes non plus. Cependant, plusieurs lieux de loisirs près de plans d’eau existent, notamment la plage Golden Shore.
Et, pour la première fois depuis 2022, l’ouverture de trois plages est prévue à Mykolaïv. Avant l’ouverture, toutes les zones de loisirs seront minutieusement inspectées, en accordant une attention particulière à la présence d’engins explosifs. Selon Roman Voznyak, qui dirige le Département des urgences et de la protection civile, la baignade en mer est toujours interdite, mais les endroits qui ont été entièrement inspectés par des plongeurs et jugés sûrs seront ouverts aux loisirs.
S’il n’y a pas de structures de protection sur les plages elles-mêmes, un abri sera situé à 500 mètres maximum. Le conseil municipal étudie la possibilité d’installer des abris mobiles, mais la décision ne sera prise qu’après évaluation des capacités financières.
Dans la région de Tcherkassy, 16 lieux de baignade ont été déclarés explique Yulia Norovkova, porte-parole du Service des urgences.
Le 1er juin, la saison a commencé à Khmelnytskyi. Une plage a été ouverte sur la rive gauche du Boug méridional. Le directeur de l’entreprise municipale Parcs et places de Khmelnitskyi, Oleksandr Bodnartchuk détaille la préparation de la saison estivale :
Nous avons installé des panneaux indiquant les limites de la plage, décidé l’interdiction des chiens et indiqué l’emplacement des abris les plus proches en cas de raid aérien. Nous avons également raccordé les fontaines à l’eau et effectué une analyse de l’eau. Des sauveteurs seront présents sur la plage. La saison de baignade durera jusqu’au 1er septembre.
Contre la privatisation des plages
Lyudmila se plaint de la commercialisation des plages et du manque d’endroits gratuits pour se détendre. « Toutes les plages sont payantes. Qu’est-ce qui est gratuit maintenant ? Un bout de plage entre les plages Ibiza et Ithaque. Donc, tout est payant. Il n’y a pas un seul endroit agréable où s’asseoir et profiter de la vue », dénonce l’Odessite.
Concernant la plage Arkadia, dont une partie est louée par la municipalité, Oleg, vacancier, souligne que celle-ci ne lui convient pas : « Elle est payante, je la boycotterai. Je préfère aller plus loin, là où les plages sont gratuites. »
De son côté, Volodymyr, touriste, remarque qu’il y a un manque d’abris sur les plages. C’est pourquoi, selon lui, il est dangereux de se trouver près de la mer. En cas d’attaque, « vous avez trois minutes. Qu’il y ait un abri ou non, vous n’aurez pas le temps de courir, même s’ils en installent un ici ». Pour Denys Zeynalov, représentant du Centre pour les libertés civiles à Odessa, il existe des problèmes concernant l’emplacement des abris, en particulier sur les plages. Les zones de sécurité sont souvent situées à 500-700 mètres du littoral, ce qui rend leur accès difficile, surtout compte tenu de la vélocité des missiles.
De son côté, le groupe libertaire d’Odessa Drapeau noir conteste la privatisation des plages. En février dernier, il a organisé une action de protestation et dresse le constat suivant :
À la suite de notre action, l’un des médias d’Odessa a publié un article contenant des commentaires des propriétaires du club Ibiza et du conseil municipal au sujet de la clôture située au milieu de la plage publique. Il s’avère que le 27 janvier, le « locataire » (c’est-à-dire l’administration du club) a reçu l’ordre d’enlever la clôture sur la plage, mais comme prévu, il ne l’a pas fait. Au lieu de cela, le club prétend que la clôture est nécessaire « pour se protéger contre les incendies criminels » et qu’elle sera enlevée en avril. Quoi qu’il en soit, Drapeau noir continue de surveiller la situation autour de cet espace public. Si vous souhaitez vous joindre à la protection des biens publics à Odessa ou dans votre ville ou village, remplissez le formulaire Google et suivez-nous via Telegram.
Deux mois plus tard, à Tcherkassy, la mobilisation « Chaîne vivante » a réuni 150 personnes venues avec des pancartes pour exiger l’arrêt des travaux sur Riviera Beach. Lyudmila s’est jointe à l’action de défense des sites historiques de Tcherkassy et de la plage de la Riviera :
J’ai l’impression d’avoir visité tous les centres régionaux et nulle part ailleurs on ne trouve un développement aussi chaotique qu’à Tcherkassy. Bientôt, nous ne pourrons plus accéder au Dniepr ; nous ne pourrons aller à la plage qu’avec un permis.
À cela s’ajoute un autre scandale. À Odessa, sur la seule plage réservée aux personnes handicapées, des travaux de construction sont prévus. La seule plage inclusive d’Ukraine risque tout simplement de disparaître. Cette plage de 4 500 m2 a été aménagée relativement récemment, en juin 2021. Un ascenseur spécial et une rampe de 46 mètres pour descendre et remonter les personnes en fauteuil roulant ont été installés et quatre autres rampes mènent directement à l’eau. L’emplacement dispose d’un poste de premiers secours, de toilettes, de vestiaires, d’un poste de sauvetage, d’une plateforme d’observation et de chaises longues. La plage est ouverte de juin à octobre, tous les services y sont gratuits, y compris les navettes électriques qui transportent les personnes handicapées depuis le parking. Depuis son ouverture, le site a été visité par des milliers d’Ukrainien·nes de différentes régions, et par des enfants atteints de maladies musculo-squelettiques et des vétérans blessés au front.
Mais l’existence de cette plage inclusive est aujourd’hui menacée à cause d’un promoteur. Le scandale a éclaté en novembre dernier, lorsque du matériel de BTP est arrivé et qu’une clôture a été installée. Des militants, des représentants de diverses organisations et des vétérans ont tenté de défendre la plage. Mais les ouvriers du bâtiment avaient déjà commencé à percer l’asphalte, à détruire les places de stationnement pour les personnes handicapées. La police est arrivée sur les lieux et a rédigé un rapport. Les travaux ont été arrêtés, mais ils ont repris le lendemain. Les gens ont de nouveau protesté.
Un autre scandale agite Odessa. Depuis le 1er août 2017, la société privée Focus Logistics, détenue par l’homme d’affaires Yuriy Degas, loue à la municipalité la plage Dauphin. Une autre plage à proximité est louée par la même société. Mais le 24 avril 2025, le conseil municipal a décidé de résilier cette location. Selon la municipalité, la zone louée était devenue payante, des bâtiments non autorisés ont été découverts et il y un problème lié au manque de documents appropriés pour le drainage des eaux sales. « Nous avons tenté d’obtenir des documents du locataire concernant les raccordements [des eaux usées], mais en vain. Cela représente une menace potentielle pour l’écologie et l’état sanitaire du littoral » explique Oleksandr Jiltsov, directeur à la mairie d’Odessa. L’homme d’affaires a porté plainte pour contester la résiliation. Le tribunal de commerce lui a donné raison. « La décision du tribunal est valable jusqu’à ce que le conseil municipal fasse appel et que la cour d’appel rende une », a déclaré un avocat de Focus Logistics LLC.
Marée noire en mer Noire
En Crimée occupée, seuls quelques touristes russes, sous la protection des kalachnikovs de l’occupant pourront jouir du soleil. Pour autant que des drones ukrainiens ne viennent pas troubler leur séjour. Le 22 avril, le chef du « Parlement » de Crimée, Vladimir Konstantinov, a annoncé que les plages de la péninsule seront entièrement préparées pour recevoir des touristes d’ici le 1er juin. Selon lui, il est prévu d’ouvrir quelque 340 plages… mais elles risquent d’être polluées. Deux pétroliers transportant du fioul ont en effet été accidentés dans le détroit de Kertch en décembre dernier, ce qui a entraîné une marée noire.
Depuis le début de cette marée noire, les autorités russes ont tenté par tous les moyens de cacher cette catastrophe environnementale. Dans un premier temps, elles ont décidé de nettoyer les plages avec l’aide de bénévoles qui ont retiré le fioul en utilisant des méthodes rudimentaires qui ne pouvaient pas résoudre le problème. Ensuite, elles ont voulu dissimuler leur crime en faisant état de plages soi-disant « nettoyées ». Quoi qu’il en soit, les occupants ne parviennent plus à cacher ce crime environnemental. On s’attend à ce qu’avec le réchauffement du climat, l’ampleur de la pollution augmente, ce qui aura un impact dévastateur sur l’écosystème du bassin de la mer d’Azov et de la mer Noire.
Les produits pétroliers présents dans la mer constituent également une menace pour les populations. Le 20 avril, une habitante de Sébastopol a signalé un empoisonnement alors qu’elle se promenait le long des plages des baies de Kozatcha et de Golubia, où elle a découvert de nouvelles traces de mazout. Fin avril, Youri Ozarovsky, un habitant du territoire de Krasnodar de la Fédération de Russie, a déclaré sur sa chaîne Telegram qu’il avait été détenu pendant une journée par la police de la Crimée occupée, puis condamné à une amende de 15 000 roubles pour avoir manifesté sa colère contre les effets de la pollution sur la côte à Alouchta.
L’accès à la péninsule risque en outre d’être perturbé par les récentes attaques contre le pont de Kertch.
Plages résistantes
La saison des baignades a commencé le 1er juin sur quatre plages de Tcherkassy. Chacune d’entre elles dispose de sauveteurs, de toilettes, de douches et de vestiaires, et un centre médical fonctionne également sur la plage de Kazbetskyi. La vacancière Victoria Potapenko est venue à la plage pour prendre un bain de soleil. « Les enfants sont allés nager, l’eau est chaude. Aujourd’hui, c’est mon deuxième jour de vacances, alors pourquoi ne pas venir se détendre ? » La saison touristique ouvrira à Bakota, dans la région de Khmelnytskyi, le 5 juin. Deux semaines plus tard, deux plages seront ouvertes dans la vallée de Staraïa Ouchytsia, des pédalos, des jet-skis et des catamarans seront disponibles. Enfin à Kyiv, malgré les recommandations de ne pas se rendre sur les plages, les habitants et les visiteurs de la capitale affluaient déjà en masse début juin vers les plans d’eau.
L’une des plages les plus populaires, Venise, sur le Dniepr, rassemblait plusieurs dizaines de personnes, désireuses de profiter du soleil et même de plonger. La saison de baignade a commencé à Poltava le 4 juin et durera jusqu’au 15 septembre. La ville a préparé deux plages municipales et neuf autres endroits pour se détendre dans l’eau. Des sauveteurs et des médecins seront en service sur les plages municipales.
En ce quatrième été de guerre, barboter dans l’eau, se prélasser sur sa serviette de bain, ou lécher consciencieusement une glace seront de nouveaux pieds-de-nez envoyés à Moscou. Un message pour Poutine… et le reste du monde.
Patrick Le Tréhondat
Patrick Le Tréhondat est membre des Brigades de solidarité.
Publié dans : Soutien à l’Ukraine résistante. N° 39-40 – 1er juillet 2025
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/06/30/soutien-a-lukraine-resistante-n-39-40-1er-juillet-2025/
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