Deux ans jour pour jour après leur rafle à Melitopol, le 20 août 2023, sept professionnels des médias ukrainiens sont toujours détenus par le Kremlin dans les territoires occupés ou en Russie. Procès ajournés, déportations, silence obstiné de Moscou : tous ont été aspirés dans l’enfer du système carcéral russe, rendant presque impossible la documentation exhaustive de leurs cas. Reporters sans frontières (RSF) met en lumière leur situation afin qu’ils ne tombent pas dans l’oubli et demande leur libération immédiate.
« Je suis au centre de détention n°2 de Taganrog. Je devais partir pour Rostov, mais à la dernière minute, mon transfert a été annulé sans explication. J’attends des nouvelles comme on attend qu’il pleuve en mer et je suis très inquiète.” Ces quelques phrases ont réussi à franchir les murs d’une des prisons les plus redoutées de Russie, à Taganrog, dans le sud-ouest du pays. L’administratrice d’une chaîne Telegram d’information locale de Melitopol Yana Souvorova y est détenue depuis début août. Elle est parvenue, dans une lettre, à prévenir ses proches. C’est dans ce même centre de détention, haut lieu de tortures de civils et militaires ukrainiens, que la journaliste ukrainienne Victoria Roshchyna a subi des sévices répétés avant de mourir en captivité en Russie en septembre 2024.
Le 20 août 2023, à Melitopol, dans le sud-est de l’Ukraine, les forces d’occupation russes ont arrêté Yana Souvorova, modératrice âgée de 19 ans de la chaîne Telegram Melitopol tse Ukraina (“Melitopol, c’est l’Ukraine”), ainsi que six autres journalistes et administrateurs : ses collègues Maksym Rupchov, Oleksandr Malyshev, Vladyslav Hershon et Mark Kaliush, ainsi que Anastasia Hloukhovska et Heorhiy Levtchenko de la chaîne Telegram RIA-Melitopol. Détenus dans les territoires occupés à Marioupol ou à Donetsk, ou encore en Russie, tous ont été jetés dans les méandres du système carcéral russe. Deux ans plus tard, RSF fait le point sur leur situation.
“Ces sept journalistes et collaborateurs de médias symbolisent ce que la Russie craint le plus : la vérité sur l’occupation des territoires ukrainiens, où arrestations et répression sont devenues la norme. Certains sont dans l’attente de procès iniques, tandis que, pour d’autres, les informations ne parviennent qu’au compte-gouttes. Ils ne doivent pas tomber dans l’oubli et le Kremlin doit rendre des comptes sur leurs cas. RSF exhorte à leur libération immédiate et inconditionnelle. »
Pauline Maufrais, Chargée de zone Ukraine chez RSF
Le tribunal de Rostov tourne à plein régime
En juin 2025, le tribunal militaire du district sud de Russie, à Rostov, a battu un triste record : jamais il n’avait ouvert autant de procédures pour “terrorisme” visant des civils ukrainiens, avec plus de 20 affaires enregistrées en un mois, alerte l’ONG russe Memorial. Plus de 300 dossiers sur des personnes arrêtées dans les territoires occupés y sont en cours, dont ceux de plusieurs administrateurs de chaînes Telegram raflés le 20 août 2023 à Melitopol.
Parmi eux donc, Vladyslav Hershon de Melitopol tse Ukraina. Après avoir été incarcéré dans le centre de détention de Marioupol, il se trouve désormais dans la ville de Rostov, en Russie, dans l’attente de son procès. Son entourage a alerté RSF sur ses conditions de détention, décrites comme “épouvantables et inhumaines”. Depuis son transfert, ses lettres se font plus rares, la dernière datant de juin 2025. Son procès, déjà reporté trois fois, devait finalement avoir lieu le 13 août mais, sans explication, il a de nouveau été ajourné au 2 septembre.
Parmi les procès en attente, figurent aussi ceux de ses deux collègues Maksym Rupchov et Oleksandr Malyshev, pour trois chefs d’accusation : appartenance à une “organisation terroriste”, “attentat” et “espionnage”. Selon les dernières informations de RSF, ils sont détenus dans le centre de détention n°2 de Marioupol, dans le sud-est occupé de l’Ukraine, prison par laquelle sont passés une majorité des journalistes arrêtés à Melitopol il y a deux ans. Leurs procès sont imminents mais ils ont aussi été ajournés à plusieurs reprises. Quant au procès de Maksym Rupchov, il est prévu le 28 août, et celui d’Oleksandr Malyshev le 15 septembre.
L’administratrice de la chaîne Telegram Melitopol tse Ukraina, Yana Suvorova est également dans l’attente d’une décision de justice russe. Elle doit comparaître le 17 septembre à Rostov, dans le sud-ouest de la Russie, pour “apologie du terrorisme” et “espionnage”, après deux reports d’audience. D’abord détenue à Melitopol puis à Marioupol, elle a été transférée fin juillet 2025 dans une prison de Donetsk, ville occupée dans l’est de l’Ukraine, où elle été détenue dans des conditions inhumaines : cellules surpeuplées, manque d’air et accès limité à l’eau. Mi-août 2025, ses proches ont appris qu’elle était détenue en Russie, dans la prison n°2 de Taganrog. Cette situation ne serait que provisoire et “la destination finale reste Rostov”, confie son compagnon à RSF, tentant de garder espoir.
Internement psychiatrique forcé
Arrêté le même jour que ses collègues, le cas du modérateur de Melitopol tse Ukraina, Mark Kaliush, est singulier. Poursuivi pour “menaces de mort”, “préparation d’un acte terroriste” et “détention illégale d’explosifs”, il a vu la justice russe prononcer le 7 juillet son exemption de responsabilité pénale. Mais au lieu d’être libéré, le tribunal l’a interné de force dans un hôpital psychiatrique, pour “schizophrénie”, un diagnostic que RSF n’a pas pu confirmer. Selon la justice ukrainienne, il pourrait être retenu dans un établissement situé en territoire occupé ou dans la région russe de Rostov.
Les internements psychiatriques forcés sont utilisés par la justice pour réduire au silence les voix critiques, une pratique héritée en Russie de l’époque soviétique. Ils se sont multipliés pour les opposants à l’invasion à grande échelle.
L’attente des proches
Les informations filtrant sur les journalistes détenus sont si rares qu’elles entretiennent l’angoisse de leurs proches, partagés entre l’espoir d’une libération prochaine et la crainte que la moindre ligne écrite publiquement ne joue contre eux. “J’essaie de ne pas trop espérer… Mais à chaque échange de prisonniers, j’attends un appel qui m’annoncera sa libération. Tout est déjà prêt pour l’accueillir”, confie une proche d’un journaliste de Melitopol. Parfois, un signe de vie brise le silence : arrêtée en mai 2023 à Melitopol par les forces d’occupation russes, la journaliste retraitée Iryna Levtchenko a pu envoyer une lettre à ses proches depuis une prison de la ville de Donetsk, leur apportant une preuve qu’elle y est détenue.
Vingt-huit journalistes et collaborateurs des médias ukrainiens sont encore emprisonnés par le Kremlin, déportés dans d’autres territoires occupés et en Russie. Les différentes requêtes de RSF à l’administration pénitentiaire et aux autorités russes sont restées sans réponse.
Si vous avez des informations sur les journalistes ukrainiens détenus par la Russie, vous pouvez nous écrire de façon sécurisée à ua-investigation@rsfsecure.org
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