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Russie

« J’aurais fait ce dessin de toute façon. On ne vit qu’une fois » : Macha et Alexeï Moskaliov sont arrivés en France

Le dessin de Masha Moskalyova lors d'un cours d'art dans une école d'Efremov, dans la région de Toula, en avril 2022.

Deux ans de prison et séparé de sa fille à cause d’un dessin. C’est la sentence dont a écopé un père russe, accusé d’avoir critiqué l’offensive en Ukraine et qui s’est vu retirer la garde de son enfant qu’il élèvait seul.

En avril 2022, Macha Moskaliova, 12 ans, élève de sixième année dans une école de la ville d’Efremov, dans la région de Toula (300 km au sud de Moscou), a dessiné en cours d’arts plastiques une femme ukrainienne protégeant son enfant des missiles en provenance de Russie.

Sur le drapeau jaune et bleu, à gauche, on peut lire « Gloire à l’Ukraine« , et sur le drapeau russe, à droite, « Non à la guerre/Poutine »…

Depuis ce jour, la vie de Macha et de son père célibataire Alexeï a changé à jamais.

Une procédure administrative a été ouverte contre Alexeï pour avoir « discrédité l’armée« , comme la novlangue krémlinienne taxe toute tentative de raconté sa vérité sur la guerre en Ukraine, ou même la mention du mot « guerre« , vu qu’en Russie, on ne connaît que ‘l’opération militaire spéciale ».

Il a eu droit après à une procédure pénale… pour « discrédit répété« . Le régime de Kremlin qui affirme « libérer » les Ukrainiens des néonazis au pouvoir, n’a pas apprécié la vérité sur les crimes perpétrés par les Russes à Boutcha, dans la banlieue de Kyiv, qu’Alexeï a partagé sur ses réseaux sociaux.

Macha est placée dans un « centre de réhabilitation », sans aucun doute destinée à une rééducation patriotique.

Alexey, qui a tenté de s’échapper, a été illégalement détenu au Bélarus, battu et extradé vers la Russie, où il a été condamné et envoyé dans une colonie. Après sa libération en 2024 et ses retrouvailles avec sa fille, Alexeï a compris qu’il n’y aurait pas de vie pour eux en Russie.

Avec l’aide de l’ ONG in Transit, le père et la fille ont pu se rendre en Arménie, où ils ont demandé un visa humanitaire en Allemagne. Après presque un an d’attente, Alexeï et Macha ont fait la même demande auprès de l’ambassade de France et, un mois et demi plus tard, ont atterri à Paris.

Euronews : Beaucoup de gens en Russie et à l’étranger ont suivi votre histoire parce que, d’une part, elle semble incroyable (tant de procès à cause d’un dessin d’enfant), mais d’autre part, elle concentre l’essence de la Russie d’aujourd’hui dans un prisme. Revenons à ce jour de la fin avril 2022 qui a bouleversé votre vie. Probablement, vous vous souvenez de tout à quelques minutes près ? Ou au contraire, l’avez-vous oublié comme un terrible rêve ?

Macha Moskaliova: Le professeur est venu en classe et a fixé un thème : tous les enfants devaient faire un dessin pour soutenir les troupes russes, pour soutenir la guerre. Lorsque j’ai commencé à faire mon dessin, je me suis retournée : tous les enfants, comme un seul homme, dessinaient des chars d’assaut, les lettres Z (symbole non officiel de la campagne russe en Ukraine – NDLR), « Gloire à la guerre ! » Et moi, j’ai commencé à dessiner la vérité.

Alexeï Moskaliov: C’était en 2022, vers la fin avril. Macha est rentrée en courant à la maison et s’est plainte : « Papa, j’ai peur d’aller à l’école : des policiers sont venus, ils ont essayé de m’arrêter, ils m’ont empêché d’aller en cours ». J’ai répondu : « Macha, ne t’inquiète pas, je viendrai te chercher à l’école le lendemain ». Le lendemain, je suis venu à l’école, j’étais dans le foyer, j’attendais la fin des cours. Le directeur de l’école m’a vu et a appelé les policiers, qui se sont pointés 5 minutes plus tard. Deux agents sont allés dans le bureau du directeur et dans la classe de Macha, deux – un homme et une femme – sont restés avec moi. Ils se sont enquis de mon nom de famille et ont commencé à me demander : « Savez-vous ce que fait votre fille et pourquoi nous sommes ici avec vous ? » Cela m’a bien sûr beaucoup surpris et j’ai demandé : « Qu’est-ce qui ne va pas exactement ? » C’est n’est qu’alors que j’ai vu le dessin de Macha, dont j’ignorais l’existence auparavant.

Euronews : La tradition des dessins d’enfants contre la guerre (contre le militarisme américain, par exemple) était pourtant fermement ancrée en Union soviétique et faisait partie de la propagande d’Etat. Selon vous, qu’est-ce qui a mal tourné en avril 2022 ?

Alexeï Moskaliov: Ce qui se passe aujourd’hui dans la Russie de Poutine, je tiens à le souligner, pas juste en Russie, mais exactement dans la Russie criminelle de Poutine, cela n’arrivait pas même sous l’Union soviétique, même si je suis loin d’être un fan de l’URSS. Nous ne pouvions même pas imaginer une telle chose à l’époque : que des enfants soient persécutés pour leurs opinions, pour leurs déclarations, pour leurs dessins !

Euronews : Pouviez-vous imaginer à l’époque ce qui suivrait ? Comment voyez-vous les choses aujourd’hui ?

Macha Moskaliova: En Russie, les gens ont peur, ils se taisent parce qu’ils ont peur. Beaucoup ont une famille, ils ne veulent pas la perdre, ils ne veulent pas gâcher leur vie. Si on m’avait dit à ce moment-là ce que l’avenir nous réservait, à mon père et à moi, je pense que j’aurais quand même fait ce dessin. On ne vit qu’une fois (rires). Même si je devais affronter tous ces problèmes, sinon je n’aurai pas connu cette fin heureuse (l’arrivée en France) et un début intéressant pour une nouvelle vie. Le dessin est le début d’une autre histoire. J’ai dessiné, cela a interpellé les autorités. Après ce dessin, elles ont commencé à consulter les réseaux sociaux de mon père et ont trouvé des commentaires, des déclarations contre les autorités et ont ouvert une enquête criminelle…

https://fr.euronews.com/2026/03/19/jaurais-fait-ce-dessin-de-toute-facon-on-ne-vit-quune-fois-macha-et-alexei-moskaliov-sont-