La voix de l'opposition russe et de la résistance ukrainienne

États-Unis, Ukraine

La gauche américaine et la solidarité avec l’Ukraine

Extraits :

Comment la conception de l’exceptionnalisme américain empêche-t-elle certains membres de la gauche américaine de se solidariser avec l’Ukraine ? Comment rester antimilitariste tout en soutenant l’Ukraine ? Ilya Budraitskis, membre de la rédaction de « Posle.Media », s’est entretenu avec Tanya Vygovsky, sénatrice de l’État du Vermont et militante des « Socialistes démocrates d’Amérique » (DSA).

– Vous êtes probablement le seul politicien américain d’origine ukrainienne qui a des opinions progressistes, et cette combinaison semble inhabituelle dans le contexte américain. Parlez-nous un peu de vous, de la façon dont vous êtes arrivé à l’activisme et vous vous êtes retrouvé au Sénat de l’État du Vermont.

–  Vous n’êtes pas le premier à remarquer qu’une telle rencontre entre l’origine et de tels points de vue n’est pas fréquente. Je suis née dans une famille d’ouvriers, et mes parents étaient très jeunes à l’époque. Mon père est ukrainien, son père aussi et sa mère est hongroise. Elle a quitté la Hongrie à 15 ans, en 1956, pendant la Révolution hongroise. Parce que mes parents eux étaient encore très jeunes, j’ai passé beaucoup de temps chez ma grand-mère pendant ma jeunesse.  Je pense que les conversations que nous avons eues étaient très différentes de celles auxquelles les jeunes américains étaient habitués. Il est peu probable qu’ils ont souvent discuté du fascisme et de ce que signifie vivre dans un pays sous occupation. Ma grand-mère et mon père m’ont inculqué à jamais l’idée que tout le monde mérite d’avoir tout ce dont il a besoin pour une vie normale. Je pense que de telles valeurs de gauche m’ont vraiment été inculquées dans mon enfance. Je ne savais pas alors qu’ils étaient de gauche et ce que cela signifiait.  Ils m’ont totalement influencée par les conversations, par la façon dont nous avons discuté de ce qui se passait dans le monde. J’ai également beaucoup voyagé dans mon enfance et ma jeunesse, et cela me distingue également de nombreux Américains. J’ai eu la chance de regarder ailleurs et de découvrir que tout y est organisé différemment.

Alors oui, je pense que tout cela a joué son rôle. Lorsque j’ai obtenu mon diplôme universitaire, et c’était avant même la réforme des soins de santé, je ne pouvais pas bénéficier de l’assurance fournie par l’employeur – tout cela à cause des diagnostics dont je fus l’objet quand j’étais enfant. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de devenir quelqu’un d’impliqué dans la vie sociale collective et dans l’aide. Ici, au Vermont, j’ai rejoint l’organisation des travailleurs du Vermont et la campagne sur « Les soins de santé sont un droit pour tous ». Là, j’ai fait beaucoup de coordination et d’organisation, ce qui m’a permis de rencontrer des gens qui s’activaient également et enfin de trouver les mots qu’il fallait pour être des plain-pied avec eux. Tout au long de ma carrière professionnelle, j’ai travaillé avec des gens et j’ai vraiment commencé à comprendre dans quelle mesure notre système social était dans l’incapacité de les aider. Je pense que cela m’a finalement poussé à me présenter au Sénat, et à le faire, en ayant de l’expérience en tant qu’organisateur public. Je fais partie de ceux qui sont attentifs à la façon dont le gouvernement travaille ici comme ailleurs.

Habituellement, les gens comme moi n’entrent pas au Sénat, ce sont de simples travailleurs faisant face aux mêmes difficultés quotidiennes que la plupart des gens du pays.

Habituellement, il n’y a pas de place pour les gens comme nous. Je suis donc arrivée au Sénat en passant par un long d’un chemin. Mais à la fin, je pense que j’ai réussi grâce aux valeurs acquises auprès des personnes qui m’ont élevée, et qui m’ont appris à comprendre le monde et surtout ce qui est vraiment important.  J’ai trouvé un langage commun avec d’autres gens de gauche et aussi d’Ukraine dans le but de nous battre pour un monde meilleur.

– Selon les derniers sondages, plus de la moitié des Américains sont sûrs qu’il est nécessaire de soutenir l’Ukraine, y compris en termes militaires. Dans le même temps, la majorité pense que la guerre devrait se terminer par des négociations entre la Russie et l’Ukraine avec la participation des États-Unis. Néanmoins, il est clair que dans le contexte du génocide en cours à Gaza, l’attention portée à la guerre en Ukraine s’est considérablement affaiblie. Comment qualifiriez-vous l’attitude de la société américaine à propos de l’Ukraine et son droit de résister à l’agression. A-t-elle changé au cours de ces trois années ? Et quel rôle la présidence de Trump et ses tentatives infructueuses de médiation dans les  négociations entre l’Ukraine et la Russie ont-elles joué ?

– Je pense que vous avez raison quand vous dites que l’attention portée à l’Ukraine s’est affaiblie. Les Américains ne peuvent pas se concentrer sur une même chose pendant longtemps – c’est ce que j’ai remarqué, et cela concerne presque tout. Je me souviens d’un cas, je pense que c’était en mars 2023, nous constituions un petit groupe d’Ukrainiens vivant ici au Vermont – et des délégués fédéraux nous ont également rejoints – nous nous sommes réunis pour faire campagne et organiser un événement au Capitole du Vermont. Tout le monde a dit : « Attendons qu’il fasse plus chaud. » Et j’ai répondu – cyniquement, mais, malheureusement, sachant de quoi je parlais – : « Voyez-vous, quand il fera plus chaud, personne ne s’en souciera plus. » C’est-à-dire, bien sûr, que toute l’attention est maintenant tournée vers l’Ukraine, mais dès qu’une autre catastrophe se produira, les gens s’en détourneront. Je pense que nous avons été convaincus que l’attention des gens est versatile.

Et je crois aussi que nous devrions parler du génocide à Gaza, nous devons parler de tout cela en même temps. Je dirais même que nous évoquons à peine les signes de génocide qui nous viennent d’Ukraine.

Les Russes kidnappent des enfants ukrainiens et leur retirent leur identité ukrainienne. Toutes ces histoires de prisonniers politiques battus pour avoir parlé ukrainien, ce sont toutes des actions génocidaires : de la coercition pour les obliger à abandonner leur culture et leur identité. Mais je ne participerai aux Jeux Olympiques pour savoir en ce domaine qui a le plus  souffert. Je pense que nous devons parler de tout en même temps. Si nous voulons vraiment montrer notre solidarité internationale pour un monde meilleur, nous devons apprendre à faire plusieurs choses en même temps. Nous devons reconnaître à la fois le fait qu’il y a un génocide à Gaza et que les Ukrainiens ont le droit de protéger leur indépendance. Ces positions ne se contredisent pas nécessairement.

Pour ce qui est de Trump, il me semble que depuis qu’il est redevenu président, de nombreux Américains sont pour soutenir l’Ukraine. Ils ont vu cette réunion cauchemardesque au cours de laquelle Donald Trump a attaqué Vladimir Zelensky. Cela a rappelé aux gens que la guerre est toujours en cours, que Trump est prêt à littéralement suivre Poutine, tandis que le monde entier glisse dans le fascisme et l’autoritarisme. Donc, je pense que cette réunion a une fois de plus fait que tout le monde a parlé de la guerre en Ukraine avec beaucoup plus d’énergie qu’au cours des trois années précédentes. Elle l’a ramenée au centre de l’attention. Ce n’est donc pas facile dans ces domaines. Pour la Palestine, de grands efforts sont faits, de manière organisée pour empêcher les gens d’oublier.  Pour l’Ukraine, il n’y a pas de mouvement aussi cohérent.

– Dès le tout début de l’invasion russe à grande échelle, de nombreux gactivistes américains ont repris le récit de Poutine, selon lequel la guerre est pour se défendre contre l’impérialisme américain l’OTAN, et l’Ukraine serait en fait une colonie occidentale aux mains des néo-nazis. Ces explications primitives, basées sur une compréhension superficielle des réalités politiques ukrainiennes et russes, se sont avérées extrêmement tenaces, il est presque impossible de les combattre en reprenant des faits. Selon vous, quelle est la raison du désir de percevoir la situation de cette manière ? Et pouvons-nous le secouer ?

– Je soupçonne que plusieurs facteurs influencent le fait que de telles opinions ont été établies parmi la gauche, ce qui peut être incroyablement difficile à percer. Grâce à la recherche sociologique, nous savons que si les gens croient en ce que la propagande leur a inculqué, ils seront encore plus forts dans leurs croyances si les faits restent cachés, et ils ne les réviseront pas. Faire confiance à la communication, la recherche de lignes directrices morales communes – c’est ce qui peut être beaucoup plus efficace et donner à ces personnes l’occasion de regarder ce qui se passe de l’extérieur. C’est faisable, bien que cela ne fonctionne pas avec tout le monde. Certaines personnes, je pense, mourront, mais n’abandonneront pas leurs croyances, mais je ne crois pas que tous ceux qui ont été affectés par une telle propagande soient perdus pour nous. La question ici est de savoir comment nous interagissons avec les gens – que faisons-nous pour secouer ce récit, pour les aider à comprendre l’histoire et à clarifier ce qui se passe, leur permettant de communiquer avec de vraies personnes qui sont maintenant là, en Ukraine, et qui traversent tout cela.

En tant qu’activiste de gauche américano-américain, les trois dernières années et demie de communication avec d’autres activistes m’ont été très douloureuses. Il me semble également que l’idée américaine de sa propre exception devrait être critiquée quant à l’existence de certains points de vue.

Mais l’autre côté de la même pièce, ce sont les gens qui sont convaincus que tout ce que font les États-Unis est mauvais. Si les États-Unis soutiennent quelque chose, c’est certainement quelque chose de mauvais, c’est l’impérialisme. C’est une vision extrêmement simpliste des choses qui nous empêche de voir que nous avons en réalité affaire à l’impérialisme russe.

 Je pense que les gens n’entrent pas dans les détails et ne comprennent pas ce qui se passe. Et je soupçonne que c’est en partie ainsi que c’était prévu. Je tiens à dire que les autorités américaines ont refusé pendant des décennies d’enseigner aux gens ce que signifie être un citoyen d’une société démocratique, ne les ont pas aidés à développer des compétences de pensée critique qui les aideraient à comprendre les nuances. Considérez cela presque comme une politique réactionnaire. Il y a une idée de la spécificité américaine : quoi que fasse l’Amérique, c’est juste. Mais à l’autre pôle, il y a une position réactionnaire de gauche qui prétend que c’est l’exact contraire qui est vrai. Or les gens sont souvent confrontés à des faits qui ne relèvent ni d’un côté ni de l’autre. Cela tombe dans une sorte de zone grise et ne peut être décrit sans ambiguïté.

Tout ce discours sur les néo-nazis a causé beaucoup de problèmes. Ils ne sont pas seuls, mais voici un cas particulier, parce que tout est tordu ici à cause d’un profond malentendu sur ce que signifie ce mot « néo-nazis ». Oui, il y a des nazis en Ukraine, mais ils existent aussi en Amérique. Certains, ce n’est pas un secret, sont assis à la Maison Blanche. Comparez combien de nazis d’extrême droite se sont présentés aux autorités en Ukraine et y ont obtenu des sièges – vous ne le trouverez pas, d’ailleurs – et combien d’entre eux siègent parmi les autorités aux États-Unis. Je pense que c’est une raison pour nous, les militants de gauche, de réfléchir. Les fascistes sont partout ici.

– Mais de nombreux néo-nazis américains soutiennent la Russie et adorent Poutine.

– Exactement. Au fait, j’ai lu les discours des Russes, des prisonniers politiques qui se sont opposés à Poutine et qui ont été arrêtés. Beaucoup d’entre eux appellent ceux qui sont au pouvoir en Russie des nazis. Nous avons donc affaire à un faux récit qui est enraciné dans une idée fausse de ce qu’est l’impérialisme et de ce qu’est le fascisme.

– L’une des questions les plus difficiles liées à la guerre en Ukraine est la question de l’assistance militaire. D’une part, chaque jour, les villes d’Ukraine sont soumises à des bombardements barbares, et les troupes russes poursuivent leur offensive malgré les pertes, c’est pourquoi l’assistance militaire devient une question de survie. D’autre part, les forces de gauche et progressistes se sont toujours opposées à l’Amérique pour interférer dans les affaires d’autres pays avec des armes, elles sont contre le renforcement de son complexe militaro-industriel. Est-il possible de prendre une position anti-guerre aujourd’hui et de soutenir l’Ukraine, surtout si cela inclut une obligation pour le gouvernement américain de ne pas arrêter l’aide militaire ?

– C’est l’une de ces questions sur lesquelles les gens ont des opinions tranchées.  Je me considère comme antimilitariste, partisan de la paix et de la fin de la guerre. Mais si nous permettons à l’agresseur impérialiste de s’emparer du pays, cela ne nous rapprochera pas de la paix.

Je pense que nous devons nous équilibrer sur une ligne logique : d’une part, nous devons dire « Oui, nous sommes contre la guerre », tout en comprenant que cela ne signifie pas simplement dire : « Bien sûr, allez, attaquez et enlevez l’indépendance de tout le pays », cela ne mènera à aucune paix durable. Si la Russie décide d’arrêter de se battre, la guerre se terminera. Si l’Ukraine s’arrête, elle sera simplement effacée. Ce sont des conditions fondamentalement différentes.

Après tout, nous avons déjà vécu cela, c’est exactement ce que nous avons demandé aux Palestiniens pendant toutes ces 70 années : vivre sous l’occupation des forces paramilitaires. Cela ne mène pas à la paix. Cela n’a soudainement pas calmé Gaza. Il en va de même pour l’Ukraine. Une telle coercition ne contribuera pas à la paix internationale dont nous avons tant besoin. C’est donc mon argument en faveur de la raison pour laquelle l’Ukraine doit aider à vaincre la Russie sur terre – c’est un moyen beaucoup plus fiable de parvenir à la paix internationale. Et puis, bien sûr, nous devons commencer à travailler à la restauration des liens, à renforcer la solidarité et à aider les Russes à renverser le gouvernement fasciste.

Mais je ne pense pas qu’il y ait quelque chose qui relèverait du pacifisme en laissant l’Ukraine perdre la guerre. J’y vois plutôt quelque chose d’antidémocratique.

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– Au cours des dernières années, les gauchistes et les militants syndicaux américains ont exprimé leur soutien à l’Ukraine, non seulement en publiant des déclarations, mais aussi en aidant dans la pratique : ils ont fourni de l’aide humanitaire, envoyé des délégations en Ukraine, aidé les réfugiés, etc. Dans quelle direction pensez-vous que de telles campagnes de solidarité devraient se développer – non seulement avec l’Ukraine dans son ensemble, mais surtout avec la classe ouvrière ukrainienne, les syndicats et les mouvements de gauche ? Pourquoi de telles campagnes sont-elles importantes pour l’Ukraine et pourquoi sont-elles importantes pour la société américaine elle-même et les mouvements progressistes ?

– Je pense qu’ils sont importants pour l’ensemble de la communauté mondiale, car ils permettent aux gens de coopérer au niveau de la base, ce qui nous permet d’imaginer un monde dans lequel les besoins de chacun seront satisfaits. Jusqu’à présent, je ne peux nommer aucun pays qui irait dans cette direction. Non, bien sûr, certains pays le font mieux, d’autres non.

. Mais les gauchistes américains, et peut-être la gauche en général, ne peuvent pas comprendre et accepter que le monde soit devenu mondial le monde et c’ est extrêmement triste, que cela nous plaise ou non,. Les forces fascistes, impérialistes et capitalistes sont devenues mondiales. Pour elles, l’exploitation des travailleurs et de la planète elle-même n’est qu’un moyen de gagner plus d’argent. La seule façon de résister à cela est de faire preuve de solidarité et d’établir des liens.

C’est vraiment important, et il est nécessaire de créer des syndicats sur le lieu de travail, s’il y a une telle possibilité. Mais cela sera de peu d’utilité, sinon nous ne coopérerons pas.

C’est pourquoi je pense qu’il est important de montrer son soutien. Et c’est important non seulement pour la société américaine, mais aussi pour le monde entier, pour l’avenir, dont nous pouvons rapprocher le début. En ce qui concerne l’Ukraine et pourquoi elle est importante pour elle, nous avons vu plus d’une fois et plus de deux fois que la guerre est une chance pour les capitalistes, de vrais vautours, de s’emparer des terres et des ressources, d’occuper le pays, de sorte qu’il n’est plus possible de revenir en arrière ; la même chose se produit maintenant en Ukraine. Au fil du temps, le pays s’appauvrit et plus. Il est donc maintenant important de maintenir des contacts avec la gauche ukrainienne, la classe ouvrière et les syndicats – afin de réfléchir ensemble à l’avenir qui attend l’Ukraine après la guerre…

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