La voix de l'opposition russe et de la résistance ukrainienne

Documents d'Histoire, Ukraine

1954: révolte ukrainienne au Goulag, par Patrick Le Tréhondat 1

Ukrainiens au Goulag

Présentation de Jean Pierre :

Cet article de P de Tréhondat est extrait du N° 43 d’Ukraine résistante

BRIGADES ÉDITORIALES DE SOLIDARITÉ n° 43 – 17 octobre 2025

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Les Brigades éditoriales de solidarité ont été créées au lendemain de l’agression de la Russie poutinienne contre l’Ukraine. Elles regroupent les éditions Syllepse (Paris), Page 2 (Lausanne), M Éditeur (Montréal), Spartacus (Paris) et Massari (Italie), les revues New Politics (New York), Les Utopiques (Paris) et ContreTemps (Paris), les sites À l’encontre (Lausanne), Europe solidaire sans frontières (Paris), Trasversales (Madrid) et Presse-toi à gauche (Québec), les blogs Entre les lignes entre les mots (Paris) et Utopia Rossa, ainsi que le Centre Tricontinental (Louvain-la-Neuve) et le Réseau syndical international de solidarité et de luttes.

Le 16 mai 1954 au camp de Kengir (Kazakhstan), le garde Kalimoudine tira une rafale sur une colonne de prisonniers. Treize prisonniers furent tués puis cinq décédèrent des suites de leurs blessures et 33 furent blessés. Cette tuerie déclencha une vaste révolte.

Après la mort de Staline (1953), les autorités avaient accordé l’amnistie à de nombreux prisonniers : plus d’un million avaient été libérés. Cette amnistie ne s’appliquait toutefois pas aux éléments dits antisoviétiques, notamment aux nationalistes ukrainiens. Leur détention dans les camps devint alors plus brutale. Travail pénible dans les mines (journées de dix heures), faim constante, punitions cruelles (à la moindre désobéissance, ils étaient contraints de s’allonger dans un marais), humiliation avec des grands numéros blancs sur leur vêtement dans leur dos.

À Kengir, ils travaillaient à la construction d’une centrale hydroélectrique, d’une centrale thermique et dans les mines et les carrières. Les premières manifestations de résistance y débutèrent fin 1953-début 1954. L’administration réagit de diverses manières : à certains endroits, elle libéralisa le régime interne, limitant quelque peu le recours au travail forcé; ailleurs, là où la direction adhérait aux pires méthodes staliniennes, elle retarda l’exécution des ordres de Moscou, par exemple en finir avec les numéros peints sur les vêtements. Durant l’hiver 1953, les gardiens du camp ouvrirent le feu sur les prisonniers à trois reprises, tuant plusieurs personnes.

En 1954, 20698 prisonniers purgeaient leur peine dans ce camp, soit 16677 hommes et 4021 femmes. Plus de 70 % avaient été condamnés pour « trahison envers la patrie », 6,8 % pour banditisme; 5,8 % pour « espionnage » et 78 comme «agents trotskistes-boukhariniens».

Le soulèvement débuta le 16 mai, à la suite de la tuerie, avec l’annonce d’une grève générale. Les autorités du camp promirent de satisfaire les revendications ; mais le soir, il devint évident qu’elles ne respecteraient pas leurs engagements. Les prisonniers expulsèrent les gardes, démolirent les murs entre les postes du camp. Les gardes tentèrent de les en empêcher par des tirs de mitrailleuses, causant de nombreuses victimes.

Dans la nuit du 16 au 17 mai, des prisonniers politiques menés par Vitaliy Skiruk détruisirent les clôtures du camp et le centre de détention provisoire et pénitentiaire du 3e secteur du camp, libérant les détenus. La direction du camp fit intervenir des troupes : treize personnes furent tuées et 43 blessées. Cependant, 12000 ouvriers-prisonniers des mines, à 20 kilomètres de Kengir, rejoignirent les 7000 grévistes.

Au matin du 17 mai, les manifestations se poursuivirent; près de 19000 prisonniers politiques refusèrent d’aller travailler en signe de protestation. L’administration fit à nouveau tirer sur les prisonniers. Mais cela ne servit à rien.

 Le 19 mai, le chef adjoint du Goulag, le lieutenant-général Bochkov, le ministre de l’intérieur de la RSS du Kazakhstan, Goubine, et le chef adjoint du parquet de l’URSS, Samsonov, arrivèrent au camp. Après trois jours de négociations, ils promirent d’enquêter sur les fusillades des 17 et 18 mai. Les prisonniers se remirent au travail.

Mais le 23 mai, l’administration transféra 421 criminels à Kengir espérant provoquer un massacre. Elle utilisait souvent des prisonniers de droit commun pour réprimer les prisonniers politiques rebelles. Mais lorsque des membres de l’OUN2 et de l’UPA3 s’étaient retrouvés dans les camps, la situation avait radicalement changé. Dès 1947 ils créèrent la première organisation clandestine de résistance, l’« OUN-Nord », formée à Vorkouta par le membre de l’OUN Mykhailo Soroka4 . Cette structure clandestine ne fut jamais complètement démasquée.

Les nationalistes ukrainiens instaurèrent leurs propres lois : le vol de rations était passible de mort, de même que les dénonciations et la trahison. L’ancien prisonnier politique R. Tamarina se souvient que « pour les criminels qui se considéraient comme de grands patriotes, les prisonniers politiques étaient des “fascistes” et les autorités les incitaient à s’en prendre à eux. Il s’agissait d’une politique délibérée du Goulag ».

Mais les prisonniers politiques expliquèrent aux droits communs qu’en cas de besoin, ils ne pourraient pas se défendre seuls et qu’il valait mieux s’unir. Leur chef, Engels Slutchenkov, admit alors avoir reçu l’ordre de provoquer un massacre interethnique: un conflit entre Russes et Ukrainiens, Juifs et musulmans, avec, de préférence, une douzaine de morts. Les droits communs se rallièrent finalement à la cause des insurgés (uinp.gov.ua).

Dans la nuit du 24 mai, des prisonniers pénétrèrent dans la zone réservée aux femmes pour expulser l’administration. Les rebelles érigèrent des barricades et prirent les armes. Ils créèrent une « commission » d’enquête sur les fusillades des 17 et 18 mai qui comprenait: Kapiton Kouznetsov, Vagarchak Batoyan, Semen Tchinchaladze, Oleksiy Makeyev, Lioubov Bertchadskaïa et Maria Chymanskaïa. Cette dernière, seule femme de cette commission, était née à Leningrad, issue d’une famille ouvrière. Elle avait été condamnée en 1936 à cinq ans de travaux forcés pour activités trotskistes et exclue du Parti communiste d’Union soviétique. Libérée, elle fut de nouveau arrêtée en 1950, pour agitation antisoviétique au sein de la population et condamnée à dix ans de camp 5 .

Le 25 mai, plus de 4000 prisonniers refusèrent de reprendre le travail. Le ministre de l’intérieur de l’URSS et le procureur général de l’URSS souligneront dans un mémorandum adressé au Conseil des ministres de l’URSS et au comité central du PCUS, que « la désobéissance de masse était menée par des membres condamnés de l’OUN ».

De nouvelles négociations commencèrent le 27 mai. Les prisonniers y énoncèrent leurs revendications : traduction en justice des responsables de la tuerie du 17 mai, suppression du centre des enquêteurs et du baraquement disciplinaire, égalité des salaires les travailleurs libres, liberté de communication entre hommes et femmes et venue au camp d’un membre du présidium du comité central du PCUS ou de son secrétaire. Les 28 et 29 mai, les prisonniers furent informés par radio de l’accord de concessions partielles. À partir du 24 mai, une commission gouvernementale créée à la suite du soulèvement, qui comprenait des dirigeants du Goulag et le bureau du procureur de l’URSS, commença à utiliser la radio et les haut-parleurs pour appeler les prisonniers à mettre fin à la grève en promettant des changements dans l’administration du camp.

Les 28 et 29 mai, une annonce fut faite à la radio du camp des concessions suivantes : le centre de détention provisoire serait liquidé comme inadapté à son objectif, les prisonniers bénéficieraient d’un repos ininterrompu de huit heures ; les serrures seraient retirées des portes ainsi que les barreaux des fenêtres des baraquements, les salles à manger et les sanitaires seraient rénovés dans la zone des femmes, des mesures seraient prises pour assurer le paiement ponctuel des salaires, de nouveaux registres seraient ouverts dans un délai d’un mois pour enregistrer les jours de travail et remis aux prisonniers.

 Auto-organisation des rebelles

Sur le territoire « libéré » du camp, lors d’une assemblée générale, une commission fut élue pour gérer la vie de la « République libre ». Elle était censée diriger le soulèvement, maintenir l’ordre et la discipline, mener les négociations avec les autorités et assurer le bon fonctionnement de toutes les unités vitales : service alimentaire, hôpital, bains publics, entrepôts et ateliers.

Durant les 40 jours du soulèvement, il n’y eut ni pillage, ni violence, ni vol, ni conflit interconfessionnel ou interethnique. L’attitude des criminels envers les femmes ne présentait aucun signe d’agressivité; aucun cas de viol ne fut recensé. Au contraire, selon le témoignage d’une prisonnière, les condamnés en vertu de l’article 58 [politiques] bénéficiaient d’un certain respect de la part des droits communs.

Les insurgés produisaient des affiches murales, des tracts et des appels rédigés en russe et en kazakh aux soldats et officiers de la division qui entourait le « territoire libre ». Ils diffusaient également leurs appels aux habitants du village de Kengir à l’aide d’une douzaine de cerfs-volants. Dans les forges du camp, les forgerons fabriquaient des couteaux et des lances avec les barreaux de fenêtres, tandis que des femmes fabriquaient des cocktails Molotov. Pour demander l’aide de la Croix-Rouge, les prisonniers assemblèrent une radio avec les pièces d’un appareil à rayons X de l’hôpital et d’autres appareils médicaux, avec laquelle ils lançaient des appels à la liberté en plusieurs langues. Bien sûr, le rayon d’émission radio était faible, mais ses émissions étaient entendues à Karaganda et à Alma-Ata, la capitale du Kazakhstan 6 .

La répression

Le 26 juin, de 3 heures 25 à 4 heures du matin, la commission du ministère de l’intérieur contacta par radio les prisonniers politiques rebelles pour exiger leur reddition, les informant de l’arrivée des troupes. 1600 soldats, 98 chiens, trois camions de pompiers et cinq chars T-34 furent dépêchés dans le camp. Lors de la répression du soulèvement, environ 700 prisonniers furent tués et blessés.

« Finalement, ils ont perdu patience. Un matin, les portes se sont ouvertes, trois chars sont entrés dans la zone, suivis d’un convoi massif, les chiens ont envahi la zone des hommes et celle des femmes. On nous a chassés des baraques, les chars faisaient le tour… et ils ont lancé des grenades fumigènes sur ceux qui se réfugiaient dans les baraques. Il y avait tellement de fumée dans les baraques qu’on étouffait. Il y avait des cris terribles dans la zone, il y avait déjà beaucoup de sang…», raconte Maria Galyatovskaya une prisonnière. Un médecin hongrois se souvient :

« Apercevant les chars, les prisonnières du camp de femmes, pour sauver leurs amies, se lancèrent à la rencontre de l’ennemi. Presque toutes portaient des chemises brodées. Environ 200 Ukrainiennes se donnèrent la main et s’avancèrent face aux chars. Mais les chars ne s’arrêtèrent pas et, l’un après l’autre, ils traversèrent le groupe des femmes. Les militaires se précipitèrent vers les baraquements, tirant sur tous ceux qu’ils croisaient. Des documents officiels indiquent que 5392 prisonniers, dont 43 % de femmes, participèrent à la rébellion rien que pour le 3e secteur du camp. 436 participants au soulèvement furent arrêtés, dont 36 (y compris les membres de la direction du soulèvement) furent jugés. Tous les autres furent emprisonnés. Un autre millier de prisonniers (500 femmes7 et 500 hommes) qui soutenaient les rebelles furent envoyés au Dalstroï 8 et au camp d’Ozerny. «Le soleil nous souriait à travers les barreaux rouillés…», dira plus tard un ancien prisonnier ukrainien.

Notes :

1. Patrick Le Tréhondat est membre des Brigades éditoriales de solidarité et du Comité français du RESU.

2. Organisation nationaliste ukrainienne. 3. Branche militaire de la branche de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN-B), dirigée par Stepan Bandera. 4. Mykhailo Soroka (1911-1971) était membre de la direction régionale de l’OUN à partir des années 1930. Pour ses activités nationalistes, il fut emprisonné à trois reprises par les autorités polonaises. En 1940, il fut emprisonné au Goulag. À Vorkouta, en 1947, il organisa le premier réseau clandestin OUN-Nord, pour lequel il fut condamné à mort en 1952, peine remplacée par vingt-cinq ans de camp. Il fut l’un des organisateurs du soulèvement de prisonniers politiques de Kengir et composa «l’hymne du soulèvement de Kengir». Au total, il passa près de trente-cinq ans en camp, où il mourut

5. Lesya Bondaruk, «Люди Кенгіру.Нам сонце всміхалось крізь ржавії грати…», history.rayon.in.ua.

6. «Кенгірське повстання у радянському концтаборі очолили бійці ОУН-УПА», cossackland.org.ua

7. En 1965, la «poste clandestine ukrainienne» éditera un timbre commémorant l’héroïsme des femmes ukrainiennes de Kengir. Publié à 1000 exemplaires, il représentait une prisonnière vêtue d’une chemise brodée, les bras écartés. Sur la «poste clandestine ukrainienne», voir Entreleslignesentrelesmots.

8. Chargé de gérer la construction de routes, dont la tristement célèbre route des os, et l’exploitation des mines d’or dans la région de la Kolyma