La voix de l'opposition russe et de la résistance ukrainienne

Russie, Ukraine

Un point de bascule dans la guerre ?

Nicholas Trickett, analyste des matières premières, présente le résumé économique de la semaine (9-13 mars)

13 mars 2026

Le raid réussi mené par l’armée ukrainienne contre l’usine de microélectronique Kremniy El à Briansk le 10 mars – le deuxième plus grand producteur de Russie – a suscité une vive indignation à Moscou. S’attaquer aux semi-conducteurs destinés aux systèmes de défense aérienne et aux missiles balistiques à l’aide de missiles Storm Shadow britanniques est manifestement inadmissible. Cependant, le moment choisi pour cette frappe, conjugué aux événements du Golfe et aux avancées, certes limitées, des forces ukrainiennes dans l’oblast de Dnipropetrovsk, laisse penser que nous sommes entrés dans un nouveau cycle de trois à quatre mois d’échanges de coups et de contre-coups, d’innovations et de réactions.

Il serait imprudent de sous-estimer la capacité de la Russie à encaisser les coups et à s’adapter. Cependant, l’usine de Briansk, outre son importance stratégique, révèle un problème que les dirigeants russes ne peuvent résoudre : l’immensité du pays engendre des coûts considérables, car la perte de systèmes radar de défense aérienne se multiplie, les stocks de munitions de défense aérienne s’épuisent et les capacités ukrainiennes à mener des frappes en profondeur – sans dépendre d’équipements occidentaux – ne cessent de progresser.

Ce qui distingue la situation actuelle des cycles passés, que ce soit au front ou dans le cadre de la « guerre aérienne », c’est que l’économie russe passe d’un équilibre négatif à une chute franche. Les analystes russes continuent d’appliquer le concept de stagnation – croissance nulle et forte inflation – à ce qui ressemble davantage à une récession accompagnée d’une forte inflation. Cette distinction est essentielle pour comprendre pourquoi l’état relatif de l’économie est si important dans la phase d’usure actuelle.

Les statistiques peuvent autant masquer que révéler, mais elles dressent un tableau bien plus préoccupant. Selon l’analyse des tendances de janvier du TsMAKP, le volume total du fret a chuté à des niveaux inédits depuis la période d’avril-mai 2020, au plus fort du choc de la COVID-19. La relocalisation de la production n’explique pas cette situation : toute augmentation de la production nationale entraînerait en réalité une hausse du volume total de transport, puisque les intrants devraient être acheminés avec les produits finis sur le marché intérieur. De toute évidence, la population s’appauvrit, ou bien le coût relatif des services, du logement et des autres biens non échangeables/non transportés absorbe la totalité des gains de revenus annoncés par les entreprises russes. La valeur monétaire des importations est désormais inférieure à ce qu’elle était début 2023. La demande de crédit a chuté de près de 10 % en février par rapport à janvier, parallèlement à une baisse record de 31 % des demandes de prêts hypothécaires d’un mois sur l’autre. L’afflux actuel de recettes pétrolières dans le budget est impuissant à enrayer ce déclin. Toute dépense supplémentaire de l’État engendrerait des niveaux d’inflation disproportionnés, ce qui ferait grimper encore les taux d’intérêt et aurait le même effet paralysant sur l’activité économique.

L’attrition est plus soutenable socio-économiquement pour le régime lorsqu’il existe au moins une apparence de croissance, ou à minima, une certaine stabilité des prix par rapport aux salaires. Chaque unité de PIB non militaire que l’économie peut maintenir garantit un flux de revenus stable pour l’État, peut théoriquement améliorer la productivité des entreprises militaires grâce à des innovations à double usage qui rendent le travail plus efficace, et peut constituer une marge de manœuvre en termes de capacités excédentaires pouvant être converties à des fins militaires en cas de besoin. Mais nous avons largement dépassé cette phase du conflit. Il n’y a ni main-d’œuvre ni capacités disponibles à convertir, et la guerre a déjà ravagé une grande partie des capacités civiles. Alors que l’Ukraine épuise ses munitions et capacités de défense aérienne disponibles – en ciblant des éléments clés des systèmes d’alerte et des réseaux de production –, le seul moyen pour la Russie de reprendre l’avantage est de réorienter encore davantage de ressources vers la production militaire, au détriment de tous les autres. De fait, la stratégie ukrainienne transforme la taille du pays et l’étendue de son industrie militaire en un handicap, au moment même où l’économie d’attrition en temps de guerre rattrape enfin les décideurs politiques.

Le seul moyen pour le régime de contourner cette dynamique est de mentir. Le ministère du Travail affirme que les salaires réels ont augmenté de 4,4 % en 2025 et que le salaire moyen a progressé de 13,5 %. Comment ces chiffres s’accordent-ils avec l’inflation officielle de 5,6 % ? La question reste ouverte. Toutes les grandes publications spécialisées évoquent une baisse du pouvoir d’achat. La demande de séjours touristiques hivernaux et de forfaits vacances pour 2025-2026 a chuté de 20 % en moyenne. En janvier, la demande de prêts hypothécaires était déjà en baisse de plus de 18 % sur un an, un très mauvais indicateur pour la demande de biens de consommation durables, car les propriétaires achètent généralement des appareils électroménagers, des lave-linges et autres biens essentiels après l’acquisition de leur logement. Chacune de ces baisses se traduit par une diminution des recettes de TVA, d’impôt sur le revenu et d’impôt sur les bénéfices.

Si le ministère des Finances et les technocrates étaient convaincus que le choc actuel dans le Golfe pouvait apporter de bonnes nouvelles, ils ne se prépareraient pas à réduire de 10 % les dépenses discrétionnaires non essentielles en 2026. Siluanov est obsédé par les appels à des coupes budgétaires de 10 %. Presque chaque année depuis 2015, il a proposé cet objectif, soit explicitement, soit implicitement pour « optimiser » les dépenses publiques. Mais l’appel actuel à réduire drastiquement les budgets prouve définitivement qu’il n’y a plus aucun espoir que les recettes énergétiques compensent la dégradation progressive de l’économie. Ils commenceront probablement par les travaux de construction et de réparation jugés non essentiels ou trop longs, en annulant les contrats – une manœuvre habile qui ne fait que retarder l’inflation et les coûts liés aux goulets d’étranglement physiques de l’économie. Paradoxalement, la baisse du transport de marchandises et de la consommation des ménages pourrait atténuer temporairement ces tensions.

Tout ceci nous ramène à la raison pour laquelle le début de la campagne de frappes de missiles ukrainienne – compte tenu notamment de la communication autour du système Flamingo – est significatif d’un point de vue temporel. Le régime a géré l’effort de guerre grâce à un subtil équilibre entre corruption, négligence et tri socio-économique. Le recours massif aux primes et aux incitations pour attirer les volontaires a atténué le risque politique d’une union de la population contre la guerre, alors même que des vétérans blessés sont contraints de retourner au combat afin de les empêcher de survivre assez longtemps pour se réinsérer dans la vie politique et faire payer au régime ses échecs et le gaspillage de vies humaines. De même, les salaires élevés associés aux emplois dans le secteur de la défense masquent le malaise inhérent que l’on pourrait éprouver à produire des armes ou des munitions pour mener une guerre que personne ne peut véritablement expliquer ni comprendre. Mais si d’autres frappes de ce type se produisent dans les semaines et les mois à venir, cette façade soigneusement construite s’effondrera.

Le filet de sécurité que représentaient les énormes stocks de munitions et de systèmes d’armes préexistants n’est plus de mise. Conjugué à l’avantage temporaire dont semblent bénéficier les forces ukrainiennes grâce aux drones FPV déployés sur le front (si l’on en croit les canaux Telegram russes), leur engagement dans une stratégie d’usure semble se retourner contre elles. Il devient de plus en plus difficile de remplacer les pertes subies par la Russie au niveau de ses principaux nœuds d’approvisionnement, de convaincre les hommes de se porter volontaires, d’exploiter les ouvriers d’usine jusqu’à l’épuisement tandis qu’ils voient leurs villes natales sombrer dans la misère, et de transformer durablement l’avantage de taille de la Russie sur l’Ukraine en un atout constant. L’Iran démontre actuellement à Washington l’efficacité que l’on peut obtenir avec des moyens limités, mais une volonté plus forte et en privilégiant la stratégie plutôt que la tactique. L’approche ukrainienne, avec un rapport de forces plus favorable, commence peut-être enfin à porter ses fruits, tandis que les décideurs moscovites se désespèrent, incapables  d’empêcher l’économie de sombrer dans une récession douloureuse dont l’issue reste incertaine.

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