…avec sa femme également médecin, Tetyana, les victimes des bombes sur la ville martyre en 2022. Désormais à Kyiv, il se remémore l’horreur des crimes russes.
Par Kristina Berdynskykh
Correspondante à Kyiv
2 avril 2026
Iryna Kalinina était sur le point d’accoucher d’un petit garçon. Son premier. Tous deux
ont péri le 9 mars 2022 à Marioupol, après un bombardement par l’aviation russe de la maternité.
Ce jour-là, à 15 h 22, le photographe de l’agence Associated Press Evgeniy Maloletka a immortalisé les conséquences de l’attaque. Sur la photo, qui a fait la une de nombreux médias internationaux, on voit une femme blessée, le teint pâle. Elle est encore consciente, allongée sur une civière recouverte d’un drap rouge vif, et soutient son énorme ventre de la main gauche. Des policiers la transportent rapidement vers l’ambulance qui l’emmènera à l’hôpital. Tout autour, des voitures et des arbres
brûlent, la neige tourbillonne.
Depuis la maternité détruite, Kalinina a été transférée à l’hôpital régional de soins intensifs n° 2 de Marioupol. Le chirurgien local, Timour Tchoumarine, a pratiqué une césarienne en cinq minutes pour extraire un petit garçon qu’il a confié aux anesthésistes, dans l’espoir de sauver au moins le bébé. «Il arrive souvent que l’enfant ne respire pas au début, on lui fait un massage cardiaque et ensuite il se met à crier», explique-t-il d’une voix émue. Pendant que d’autres réanimaient le nourrisson, Tchoumarine a opéré Iryna, mais les blessures étaient mortelles. « Sa cuisse droite ne
tenait plus que par les muscles et les os brisés », se souvient le médecin, supposant que la femme a dû être écrasée par un mur ou le plafond pendant les bombardements. Elle saignait abondamment.
Trente minutes plus tard, Iryna Kalinina est décédée. Quant à son enfant, malgré tous les efforts des médecins, il n’a jamais repris son souffle. « Il est très probable qu’il soit mort dans son ventre, pendant le trajet jusqu’à nous », explique le soignant aux cheveux gris, âgé de 63 ans, lors de sa première interview depuis quatre ans, qui se déroule dans un café de Kyiv. Son regard, d’une profonde tristesse, se voile.
« Marioupol m’a hanté »
Au début de ses études à la faculté de médecine de Donetsk, le 1er septembre 1980, Timour Tchoumarine, originaire de Horlivka, dans l’est de l’Ukraine, avait rencontré Tetyana, une camarade de promotion. Cinq ans plus tard, ils se sont mariés. Elle devenue diagnosticienne et lui chirurgien, le couple a décidé de s’installer dans la ville natale de la jeune femme, à Marioupol, un grand centre industriel et portuaire sur la mer d’Azov. La ville comptait alors plus de 400 000 habitants.
Les époux, pour lesquels la médecine est une vocation et une passion, ont été affectés à des hôpitaux différents. Ils vivaient en centre-ville, dans un deux-pièces situé dans un immeuble de neuf étages, et jouissaient d’une petite datcha dans les environs de Marioupol. Leur fils unique, programmeur, vit en Pologne depuis 2011. Ils ont déjà deux petits-enfants. «Adorables», sourit Tetyana, une brune aux cheveux courts soigneusement coiffés, qui a 62 ans mais en fait quinze de moins.
Réveil au bruit des avions
Tchoumarine a travaillé pendant trente-cinq ans à l’hôpital n° 2, jusqu’au 16 mars 2022. Ce jour-là, de nombreux médecins parviennent enfin à s’échapper de la ville assiégée tandis qu’un avion russe largue des bombes sur le théâtre d’art dramatique, dans le sous-sol duquel des centaines de civils avaient trouvé refuge. « Pendant encore six mois après mon départ, Marioupol m’a hanté dans mes cauchemars », dit le chirurgien.
Les combats pour la ville ont commencé dès le premier jour de l’invasion russe et se sont achevés par son occupation complète, en mai 2022. Le matin du 24 février, Tchoumarine est parti travailler comme d’habitude ; les premiers blessés ont commencé à affluer. Le soir, il est rentré chez lui. Au début, le chirurgien était de garde un jour sur deux. A partir du 1er mars, rejoint par son épouse, il n’a plus quitté l’enceinte de l’hôpital, restant en continu dans le bloc opératoire au deuxième étage.
Après les opérations, Tetyana nettoyait le sol pour enlever le sang. La diagnosticienne voulait se rendre utile dans cet établissement qui n’était pas le sien. Ils dormaient, comme le reste de l’équipe, à même le sol, se réveillant à 4 heures du matin au bruit des avions. L’eau, l’électricité, le chauffage et les communications ont rapidement disparu. « Un litre et demi d’eau suffisait pour se laver les cheveux, se rincer, laver ses sous-vêtements et ses chaussettes, et tirer la chasse d’eau », raconte Tchoumarine. Les bénévoles continuaient d’apporter de la nourriture.
Petite veste rose.
Dans le bâtiment de huit étages, les ascenseurs ne fonctionnaient plus. Le générateur n’alimentait en électricité que la salle d’opération. Les patients alités étaient transportés dans les escaliers par des internes, des proches des médecins et des habitants du quartier, venus se réfugier dans l’hôpital. Les médicaments ont fini par manquer. Dans les rues, la catastrophe humanitaire s’aggravait et le pillage sévissait. Même les pharmacies n’étaient pas épargnées. « Les gens ont fait une razzia sur les
comprimés, et nos jeunes médecins sur les solutions pour perfusions intraveineuses», se souvient le chirurgien, reconnaissant que cela leur avait été utile.
Au milieu de ce chaos, un médecin, Oleg Zima, s’est efforcé de tenir une documentation rigoureuse. D’après ses notes, en seize jours de guerre, l’hôpital n° 2 a accueilli 617 blessés, dont 50 enfants. Le 27 février, une ambulance a déposé la petite Evangelina, âgée de 3 ans et 7 mois, et sa grand-mère, la jambe transpercée par des éclats d’obus. La vieille femme a été opérée et a survécu. Evangelina, touchée en plein thorax, a succombé. «Je suis intervenu, j’ai vérifié son cœur, il était déjà mort», se souvient Tchoumarine en essuyant ses larmes avec un mouchoir. C’était le premier décès d’un enfant, toutes les infirmières et tous les médecins ont pleuré. Le corps d’Evangelina a été recouvert de sa petite veste rose.
Il y a eu aussi ce garçon de 10 ans. Pendant que sa mère était au bloc, l’enfant, assis dans le couloir, tremblait de tout son corps. Les soignants lui ont donné du thé pour qu’il se réchauffe et se calme. Tchoumarine a senti que quelque chose ne tournait pas rond. En l’examinant, il a découvert une blessure au dos de l’enfant. «Nous lui avons administré un analgésique, j’ai retiré l’éclat et je lui ai demandé : “Tu n’as pas mal ?” relate le chirurgien. Lui n’arrêtait pas de répéter : “Comment va ma maman ?”»
Du 1er au 16 mars 2022, selon les données d’Oleg Zima, 59 patients sont décédés à l’hôpital, dont dix enfants. Vingt autres personnes sont mortes des suites de leurs blessures pendant leur transport vers les services médicaux. Les corps des défunts étaient entassés dans une pièce au rez-de-chaussée, spontanément transformée en morgue. « D’abord en rangées, puis les uns sur les autres », raconte Tetyana. Le cimetière était loin, la ville pilonnée sans cesse. Dans une tranchée creusée dans un terrain vague près de l’hôpital, les habitants jetaient les corps, enveloppés dans des sacs noirs ou de simples draps.
Le danger s’est rapproché
Le 13 mars, le bâtiment de l’hôpital est pris d’assaut par les combattants de l’autoproclamée « république populaire de Donetsk ». Leur commandant, surnommé «Ossète», a ordonné à tous les hommes de se mettre en rang le long du mur, torse nu. « Ils cherchaient des tatouages ou tout autre signe indiquant que nous appartenions à l’armée [ukrainienne]», explique Timour Tchoumarine. Des soldats ukrainiens avaient effectivement été admis à l’hôpital, mais après avoir reçu des soins médicaux, ils avaient été rapidement évacués. Au sixième étage, il restait encore quelques militaires
blessés, que les médecins ont déguisés à la hâte en civils. Mais une ophtalmologue les a livrés à l’Ossète ; sept combattants ont été faits prisonniers. Elle a agi de sa propre initiative, sans cacher ses opinions prorusses, assurent les médecins. En 2023, un tribunal ukrainien la condamne, par contumace, à la prison à perpétuité. Elle continue d’exercer comme médecin à Marioupol.
Le 14 mars, le danger s’est rapproché de Timour Tchoumarine. Associated Press a publié un reportage sur ce qui est arrivé aux femmes blessées après le bombardement de la maternité. Le chirurgien a raconté devant la caméra la mort d’Iryna Kalinina et de son fils. Les menaces ont immédiatement afflué sur les chaînes Telegram de propagande. Comme : « Monsieur Tchoumarine, une fois l’opération de nettoyage de Marioupol des forces nazies terminée, il vous est recommandé de vous présenter aux autorités locales pour témoigner au sujet de la fausse mort de la parturiente et de son
“enfant mort-né”.»
«Loin des bombardements» La télévision russe a affirmé que Kalinina et Maryana Vychemirskaïa (une autre femme enceinte photographiée par Evgeniy Maloletka) étaient une seule et même personne,
que tout le monde était sain et sauf, et que tout cela n’était qu’une mise en scène.
Effectivement, Vychemirskaïa a donné naissance à une petite fille le lendemain du bombardement et déménagé à Donetsk. Le mari d’Iryna, Ivan, a retrouvé, lui, les dépouilles de sa femme et de son fils, les a enterrés et a quitté Marioupol. Ivan Kalinin vit désormais au Pays de Galles. Début 2024, il y a rencontré le photographe qui avait immortalisé les derniers instants de la vie de ses proches, auquel il a raconté qu’ils avaient voulu appeler leur fils Miron.
Le 16 mars 2022, un convoi de huit véhicules, parmi lesquels se trouvait la voiture des Tchoumarine, a pris la route en direction de Zaporijia. La veille, l’un des médecins avait réussi à convaincre l’Ossète d’autoriser ceux qui le souhaitaient à partir. Il avait justifié sa demande en expliquant que les enfants des médecins, qui vivaient depuis tout ce temps dans une cave, avaient commencé à tomber gravement malades.
Pendant les six mois qui ont suivi, les Tchoumarine ont vécu dans la région de Tchernivtsi, non loin de la frontière roumaine. «Je voulais être dans une autre partie du pays, loin des bombardements», explique Tetyana. En septembre 2022, ils se sont installés à Kyiv, où ils travaillent désormais dans le même hôpital, qui compte une vingtaine d’employés originaires de Marioupol. L’établissement, relogé, occupe un étage qu’il loue dans un centre médical privé sur la rive droite et porte exactement le même nom : l’hôpital régional de soins intensifs de Marioupol. Fin mars, lors de la présentation à Kyiv du livre d’Evgeniy Maloletka, le Siège de Marioupol, Timour Tchoumarine a embrassé le photographe qu’il avait connu pendant les jours les plus terribles de sa vie. Mais il ne lira pas son livre pour l’instant. «C’est encore trop douloureux.»
Kristina Berdynskykh