9 mai 2026
Clément Poursain
Azat Miftakhov affirme avoir subi coups, décharges électriques et menaces de viol dès son arrivée dans la prison IK-18.
Avertissement: cet article décrit des scènes de violence, de torture et de violences sexuelles. Leur lecture peut être difficile pour certaines personnes.
L’anarchiste et mathématicien russe Azat Miftakhov, considéré comme prisonnier politique, a livré un témoignage glaçant sur les tortures qu’il dit avoir subies à son arrivée dans la colonie pénitentiaire IK‑18, située aux abords du village arctique de Kharp, dans le district autonome de Iamalo-Nénétsie. Arrêté dès 2019, il a été condamné à six et quatre ans de prison dans deux affaires distinctes qu’il a purgées dans plusieurs établissements. Il a récemment été transféré à IK-18.
Ce témoignage détaillé, que le site d’investigation russe The Insider s’est procuré, remonte au 21 avril et cite nommément plusieurs agents du Service fédéral pénitentiaire russe (FSIN) ainsi que des détenus impliqués. La colonie IK‑18 se trouve non loin d’IK‑3, la prison où l’opposant Alexeï Navalny a été assassiné par empoisonnement en février 2024.
Dès le lendemain de son arrivée à Kharp, le 21 avril vers 13h, Azat Miftakhov est emmené au bâtiment administratif, là où se trouve le service opérationnel. Les détenus du camp appellent ce lieu la «Loubianka», en référence à l’emblématique siège du KGB puis du FSB à Moscou. Sur place, il dit avoir été pris en charge par deux prisonniers, identifiés comme «Bulanov» et «Mikhaïl». Ceux‑ci l’auraient d’abord conduit dans des toilettes en lui ordonnant de les nettoyer, ordre auquel il aurait refusé d’obéir.
Il aurait ensuite été amené dans un bureau où se trouvait un employé de la prison, Mikhaïl Sobolev, dont l’identité a été confirmée par The Insider. La conversation dure environ une heure et demie. Azat Miftakhov décrit d’abord Sobolev comme «calme, raisonnable», mais l’agent répète qu’il doit se plier à toutes les injonctions de l’administration, y compris nettoyer les toilettes du service opérationnel. Quand le prisonnier politique refuse une nouvelle fois, les deux détenus reviennent alors précipitamment dans le bureau.
Azat Miftakhov est projeté au sol. Bulanov s’assoit sur son torse, Mikhaïl sur ses jambes et commence à les enserrer avec du ruban adhésif. Mikhaïl lui assène plusieurs coups de poing à l’aine. Ses mains sont à leur tour ligotées, puis les agresseurs le retournent sur le ventre. Sobolev s’assoit sur lui pendant que Bulanov se met à frapper violemment ses talons avec un marteau en bois. La douleur est telle qu’il se met à hurler. Quand ses cris faiblissent et qu’il perd presque connaissance, les coups cessent, avant de reprendre dès qu’il revient à lui.
Menaces de viol et torture à l’électricité
Les agresseurs auraient ensuite abaissé le pantalon du prisonnier et son caleçon, étalé de la crème sur son anus et proféré des menaces de viol en réunion. C’est à ce moment qu’un autre membre du personnel, désigné par les autres comme «Alexeï Viktorovitch», entre dans le bureau et le voit étendu au sol, à demi-nu.
Après un bref échange entre Sobolev et Viktorovitch, les détenus emportent Azat Miftakhov dans un couloir. Là, ils le menacent de l’immerger dans une bouche d’égout ouverte. Ils approchent son visage à quelques centimètres de la surface, avant de le tirer en arrière et de le ramener dans le bureau. Les sévices reprennent: gifles, coups de pied, piétinement, nouvelles menaces de viol, étouffements.
La séance se poursuit à l’étage supérieur du bâtiment, toujours selon son témoignage. Les mains et les jambes toujours entravées, Azat Miftakhov est transporté au deuxième niveau, où se joignent à ses tortionnaires deux agents, Pavel Kisselev et un certain Evgueni dont le nom de famille n’est pas précisé. On le couche à plat ventre, des fils électriques sont fixés à ses orteils, puis Bulanov déclenche le courant.
Les agents tentent alors de le convaincre qu’il doit obéir à tous les ordres de l’administration pénitentiaire. À chaque refus, le courant est réenclenché et le supplice recommence. Ce n’est que sur ordre d’Evgueni que les fils sont retirés et que le prisonnier est libéré. Autorisé à se rhabiller, Azat Miftakhov voit encore deux gardiens entrer dans le bureau pour lui répéter qu’il doit se plier aux ordres.
À la fin de la journée de travail, il est reconduit à l’isolement. Evgueni, dit‑il, lui promet de «reparler» le lendemain. De retour dans sa cellule, le prisonnier prend pleinement la mesure des séquelles immédiates de ces violences: douleurs lancinantes aux talons, à l’aine et dans les mollets, et l’angoisse d’un nouveau passage à tabac.
L’association Solidarité FreeAzat, créée en France en 2023 par des militants syndicaux et politiques russes et français, tente de mobiliser l’opinion et les élus: sa représentante Alexandra Zapolskaya souligne que la publicité internationale et les visites régulières d’avocats sont les seuls garde‑fous encore possibles pour éviter le pire.