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Biélorussie

« Ne croyez pas. N’ayez pas peur. Ne suppliez pas. » Un dirigeant syndical biélorusse s’exprime sur la répression, la prison et la survie de la dignité

Aliaksandr Yarashuk est président du Congrès biélorusse des syndicats démocratiques (BCDTU), une association regroupant plusieurs syndicats indépendants. Il a été emprisonné pour des raisons politiques en Biélorussie en représailles à ses activités syndicales.

J’écris ces mots un mois après ma libération d’une prison biélorusse. Ce n’est que maintenant, les poumons remplis d’air frais et le ciel n’étant plus divisé par des barreaux, que je peux retracer le chemin qui m’a conduit à travers le labyrinthe de cellules, de camps de travail et d’ailes d’isolement que notre gouvernement utilise pour briser l’esprit humain.

Mon histoire commence cependant plus tôt, dans la pression lente et corrosive de la vie sous la dictature. En 2019, après des années de tension et de danger constant, j’ai atteint un point de rupture émotionnelle. Les crises de panique m’ont suivi de Genève à Bruxelles, puis à Moscou, où je me suis rendu au nom du Congrès biélorusse des syndicats démocratiques (BKDP). L’anxiété, la dépression et les nuits blanches étaient mes compagnons permanents. Une thérapie à Minsk m’a aidé à commencer à me rétablir et, à la fin de cette année-là, je croyais que je remontais la pente.

Puis vint 2020. Comme des millions de Biélorusses, je ne pouvais pas rester silencieux alors que notre société se soulevait pour réclamer la vérité et la dignité. Le BKDP s’est rangé du côté du peuple. Nous nous sommes rangés du côté des travailleurs et des travailleuses. Nous avons défendu notre pays. Et pour cela, le régime nous a marqués.

En avril 2022, l’heure du jugement a sonné. Une escouade d’agents du KGB et du Groupe Alpha a fait irruption dans notre bureau, m’a menotté et m’a plaqué le visage contre un bureau. Après une nuit d’interrogatoires — les services de sécurité biélorusses, comme leurs prédécesseurs soviétiques, préfèrent l’obscurité, j’ai été jeté dans une cellule de détention du KGB. La peur, la panique et l’insomnie sont rapidement revenues en force. Lorsque j’ai été transféré à la prison de Volodarka, je suis entré dans un cycle de désespoir que je n’aurais jamais pu imaginer.

Les autorités avaient besoin de moi vivant suffisamment longtemps pour organiser un procès. Elles ont autorisé mon psychothérapeute à me rendre visite et m’ont prescrit des antidépresseurs, tout en continuant à m’épuiser. Lors de mon audience en décembre 2022, un psychiatre de l’État m’a qualifié de « personne souffrant de troubles de la personnalité ». Le tribunal, indifférent à la logique et à l’humanité, m’a condamné à quatre ans de prison.

À partir de là, la spirale s’est accentuée. En avril 2023, j’ai été envoyé au centre correctionnel n°17 de Shklov, une véritable usine à humiliation. L’administration a immédiatement cherché à me qualifier de « contrevenant malveillant » aux règles de la prison. J’ai été envoyé à plusieurs reprises au SHIZO, le quartier disciplinaire, où la lumière, la chaleur et le contact humain disparaissent. Une psychologue de la prison, après avoir lu mon dossier, m’a demandé sans détour si j’avais l’intention de me suicider. Je lui ai répondu que non, non pas parce que la vie derrière ces murs me donnait de l’espoir, mais parce que j’avais promis à ma famille que je reviendrais.

Après des mois de pression, j’ai été transféré à nouveau, cette fois à ST-4, une prison fermée à régime strict située à Moguilev. Ce transfert m’a donné l’impression d’être précipité dans un cercle encore plus profond de l’enfer. Les fenêtres étaient scellées par des volets métalliques. L’air ne circulait pratiquement pas. Des hommes condamnés pour des crimes inimaginables vivaient à quelques mètres seulement. La violence était palpable dans chaque recoin. Dans de tels endroits, l’État n’a pas besoin de vous torturer ; il laisse le temps, l’obscurité et le désespoir faire le travail à sa place.

Pourtant, même là-bas, quelque chose en moi refusait obstinément de céder. Je vivais selon un ancien commandement du goulag : « Ne crois pas. Ne crains pas. Ne supplie pas. » J’appelais tout le monde — même les hommes qui avaient commis des crimes terribles — par leur nom, et non par leur surnom. Je refusais de laisser la prison définir mon langage, mes lettres ou mon identité. Peu à peu, quelque chose d’inattendu s’est produit : les prisonniers ont commencé à me témoigner du respect. Certains m’ont même offert leur amitié. Dans un lieu conçu pour effacer l’humanité, l’humanité a trouvé un moyen de respirer.

Avec l’administration, je suis resté inflexible. Je n’ai pas plaidé. Je n’ai pas fait preuve de remords. Je ne me considérais pas comme un condamné, mais comme un prisonnier de guerre, puni en partie pour avoir défendu l’Ukraine et pour m’être exprimé contre l’invasion de Poutine depuis le sol biélorusse.

Ma peine devait prendre fin le 1er novembre 2025. Au lieu de cela, le régime a mis en scène un geste de « clémence » : une amnistie propagandiste. Je n’étais pas libre de rentrer chez moi. J’ai été conduit à la frontière et exilé en Lituanie, dépouillé de mes documents et, en fait, de ma citoyenneté.

Et pourtant, je me considère chanceux.

J’en suis sorti vivant. J’en suis sorti avec mon esprit et ma dignité intacts. J’en suis sorti avec une vision renouvelée de ce qui compte vraiment et de ce qui doit être fait. La prison a confirmé ce que je soupçonnais depuis longtemps : un être humain peut être détruit, mais il ne peut être vaincu. Je chéris désormais la vie plus intensément que je ne l’aurais jamais cru possible. Comme un survivant arraché d’un accident d’avion, je comprends la valeur de chaque instant ordinaire

Je sais aussi que je n’ai pas été seul à endurer cette épreuve. Alors que j’étais derrière les barreaux et que le BKDP était dissous de force, le mouvement syndical mondial m’a soutenu. En décembre 2022, la Confédération syndicale internationale m’a réélu à la vice-présidence. En juin 2023, l’Organisation internationale du travail a réaffirmé mon mandat au sein de son Conseil d’administration. Leur solidarité m’a donné de la force et m’a rappelé que la tyrannie craint toujours les travailleurs et les travailleuses unies et organisées.

Aujourd’hui, je poursuis la lutte depuis l’exil. Plus d’une vingtaine de mes collègues du mouvement syndical indépendant sont toujours emprisonné·es en Biélorussie. Je me battrai pour leur libération. J’utiliserai toutes les tribunes dont je dispose pour défendre les droits des travailleurs et des travailleuses biélorusses, qui sont privé·es des libertés les plus fondamentales. Et je travaillerai pour que mon pays se débarrasse un jour de la peur, de l’obéissance et de la haine, et que la solidarité remplace la soumission comme fondement de notre vie civique. Les Biélorusses sont un peuple pacifique, tolérant et patient. Nous n’avons pas dit notre dernier mot. Un jour, la Biélorussie sera libre. Et quand ce jour viendra, ce ne sera pas grâce à des dirigeants qui exigent le silence, mais grâce à des citoyen·nes qui ont appris à s’unir et à s’exprimer sans crainte.

Repris de Entre les lignes entre les mots :

https://globallabourcolumn.org/2025/10/23/dont-believe-dont-fear-dont-beg-a-belarusian-trade-union-leader-on-repression-prison-and-the-survival-of-dignity