20 avril 2026
Chers camarades,
S’est tenue hier, dimanche 19 avril 2026, à Saint-Denis, au cinéma l’Écran, à deux pas de la basilique et de la mairie («Saint-Denis, ville des rois morts et du peuple vivant»), une manifestation importante par son contenu : une manifestation internationaliste en soutien au peuple ukrainien debout et en direction du peuple russe sous la botte poutinienne, dont une partie se dresse contre la servitude qui lui est imposée.
Cette manifestation était organisée par Ukraine CombArt, représentée par Sophie Bouchet-Petersen, organisation par ailleurs membre du RESU, et par Solidarité FreeAzat, dont la présidente Marie-Lætitia Garric Gribinski, était elle aussi présente. Elle a été permise par Michel Ribay.
La projection d’un premier film, Tranchées, de Loup Bureau, a été suivie d’un premier court débat. Le film a été tourné durant la «première guerre contre l’Ukraine», en 2019, dans les tranchées du Donbass. On peut faire un parallèle entre ce film et My dear Theo, projeté jeudi dernier au Cinéma des cinéastes. Mêmes tranchées, mêmes abris, et surtout même fraternité d’armes et, aussi, même rapport avec l’agression du Kremlin, avec toujours la même question : «Pourquoi avoir décidé de faire couler tout ce sang ? pour qui en Russie ?» La fraternité d’armes est aussi une sororité, puisqu’une femme participe au combat. À la différence de My dear Theo, tourné avec une brigade de volontaires, les combattants sont des militaires professionnels : comme l’a fait remarquer Sophie, une loi faisant suite à une large campagne et votée en 2018 a donné aux femmes ukrainiennes les mêmes droits qu’aux hommes dans l’armée. Peut-être que c’est chez cette soldate qu’on trouve le regard le plus juste sur les jeunes soldats, qu’elle compare à ses enfants et dont elle dit qu’ils ont du vent dans la tête (le vent de la jeunesse), chez qui l’idée de la mort ne leur vient pas à l’esprit. Sophie a toutefois souligné combien la guerre montrée dans ce film est celle d’avant la dronisation du champ de bataille, qui a radicalement métamorphosé les conditions du combat.
Le deuxième film, 20 jours à Marioupol, a déjà fait le tour du monde. Ce témoignage filmé de la ville martyre, ces corps d’enfants, ces larmes, cette incompréhension de la population sont les fruits amers d’une guerre insensée aux yeux des êtres humains, quoique pleine de promesses pour le tyran.
Lors du débat qui a suivi cette projection, Alexander Bikbov, sociologue ayant étudié les mouvements contestataires en Russie au long de l’ère Poutine, a expliqué la différence de traitement entre la ville de Marioupol et l’usine Azovstal toute proche. Les civils de Marioupol ont été délibérément bombardés (l’estimation basse des victimes est de 25 000) et la ville détruite, sur le modèle de Grozny, alors que l’usine, où étaient réfugiés et combattaient le bataillon Azov et d’autres unités de l’armée ukrainienne, a dans un premier temps été soigneusement épargnée, ce qui explique en partie la durée de la résistance ukrainienne dans cette redoute. Ce n’est que tout à la fin du siège de l’usine que l’armée russe s’est résignée à endommager cet immense complexe industriel. Il a ajouté que la ville détruite a été reconstruite par deux sociétés de travaux publics proches de l’armée, qui se sont ainsi considérablement enrichies. Marioupol a été reconstruite non pour ses habitants, mais pour accueillir la colonisation de peuplement voulue par le régime et pour lui servir de vitrine.
La question de la réaction de la population russe à ces atrocités a été longuement évoquée. Et notamment la façon dont, pour certaines populations paupérisées ou précaires, la guerre pouvait faire office d’ascenseur social inespéré. Marie-Lætitia Garric Gribinski a détaillé l’action de Solidarité FreeAzat depuis 2022. Dans ce cadre, elle a rappelé que si le soutien à Azat, aux opposants russes, aux déserteurs est si important, c’est parce que ces personnes mettent en danger leur liberté, voire leur vie, pour s’opposer au régime de Vladimir Poutine et donc pour soutenir le peuple ukrainien, qui devient alors vraiment un peuple frère. Azat Miftakhov a bien entendu était évoqué. Bernard Randé a confirmé que le RESU mettait au centre de son activité le soutien au peuple ukrainien, et par conséquent son appui à ceux qui, en Russie, au péril de leur liberté et de leur vie, s’opposaient au régime du Kremlin. Il a évoqué, comme membre de Solidarité FreeAzat, des initiatives récentes concernant le mathématicien.
Sur le même sujet, Alexandre Sterliadnikov, déserteur de l’armée russe et président de l’association l’Adieu aux armes, a rappelé que son action, qui est un appel public à la désertion et un travail quotidien d’aide concrète pour tous ceux qui veulent déserter, œuvre à affaiblir le régime de V. Poutine et à soutenir ainsi le peuple ukrainien. Sophie Bouchet-Petersen a indiqué que le mot d’ordre « Victoire pour l’Ukraine et Liberté pour la Russie » résume la démarche internationaliste qui est la nôtre car le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes n’est pas à géométrie variable (de Kyiv à Téhéran en passant par Gaza et Moscou) ; elle a souligné l’importance de ne pas essentialiser le peuple russe au prétexte qu’il aurait toujours raffolé de ses chaînes : il y a en son sein, comme sous toutes les latitudes, des justes et des collabos (notre boussole, a-t-elle dit, c’est Manouchian affirmant avant son assassinat par les nazis : »je meurs sans haine pour le peuple allemand », raison pour laquelle nous ne sommes pas « russophobes » mais radicalement poutinophobes et solidaires des dissidents russes).
Sophie Bouchet-Petersen a évoqué le soutien d’Ukraine CombArt aux artistes engagé.e.s dans la résistance civile et militaire à l’invasion, les un.e.s faisant de leur art une arme, les autres prenant carrément les armes. La situation atroce dans les territoires temporairement occupés a également été évoquée. Le film d’Igor Minaev, Isolation, est une métaphore de cette terrible contiguïté et opposition entre l’art et la répression, de même qu’Azat Miftakhov pensant ses mathématiques dans sa cellule dessine la résistance de la pensée contre la violence. S’agissant du regard que les soldats russes portent sur les Ukrainiens, Alexander Bikbov a souligné que, selon de nombreux déserteurs, certains soldats et officiers ont du respect pour leurs adversaires, cependant que Sophie a rappelé les terribles communications que le film Intercepted (Oxana Karpovych) donne à entendre et qui témoignent au contraire d’une déshumanisation radicale de « l’autre », Bernard soulignant que le sadisme s’y exprimait même sans fard.
Benoît Connétable a alors souhaité évoquer le cas du déserteur de l’armée russe, Evgueni Korobov, pour qui Solidarité FreeAzat est pleinement engagé, et qui, pour pouvoir déserter, s’est tiré une balle dans la jambe.
Alexander Bikbov a évoqué la rencontre poignante à laquelle il a assisté cette semaine, comme traducteur, entre le déserteur russe Alexandre Sterliadnikov et le déserteur américain de la guerre du Vietnam, William Short, ce qui a permis d’élargir le regard que nous portons sur le beau mot de solidarité.
Enfin, la sociologue Alexandra Zapolskaia a raconté les mouvements de résistance pour les droits des étudiants et enseignants de l’université Lomonossov de Moscou, auxquels elle a participé dès 2018. Elle a rappelé la répression qui s’est ensuivie et notamment la vague de persécution contre le mouvement anarchiste en raison de son opposition à l’invasion de l’Ukraine dès 2014, et qui a conduit, entre autres, à l’arrestation d’Azat. À l’initiative des premières campagnes en Russie pour la libération d’Azat, Alexandra a finalement été contrainte à l’exil, comme tant d’autres opposants.
Si le public n’était pas nombreux, il était réconfortant de voir à quel point il était divers et pourtant engagé dans une même direction. De très nombreuses interventions ne figurent pas dans ce compte-rendu, et nous prions ceux dont nous n’avons pas répercuté les propos de nous en excuser.
Sophie Bouchet- Petersen et Bernard Randé