18 mai 2026
Deuxième partie.
Commentaire de Jean Pierre :
Les élites culturelles russes, pourtant fruits de la sélection positive, ne sont pas épargnées par la corruption du rachisme. Cela leur confère un rôle ambivalent et même délétère en participant, selon V. Ginzburg, à la conspiration de la peste.
Les souches en culture ou les souches de la culture.
Dans mon dernier article, j’ai tenté de démontrer que les fruits de la sélection négative risquent davantage de diviser la Russie et, ce faisant, d’assurer sa sécurité à l’avenir, plutôt que de se diviser eux-mêmes et de mettre fin à la guerre ici et maintenant. Mais, dans ce cas, il est encore plus intéressant d’analyser la possibilité d’une scission des fruits de la sélection positive des acteurs culturels, sur lesquels reposent, en ce sens, les plus grands espoirs.
Malheureusement, ces espoirs ne reposent sur rien et sont absolument infondés. De plus, il est vain de parler d’un quelconque outil, sans parler de le rechercher.
L’Occident s’est retrouvé prisonnier de ses propres illusions et ne comprend absolument pas le rôle et la place de la culture en Russie. De plus, anticipant quelque peu, je suis prêt à jouer le rôle de l’avocat du diable à l’égard de la Biennale et de son président, Pietrangelo Buttafuoco. Sans contester sa vénalité, le rôle de M. Shvydkoï et de tous ces historiens de l’art de souche en civil, ni les intrigues autour du jury qui a rabaissé Israël au niveau de la Russie, je peux dire ce qui suit.
L’admission scandaleuse de la Russie à la Biennale n’est pas seulement, ni simplement, le résultat de pots-de-vin banals. C’est aussi, même si c’est de mauvaise foi, une méconnaissance de la culture russe et de son pouvoir d’influence sur l’état d’esprit des Russes.
Le XXe siècle a démontré l’extrême vulnérabilité de la fine chair de la culture. La culture allemande n’a pas pu empêcher l’Holocauste, mais sans elle, il aurait été impossible d’en surmonter les conséquences. Avant tout, de faire réfléchir la société.
En plus d’un siècle, la culture russe n’a pu ni tarir les sources, ni priver de sens le communisme russe. Mais elle porte également la responsabilité de sa longévité.
Cela tient à un certain nombre de ses particularités
Ce n’est pas un tissu qui relie solidement la société et y préserve la chaleur humaine, mais « […] le drame d’une culture solitaire et incomprise, tantôt rejetée, en raison de sa solitude, au bord même du précipice de l’incompréhension, tantôt s’affirmant à travers des œuvres et des personnalités solitaires et géniales ».
Ce n’est pas un instrument de formation de la personnalité, de sa construction et de son développement, mais une quête sans fin au sein du peuple, une attention portée au petit homme écrasé par l’État, à la suite de quoi le petit homme ne devient pas grand, et l’État ne devient pas humain.
La culture russe est, pour employer un argot à la mode, une « déconstruction de longue date du récit dominant », et ce depuis l’époque où ce mode de pensée et ces termes n’avaient pas encore été inventés.
C’est à 90 % le reflet, par des moyens artistiques, d’une branche sans issue de la civilisation mondiale. Quant aux 10 % restants, ils reflètent la beauté de la nature russe. Et celle-ci n’est assurément pas responsable du fait qu’on ne l’ait pas comprise. Que ses avertissements n’aient pas été entendus.
L’élite culturelle russe est elle-même divisée. Et ce, sur un nombre considérable de fronts. D’un côté, elle est divisée vis-à-vis du pouvoir et de la guerre. Nikolai Mikhalkov, lauréat d’un Oscar, chasse les démons de la télévision. Mais il le fait en entrant en conflit avec la moitié rationnelle de F. Dostoïevski. Le réalisateur V. Bortko, en accord avec l’autre moitié de F. Dostoïevski, manifeste au nom de la culture russe son amour pour la Russie et plaide en faveur de l’utilisation d’armes nucléaires tactiques.
C’est précisément cette frange de l’élite qui s’emploie à la fois à esthétiser la politique et à politiser l’art, ce qui n’existait pas à l’époque de Walter Benjamin et qui caractérise le « rashisme ». C’est également ce qui consolide le plus fortement l’électorat autour d’un seul leader national.
D’un autre côté, D. Bykov, V. Shenderovich, A. Makarevich et bien d’autres tentent de défendre l’honneur de la culture russe contre les empiétements des cannibales.
Mais d’un troisième côté, ces mêmes personnes dignes et incontestablement leaders de l’opinion publique, poussées à l’émigration, non seulement se sont distanciées de l’idée de la victoire de l’Ukraine et du soutien aux Forces armées ukrainiennes, mais soit tentent de rechercher et trouvent même le nazisme en Ukraine, soit se laissent entraîner à soutenir la culture de l’agression et de l’empire au-delà de ses frontières et là où l’on tente de s’en distancier, ne serait-ce que temporairement.
D’une quatrième part, des personnalités culturelles talentueuses et enclines au végétarisme estiment qu’il leur est possible d’être utilisées par le pouvoir pour l’esthétisation de la politique ou la légitimation culturelle.
La situation d’A. Sokourov dans le conflit autour de la présence russe à la Biennale est particulièrement révélatrice dans ce contexte. Tout s’est mélangé dans cette affaire : le maximalisme moral, la volonté de mesurer avec une précision de pharmacien le rapport entre le bien et le mal, le génie et la malveillance, les anciens mérites et les nouveaux péchés. Mais tout cela, en fin de compte, s’est heurté à un débat insoluble sur la patrie et sur la Russie. « Quoi qu’ils en pensent, quels que soient les points qu’ils mettent dans leur destin, la Russie restera à jamais, sinon la Patrie, du moins la terre natale. Pour eux comme pour moi » – c’est ainsi qu’A. Sokourov a tenté de résoudre ce débat pour lui-même.Les arguments des parties se sont résumés à l’exaltation personnelle. Et le maximalisme moral ne pouvait pas empêcher la présence du rachisme sur le territoire de la plate-forme culturelle mondiale la plus importante, bien que limitée, symbolique.
La Russie et la patrie sont la coquille des élites culturelles au sein desquelles elles sont divisées. La seule possibilité rationnelle des élites culturelles est la complicité dans la conspiration de la culture russe contre la peste russe. Et pour contribuer à la compréhension que la peste russe n’est malheureusement pas V. Poutine. C’est juste un mécanisme très efficace pour sa distribution.
Les arguments des parties se sont réduits à une exaltation personnelle. Et le maximalisme moral n’a pas pu empêcher la présence, certes limitée et symbolique, du « rashisme » sur le territoire de l’une des plus importantes scènes culturelles mondiales.
La Russie et la Patrie constituent la coquille dans laquelle les élites culturelles sont divisées. La seule option rationnelle pour les élites culturelles est de prendre part au complot de la culture russe contre la peste russe. Et de contribuer à faire comprendre que la peste russe n’est malheureusement pas V. Poutine. Il n’est qu’un mécanisme très efficace de sa propagation.
Mais c’est peut-être là que réside la principale ligne de fracture entre les maîtres de l’esprit.
Les uns soutiennent la conspiration de la peste russe contre l’humanité. Les autres, la conspiration de la littérature russe contre la peste russe, mais ne souhaitent pas pour autant l’éradication de ses souches.
Le maximum dont l’élite culturelle est capable, c’est d’exprimer sa position personnelle, d’utiliser son talent et son autorité pour parler de l’impasse dans laquelle se trouve la civilisation. À l’instar de ce que fait Viktor Erofeïev, rédiger une Encyclopédie de l’âme russe et en avertir l’Occident.
Tout le reste, malheureusement, n’est que la lutte des acteurs culturels contre l’idée même de culture.
Une lutte très dangereuse.