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Russie, Ukraine

Hana Gauer sur la guerre en Ukraine: Analyse de la situation géo-militaire

La Russie a perdu 1 350 010 soldats en Ukraine depuis le début de son invasion à grande échelle.

Antoine Rabadan

19 mai 2026

Hana Gauer nous propose un balayage particulièrement éclairant sur la situation de guerre tant en Ukraine qu’en Russie car, c’est la nouvelle donne, c’est bien la guerre que celle-ci a déclenchée en Ukraine qui s’invite désormais, sur le mode aérien, chez elle.

S’appuyant sur des sources parmi les plus qualifiées sur le suivi de ladite guerre, Hana Gauer, nous permet de bien cerner la bascule que crée l’Ukraine, à partir précisément d’une multiplication méthodique des frappes sur des cibles stratégiques de l’appareil militaire en Russie, en premier lieu, sur le front intérieur de la guerre d’agression. Front sur lequel la Russie n’avance plus et même recule par endroits et, plus grave pour elle, voit paralysés ses objectifs de lancement d’une vaste opération de printemps.

Ces frappes ont lieu aussi dans la profondeur russe et ont en fait pour double effet d’ébranler une économie civile, déjà très touchée par la réaffectation maximale des moyens financiers, de production et de distribution qui lui étaient consacrés au profit d’une économie de guerre désormais incapable, à cause des destructions de nombre de ses sites de production et de voies logistiques, de tourner à plein au rythme des besoins de guerre, autrement dit du front terrestre (et aérien) de l’Ukraine.

Par là les Ukrainiens font d’une pierre deux coups, affaiblissant le front de la Russie à l’est de sa frontière et déstabilisant profondément ce qui est devenu le front à l’ouest de cette frontière, son propre territoire, par où c’est le système de domination politique de la dictature poutinienne qui voit se dessiner le péril que s’effrite, malgré la chape de plomb policière en place, le consentement à la guerre obtenu de la société grâce à la garantie que celle-ci n’en serait pas impactée (au terrible détail près, mais dont la majorité de la population russe s’accommode, des centaines de milliers de tués et de blessés, autrement dit, « seulement » 0,94% des siens, chiffre le plus haut, ou 0,15%, chiffre le plus bas!) (1).

Hana Gauer tire de cette bascule du rapport de force militaire en faveur de l’Ukraine, sans que soit encore à l’ordre du jour une offensive générale pour récupérer les territoires occupés, des raisons d’être optimiste, mais de façon mesurée, sans pouvoir, pour autant, se départir d’une très forte inquiétude que traduisent ces lignes :

« L’effondrement ukrainien n’est plus ma crainte. Et pourtant, je n’arrive pas à être sereine. »

« Que fait un régime impérial quand l’adaptation militaire de l’adversaire réduit le rendement du front ? »

« Il existe un décalage grandissant entre les objectifs politiques du Kremlin et les capacités réelles du terrain. Un décrochage de plus en plus grave entre l’obsession de Poutine et la faisabilité. »

Le Financial Times rapportait cette semaine que le commandement russe aurait convaincu Poutine que l’armée peut prendre tout le Donbass d’ici l’automne. Cela relève du fantasme.

Au rythme actuel, DeepState évoque plutôt plusieurs années.

Voici donc un paradoxe inquiétant :

Plus le rendement baisse, plus les exigences diplomatiques russes se radicalisent.

L’ISW note aussi désormais que Moscou exige le retrait ukrainien des territoires revendiqués avant même toute reprise sérieuse des négociations.

« Ainsi, malgré ce fléchissement dans le rendement de l’opération russe en Ukraine, les ordres de Poutine racontent une autre histoire. Comme le lapin avec sa pile, il avance imperturbable vers la suite du conflit. »

Et donc ma question est en effet la suivante :

« Que fait un régime impérial quand l’adaptation militaire de l’adversaire réduit le rendement du front ? »

Un régime rationnel classique réduirait peut-être ses ambitions.

Mais que peut faire un régime qui a organisé toute sa légitimité autour d’une promesse de victoire ?

La première étape est déjà parfaitement lisible. Poutine organise plus de contrôle, exige plus de discipline et cherche l’argent pas pour arrêter, mais pour continuer la guerre.

…/…

« L’Histoire n’est pas très rassurante sur ce point : les régimes autoritaires ne deviennent pas forcément plus raisonnables lorsqu’ils rencontrent leurs limites.

Parfois, ils se raidissent et déplacent le conflit ou frappent plus fort pour masquer un rendement décroissant.

Ce que je veux expliquer, c’est qu’il existe aujourd’hui davantage de raisons d’être moins pessimiste qu’en 2024, mais c’est à cause de la montée en capacité des Ukrainiens sur le front et surtout en Ukraine.

Mais, le danger change de forme ou se déplace et notre risque devient plus diffus et moins mesurable. »

Et Hana Gauer de conclure que c’est de l’Europe (j’ajouterais des peuples européens et pas seulement, et même, pas d’abord, des Etats) que doit venir l’anticipation du danger pointé d’un déplacement hors d’Ukraine, sans quitter celle-ci, du bellicisme russe car c’est elle, l’Europe, probablement sur sa frange orientale mais avec ce que cela impliquerait pour le reste du continent (devoir de solidarité – et de réponse/riposte – avec le ou les pays visé(s)), qui deviendrait la cible directe.

A chacun de vous qui lisez ces lignes de vous faire une opinion sur les risques induits par l’échec militaire actuel de Poutine qu’il vienne voir plus près de nous, en Europe, la faille (par Trump, elle est bien là) dont il pourrait profiter pour se refaire une santé militaire et d’image auprès de sa population.

Note:

(1) Voir la dernière estimation « Guerre en Ukraine : la Russie a perdu 1,35 million de soldats depuis le début de l’offensive en 2022, selon Kiev » : « Plus de trois ans après le début de l’invasion en Ukraine, la Russie aurait dépassé le seuil des 1,35 million de soldats morts, selon les chiffres publiés dimanche 18 mai par l’état-major général des forces armées ukrainiennes. Kiev affirme que 1 220 militaires russes supplémentaires ont été tués ou blessés au cours des dernières 24 heures. »

1,35 million de pertes humaines (tués ou blessés rendus inaptes au retour au combat) rapportés au chiffre 2026 de la population russe, 143 273 700 = 0,94%.

…/…

https://www.ladepeche.fr/2026/05/18/guerre-en-ukraine-la-russie-a-perdu-135-million-de-soldats-depuis-le-debut-de-loffensive-en-2022-selon-kiev-13376415.php

Le site Mediazone, qui ne recense que les données « compilées à partir de sources publiques disponibles et vérifiées, incluant les publications sur les réseaux sociaux de proches des soldats russes décédés, et des annonces officielles des autorités locales », précise que « cette liste n’est pas exhaustive, puisque tout décès d’un militaire n’est pas de notoriété publique. »

En procédant ainsi il parvient au chiffre de 217 808 tués ou blessés, soit 0,15% de la population totale.

https://zona.media/article/2026/05/09/pertes

Hana Gauer

18 mai 2026

L’effondrement ukrainien n’est plus ma crainte. Et pourtant, je n’arrive pas à être sereine.

Je lis les mêmes bonnes nouvelles que vous : le front russe piétine, les contre-attaques fonctionnent. Même des analystes prudents comme Michael Kofman reconnaissent que quelque chose change. Mais derrière ces chiffres, une question me hante :

 « Que fait un régime impérial quand l’adaptation militaire de l’adversaire réduit le rendement du front ? »

Alors, j’ai repris les faits en m’appuyant sur ceux qui observent cette guerre avec rigueur : ISW, DeepState, Oryx, War Mapper / Russia Matters, RUSI (Watling), Mick Ryan, Kofman, Reuters, Financial Times et quelques autres.

 1. D’abord, le « rendement militaire » russe (c’est le terme, désolé) baisse réellement. Ce que cela veut dire?

Le dernier rapport de l’ISW estime que la Russie n’a conquis qu’environ 350 km² dans l’oblast de Donetsk depuis le début de 2026, soit environ 2,6 km² par jour. DeepState évoque un chiffre devenu presque absurde : il fallait 36 assauts pour capturer 1 km² de terrain.

D’autres citent un indicateur différent: 120 soldats russes perdus par km² gagné en 2025 et jusqu’à 780 soldats par km² au début 2026.

Et pourtant, à Kostyantynivka, les Russes mettent le paquet depuis des mois. Infiltrations, aviation, unités d’élite, pression constante et la ville n’est toujours pas tombée. Même chose autour de Pokrovsk et Dobropillia : activité offensive énorme, rendement faible.

La Russie avance et pourrait même peut-être prendre une ville en 2026, mais elle consomme énormément pour produire de moins en moins de résultat. C’est cela, la mesure du rendement.  

Elle perd également certaines de ses supériorités militaires historiques.

Dans plusieurs secteurs, les célèbres divisions blindées russes gardent juste leur nom. Les tanks sont devenus si vulnérables sous les nuées de drones FPV qu’on utilise de plus en plus ces soldats comme les autres …en infiltration à pied. On ne voit d’ailleurs plus trop de technique lourde dans les statistiques de perte.

Donc : beaucoup de consommation humaine et matérielle pour des gains tactiques de plus en plus limités. La définition du « rendement » chez les militaires…

 2. Deuxième changement majeur : la profondeur stratégique russe s’effrite.

Pendant des décennies, la Russie avait un luxe militaire : l’espace.

Sa profondeur géographique faisait partie de sa puissance. Les usines, raffineries, infrastructures critiques, bases logistiques vivaient loin du danger.  

Depuis mars-avril, les frappes ukrainiennes longue portée s’intensifient fortement. L’ISW estime qu’il y a eu au moins 27 frappes ukrainiennes en profondeur depuis le 1er mai.

Pour n’en citer que quelques unes – Taman, Astrakha, Yaroslavl, Perm, Ufa, Primorsk, Ust-Luga ou encore Novorossiïsk.

 Certaines cibles sont frappées à plus de 1 500 kilomètres de la frontière ukrainienne.

Des infrastructures industrielles gigantesques, conçues dans une logique du XXe siècle (grosse taille, concentration, distance protectrice avec la ville nouvelle dortoir juste à côté) découvrent brutalement qu’un drone relativement bon marché peut désormais traverser un continent.

 Même la Crimée redevient progressivement vulnérable. Après les attaques répétées sur le pont de Kertch, Moscou avait surtout utilisé la route terrestre passant par Marioupol–Berdiansk–Melitopol.

Avec l’augmentation du rayon d’action ukrainien, cette nouvelle route entre progressivement dans la zone de danger.

Ce n’est pas encore un effondrement logistique russe, mais un nouveau souci.

 L’Ukraine apprend vite. Mick Ryan parle d’une guerre devenue une compétition d’apprentissage. Les retours du front sont intégrés rapidement. Les drones évoluent sans cesse. La production explose (7 millions prévus en 2026).

Cet ancien avantage se retourne contre la Russie. Pour protéger un territoire immense, il faut organiser des arbitrages de défense aérienne, des systèmes Pantsir ou S-400 sont déplacés d’un endroit à un autre.

On déshabille Ivan pour habiller Volodia.

3. Or, il existe un décalage grandissant entre les objectifs politiques du Kremlin et les capacités réelles du terrain. Un décrochage de plus en plus grave entre l’obsession de Poutine et la faisabilité.

Le Financial Times rapportait cette semaine que le commandement russe aurait convaincu Poutine que l’armée peut prendre tout le Donbass d’ici l’automne. Cela relève du fantasme.

 Au rythme actuel, DeepState évoque plutôt plusieurs années.

 Voici donc un paradoxe inquiétant :

Plus le rendement baisse, plus les exigences diplomatiques russes se radicalisent.

L’ISW note aussi désormais que Moscou exige le retrait ukrainien des territoires revendiqués avant même toute reprise sérieuse des négociations.

 En parallèle, les propagandistes qui œuvrent en Occident, comme notre Fedorova nationale, continuent de nous expliquer que : “Poutine veut arrêter la guerre depuis longtemps, mais nous ne voulons pas arrêter”

Ils ne disent pas toujours qu’il suffit de lui laisser l’Ukraine, le Donbass, les territoires occupés… et probablement le reste plus tard.

Ainsi, malgré ce fléchissement dans le rendement de l’opération russe en Ukraine, les ordres de Poutine racontent une autre histoire. Comme le lapin avec sa pile, il avance imperturbable vers la suite du conflit.

Et donc ma question est en effet la suivante :

« Que fait un régime impérial quand l’adaptation militaire de l’adversaire réduit le rendement du front ? »

Un régime rationnel classique réduirait peut-être ses ambitions.

Mais que peut faire un régime qui a organisé toute sa légitimité autour d’une promesse de victoire ?

La première étape est déjà parfaitement lisible. Poutine organise plus de contrôle, exige plus de discipline et cherche de l’argent pas pour arrêter, mais pour continuer la guerre.

Poutine a convoqué ce printemps plusieurs grands oligarques pour leur demander de contribuer davantage à l’effort national. Formellement à base de volontariat, en réalité c’était un ordre.

Visiblement, pas satisfait du résultat, Poutine passe à la nationalisation.

Ce mois-ci apparaît l’affaire Rusagro.

 Le géant agroalimentaire russe vient d’être tout simplement nationalisé. Son propriétaire, Vadim Mochkovitch, a été arrêté pour corruption. Facile et même médiatiquement porteur.

Mais, même après la confiscation, on ne le relâche pas.

Tous les puissants qui pourraient se liguer contre Poutine sont avertis : « on peut désormais prendre vos actifs et votre liberté. »

Ensuite, début mai, autour du 9 mai, les retraits de cash ont explosé en Russie à un niveau record selon les données bancaires relayées par RBK. Avec la restriction Internet, les Russes ont peur des paiements bloqués en ligne.

Une société qui retire massivement du cash par peur de perdre l’accès à son argent, ce n’est pas un détail.

Sans parler de la « discipline » : contrôle accru, dispositifs de sécurité, surveillance et punitions exemplaires.

C’est quoi la suite?

Lorsque le front rapporte moins, un régime impérial peut chercher un rapport de force ailleurs, autrement ou plus fort.

 C’est-à-dire qu’il déplace le rapport de force où il est plus efficace.

 Les idées ne manquent pas : cyber-attaques, sabotages, guerre informationnelle, Baltique, Moldavie, pression migratoire, intimidation nucléaire, tests de cohésion de l’OTAN en grandeur nature en Estonie…

L’Histoire n’est pas très rassurante sur ce point : les régimes autoritaires ne deviennent pas forcément plus raisonnables lorsqu’ils rencontrent leurs limites.

Parfois, ils se raidissent et déplacent le conflit ou frappent plus fort pour masquer un rendement décroissant.

Ce que je veux expliquer, c’est qu’il existe aujourd’hui davantage de raisons d’être moins pessimiste qu’en 2024, mais c’est à cause de la montée en capacité des Ukrainiens sur le front et surtout en Ukraine.

 Mais le danger change de forme ou se déplace et notre risque devient plus diffus et moins mesurable.

 L’Europe bouge : industrie de défense investit aussi en production commune. Le financement de l’Ukraine est plus structuré et moins bricolé trimestre après trimestre.

Le fatalisme n’a pas de sens, mais l’euphorie de 2026 ne me semble pas davantage raisonnable.

Les bonnes nouvelles existent, mais elles ne simplifient pas forcément le problème.

Je n’écris pas un texte pessimiste.

J’écris un texte sur un risque qui change de forme.

Nous continuons à déléguer beaucoup trop notre avenir sécuritaire à des tiers transactionnels, pas très amicaux.

Nous avons encore du mal à construire un rapport de force européen crédible pour que le jour des discussions, car elles arriveront, elles ne se résument pas à une simple frontière sur une carte décidée ailleurs.

Sommes-nous prêts aujourd’hui à un véritable bras de fer ?

Non, nous sommes juste un peu plus solides.

J’ai parlé il y a quelques mois du modèle de robustesse d’une mauvaise herbe face à un arbre trop rigide.

Je continue à y penser.

L’Ukraine ressemble parfois à cela : désordonnée, adaptable, rhizomique, capable d’apprendre vite.

La Russie reste puissante, brutale, massive. Mais bien plus rigide, comme un vieil arbre malade.

Le problème est qu’un grand arbre blessé reste dangereux quand il commence à pencher vers la maison.

Je ne crois ni à l’effondrement imminent de la Russie, ni à sa toute-puissance. Je crois davantage à quelque chose de plus compliqué : un arbre impérial fragilisé, mais encore profondément enraciné. Suffisamment blessé pour devenir imprévisible. Suffisamment solide pour rester dangereux.

Faut-il couper l’arbre, l’élaguer, le contenir, renforcer [la cime] … ou espérer qu’il retrouve un jour une forme plus saine ?

Je ne sais pas.

Mais il me semble dangereux de continuer à discuter du jardin comme si cet arbre ne penchait pas déjà au-dessus [du toit] de notre maison.

Hana Gauer

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