Conférence de Porto Alègre
Commentaire de Robert :
Nous publions des extraits de l’article publié par APLUTSOC (Arguments pour la lutte sociale) sur la conférence de Porto Alègre à partir de deux témoignages, commentés par Vincent Présumey : peut-on parler d’une conciliation possible entre des campistes, invitant à Porto Alègre des représentants de la République Islamique d’Iran ovationnés et des internationalistes à qui on limite singulièrement le droit de prendre la parole. Discussion…
1°) Les mollahs à Porto Alegre :
Il est remarquable que personne ne parle de la présence d’un agent d’influence de la république islamique d’Iran qui selon le site Resumen Latinoamericano « a reçu une ovation debout…. Le chef religieux a démontré comment l’impérialisme américain harcèle et attaque la République islamique depuis des années, ajoutant que son peuple est parfaitement conscient de la nature des attaques de ses ennemis »
[note de la rédaction : le texte exact, qui se trouve vers la fin de l’article en lien ci-dessus, dit précisément que Hossein Khaliloo, « dirigeant religieux » du « Centre Imam Al Mahdi pour le dialogue au Brésil », l’une des principales représentations officieuses du régime des mollahs en Amérique latine, a été « chaleureusement applaudi », en plénière, « de même » que « l’ovation debout » reçue par le représentant du gouvernement cubain.]
Son turban blanc dégoulinait du sang du peuple iranien.
Sur facebook un participant a dit avoir vu des tracts de soutien aux mollahs distribués – à sa grand colére … « et bien j’y étais et ai été très choqué par l’absence de ce sujet lors des débats ! j’ai reçu à la sortie de l’un d’eux un tract de soutien au régime iranien que j’ai en ma possession sans que personne n’ai à redire. Tout ennemi des États Unis est considéré comme un ami. Lors de la cérémonie de clôture Manon Aubry pourtant à la tribune n’a pas dit un mot sur le sujet. Seul le représentant du PSOL hélas a abordé le sujet ;t rès bien d’ailleurs tout ceci est filmé et enregistré et peut être donc vérifié…. on se croit en 1936 : motus et bouche cousue sur les procés de Moscou dans les réunions antifascistes ! »
2°) Le récit du camarade Alfons Bech :
Notes sur la première Conférence internationale antifasciste de Porto Alegre.
Ces notes ne constituent pas encore un bilan définitif, mais seulement des considérations initiales. Seule la collaboration de l’ensemble des camarades qui ont participé et soutenu l’intervention des camarades ukrainiens, à commencer par eux-mêmes, nous permettra d’avoir une vision complète.
Nous avons déclaré dans la résolution préparatoire : « L’ENSU a décidé de mener la lutte contre le campisme partout où il y a une opportunité de convaincre des secteurs des syndicats, des partis ouvriers et des associations paysannes, des ONG ou des pacifistes non poutinistes, et la conférence antifasciste de Porto Alegre est l’une de ces opportunités, au-delà des raisons de sa convocation. Pour cette lutte, la meilleure formule est de garantir que la voix des syndicats et de la gauche politique d’Ukraine soit entendue. »
De ce point de vue, la participation des camarades a été un fait clairement positif. Outre notre atelier, qui a bénéficié d’une forte présence, le camarade Vasyl est intervenu dans un autre atelier où Eric Toussaint lui a demandé de prendre la parole. Même si la parole n’était pas donnée lors des séances plénières, la présence des camarades ukrainiens, tout comme celle des opposants socialistes russes, a été mise en avant par des membres du MES, en particulier lors de la clôture finale de la conférence assurée par Roberto Robaina. Ils ont également pu avoir des conversations avec des militants du Brésil et d’autres pays. Et ils ont donné des interviews et tourné des vidéos qui sont en train d’être diffusées parmi les organisations de gauche.
Je sais que lors de certaines conférences, il y a eu une intervention ouvertement pro-Poutine. Cependant, mon impression est que les secteurs les plus pro-Poutine ont été freinés. Deux vieux militants politiques et syndicaux que je connais ont écrit un livre défendant des thèses pro-Poutine sans avoir la moindre idée de l’Ukraine. J’ai rencontré l’un d’eux à plusieurs reprises avant la conférence pour qu’ils viennent écouter nos camarades ukrainiens. Mais ils n’ont pas été capables de le faire, alors qu’ils avaient écrit un livre ! Une lâcheté politique. Cela montre à quel point le campisme a été plutôt sur la défensive lors de cette conférence.
Pour moi, le plus important est qu’un pas en avant a été fait dans l’unité et la coordination de ces syndicalistes, partis et personnes qui, en Amérique, étaient déjà en faveur de l’Ukraine. Et qui sait, des nouveaux. Je pense que ce pas en avant ouvre une nouvelle étape de collaboration entre les partis, les syndicalistes et les personnes d’Amérique du Nord, d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud. Et entre eux et l’Europe. Savoir qu’il existe des acteurs qui défendent des positions identiques ou similaires en faveur de l’Ukraine et de sa classe ouvrière, et agir ensemble autour de cette conférence, adopter ensemble une même résolution, c’est un pas qualitatif par rapport à la situation antérieure à la conférence.
Organisées à partir de là qu’il faut maintenant aller de l’avant avec les trois décisions prises à la fin de la conférence : a) créer un groupe Google des participants à l’atelier, organisations et personnes, pour rester en contact avec les camarades, les actualités et les campagnes en Ukraine ; b) échanger les articles et rapports que nous rédigerons sur la conférence en rapport avec l’Ukraine ; c) participer aux réunions mensuelles organisées par l’ENSU à une heure convenable pour l’Amérique, le premier samedi de chaque mois.
Pour finir, concernant le contenu de l’appel final adopté. Le document indique très clairement que le principal ennemi des peuples et de la classe ouvrière mondiale est l’impérialisme américain, ce qui est juste. Mais en tant que document international, il est à mon avis faible et souffre des mêmes défauts que le premier : ne pas appeler les choses par leur nom, ne pas relier la montée du fascisme au rôle des États impérialistes les plus agressifs et ne pas mentionner explicitement la Russie comme l’un d’entre eux. Partant de là, le soutien aux résistances et au droit à l’autodétermination des nations opprimées est vide de sens. ENSU n’a pas signé le premier appel car il ne mentionnait pas et ne prenait pas position contre la guerre de la Russie contre l’Ukraine. Celui-ci ne le mentionne pas non plus et, par conséquent, je pense qu’il ne répond pas à notre lutte, même s’il intègre l’aspect de la lutte contre tous les impérialismes. Ce n’est que sur ce point qu’il améliore le précédent.
L’appel final est donc un compromis entre le secteur cohérent de l’anti-impérialisme et d’autres qui ne le sont pas ou qui, voire, soutiennent politiquement les impérialismes russe et chinois contre le principal, celui des États-Unis. Un compromis peut être inévitable compte tenu du rapport de forces entre l’internationalisme cohérent et ceux qui s’appuient sur des États ou des secteurs de la bourgeoisie (« l’ennemi de mon ennemi est mon ami »). Sur un continent où le campisme est encore majoritaire, toute action de front unique contre la montée du fascisme doit logiquement se faire entre les deux camps. Nous verrons dans les prochains mois si ce compromis sert à la mobilisation et à l’unité contre la droite et l’extrême droite. Espérons qu’il en soit ainsi. Quoi qu’il en soit, nous aiderons nos camarades américains.
Mais l’important n’est pas tant l’appel adopté en soi, mais le fait que le cadre de la conférence ait permis une avancée des forces les plus cohérentes, une coordination, un échange d’idées. Et un engagement à poursuivre ce combat lors des prochaines conférences antifascistes en Argentine et ailleurs. C’est ce que nous sommes allés faire à Porto Alegre et nous avons atteint cet objectif.
Alfons Bech
Porte-parole de l’ENSU [European Network for Solidarity with Ukraine] à la Conférence antifasciste de Porto Alegre
3 avril 2026
3) Quelques commentaires de Vincent Présumey :
Nous avons là deux aspects contradictoires et opposés de ce qui s’est passé à Porto Alegre. Rappelons que même dans un congrès syndical où la présence stalinienne (FSM), d’origine stalinienne (PCF), campiste-lambertiste (POI), campiste-gauchiste (LO) et populiste de gauche (LFI), était très forte, à savoir le congrès confédéral de la CGT en France tenu pendant la vague de manifestations en défense des retraites à Clermont-Ferrand au printemps 2023, il fut possible qu’une déléguée des Syndicats indépendants iraniens prenne la parole, ce qui fut un moment stratégique de ce congrès dont nous avions rendu compte. A Porto Alegre, ceci n’est pas possible : concernant l’Iran on ne donne pas la parole aux travailleurs mais aux représentants des tortionnaires !
Pourquoi ? Il faut ici se déprendre d’une idée convenue qui est en fait celle de militants d’extrême gauche occidentaux : parce qu’on est en Amérique latine, les gens de la base ne pourraient pas comprendre qu’on ne soit pas « que » contre l’impérialisme américain, et qu’on ne soutienne pas Poutine ou les mollahs.
Répétons le : c’est là du paternalisme empreint d’un certain racisme condescendant; totalement démenti par la réalité, y compris, dans l’organisation de Porto Alegre, par la présence clef de camarades brésiliens (le MES) et argentins qui ne sont nullement dupes du campisme, mais qui ont fait le calcul politique d’un front unique au moins momentané (?) avec lui. Nous avons des correspondants de base brésilien qui n’ont aucune illusion ni sur Poutine ni sur Maduro.
Les régimes répressifs latino-américains, celui, libertarien, de Milei en Argentine, celui, déjà le pire quant à la répression anti-ouvrière sous Maduro, du Venezuela, à présent vassalisé, celui « de droite » de Bukele ou « de gauche » d’Ortega, d’autres encore, se ressemblent dans la réalité concrète, et par delà leurs racines d’extrême droite ou prétendument de gauche radicale, ont tous un point commun : la marque de Trump, et la plupart du temps celle de Poutine en même temps, ou à travers celle de Trump. Les courants réactionnaires évangélistes à la base du bolsonarisme sont typiquement trumpo-poutiniens.
La répétition mortifère des schémas campîstes à Porto Alegre contribue, de ce fait, à la préparation des défaites dans la lutte des classes directes sur le terrain latino-américain ! L’excuse au campisme parce qu’on serait chez les latinos, les indios et les descendants d’esclaves, ça suffit, c’est un argument alibi de courants politiques, pas une réalité profonde de la lutte des classes. Bien entendu, la haine envers l’impérialisme yankee et gringo est, elle, une réalité profonde, mais elle n’est en rien, surtout à l’ère de Trump et de Vance, un obstacle à la lutte commune aussi contre Poutine, bien au contraire elle la permet !
Or donc, Alfons qui est allé à Porto Alegre, est content. Il a une raison légitime de l’être, et une autre qui risque de le fourvoyer. La raison légitime, c’est bien entendu, comme on pouvait parfaitement s’y attendre, les contacts pris et certainement la richesse des rencontres interpersonnelles et humaines. Nous n’en doutons pas, et, oui, Alfons a raison, il faut faire fructifier cela : groupe Google; échanges d’articles, association des camarades sud-américains à l’ENSU. Evidemment !
Mais attention : est-ce que cela se fait grâce au « cadre » de Porto Alegre ou à travers lui et au fond malgré lui ? Alfons semble considérer que le « cadre » lui-même fournit la base pour avancer, le cadre de la dite « première conférence antifasciste internationale »‘. Soyons nets : situer l’action internationaliste non campiste DANS ce cadre, c’est au mieux l’échec ASSURE, au pire l’enrégimentement en alibis de forces de classes ennemies.
Ainsi, Alfons présente en fait, sans s’en rendre compte, l’appel final de deux façons différentes : il commence par dire qu’il est « juste » de dire que l’impérialisme américain est le « principal ennemi ». Désolé, mais cette affirmation aujourd’hui ne veut rien dire : elle ne dit pas quelle orientation de l’impérialisme américain attaque les peuples, à savoir l’orientation trumpiste dans le cadre de la multipolarité impérialiste avec Poutine, et, pour l’instant, avec Xi Jinping – y compris le bombardement criminel de l’Iran se situe dans ce cadre-là. Le fait que l’appel ne dise pas un mot ni sur Poutine, ni sur Xi, ni sur Modi, ni sur l’Ukraine, n’est pas l’expression d’un texte de compromis entre internationalistes et campistes, il est l’expression exclusive de la ligne 100% campiste, moyennant quelques manœuvres qui ne sont pas des compromis, de l’appel final.
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https://aplutsoc.org/2026/04/04/conference-de-porto-alegre-complements-pour-nourrir-le-debat/