La voix de l'opposition russe et de la résistance ukrainienne

Russie

La pieuvre rouge : comment la gauche russe légitime les guerres de Poutine dans l’espace post-soviétique De Borotba au Club Molotov : les réseaux communistes au service de l’impérialisme russe

Europe Solidaire

Commentaire de Robert :

Cet article de fond, dont nous ne publions aujourd’hui que la première partie, mérite toute l’attention des militants en France qui se revendiquent du combat pour le socialisme. L’auteur, Dmitrieva Mariya, passe au crible les positions de la prétendue « gauche poutinienne ». En l’occurrence comment parler de la gauche dans un pays où la plus élémentaire liberté de pensée, d’information et donc d’action fait l’objet d’un emprisonnement immédiat, et in fine d’un possible assassinat (Navalny). Aujourd’hui internet est coupé en Russie. L’Empire fait la guerre en fait à tout ce qui se réclame de la Démocratie et de l’héritage de la Révolution Française, et donc à la première des libertés, celle d’un peuple constitué comme Nation et revendiquant le droit de choisir démocratiquement son destin. Que vaut de ce point de vue la « gauche poutinienne » sinon une cour de vassaux face à son suzerain. D’abord l’ancien PCUS, parti qui aujourd’hui fait ériger des statues du « petit père des peuples » dans certaines localités et qui bénéficie de la protection de Poutine, cet ancien agent du KGB. Mais aussi des organisations dites « d’extrême gauche » dont l’orientation dérive d’un « gauchissement » de l’ancien PC, à savoir : « Borotba », « Nouvelle Crimée », « Union des forces de gauche », « Antifa-Moldavie », « Front de gauche » qui soutiennent le cadre de l’Empire et ses coups de force néo-coloniaux, notamment en Ukraine, contre les droits des peuples. L’une particulièrement de ces organisations s’appelle le « Front de Gauche ». Elle fut en lien international en 2018, à travers son dirigeant Sergueï Oudaltsov, avec le FDG (Front de Gauche en France) et son dirigeant Jean Luc Mélenchon. Dmitrieva Mariya défend une idée très importante : il ne suffit pas d’avoir des revendications sociales pour avoir un label socialiste et en même temps nier les droits des nationalités. Entre Empire et Nation souveraine, il y a une contradiction insoluble ! Cet article éclaire d’un jour nouveau pour nous la politique qui fut celle du Front de Gauche en France et qui dès le Maïdan de 2014 vit son dirigeant principal évoluer vers la soumission à l’Empire. Hier, jeunes militants, nous revendiquions le mouvement des peuples, en particulier après le coup de 1968 en Tchécoslovaquie, contre la politique des blocs définis à la fin de la seconde guerre mondiale à Yalta entre l’impérialisme mondial et le système stalinien. Aujourd’hui France Insoumise et son dirigeant revendique dans le monde prétendument multipolaire la soumission pour la France aux BRICS, pays dits émergeant, qui sont un ramassis de dictatures (moins le Brésil de Lula), dont les deux plus importantes la Russie et la Chine sont des puissances impérialistes.

Dmitrieva Mariya

Maria Dmitrieva est commissaire d’exposition et artiste, co-organisatrice de la zone culturelle autonome Studio 4413 (Saint-Pétersbourg).

Source : « КРАСНЫЙ СПРУТ » , groupe de résistance médiatique, syg.ma, 7 mai 2026.

Traduit du russe et notes pour l’ESSF par Adam Novak.

Dimanche 10 mai 2026

Cet article prolonge l’analyse de Maria Dmitrieva, publiée précédemment dans l’ESSF, sur l’imaginaire colonial de la gauche russe  [ 1 ] , en retraçant comment le Parti communiste de la Fédération de Russie, le « Front de gauche », la « Borotba » ukrainienne, « Antifa-Moldavie » et leurs structures successeurs ont servi d’instruments de déstabilisation du Kremlin dans toute l’ex-URSS. Des occupations du Donbass et de la Crimée en 2014, en passant par la tentative de sabotage des élections moldaves, jusqu’aux mobilisations « pacifiques » actuelles en Allemagne, en France et aux Pays-Bas visant à bloquer les livraisons d’armes à l’Ukraine, Dmitrieva documente la continuité des acteurs, la coordination avec le GRU et le rôle des complices de la gauche occidentale qui transforment la nostalgie de l’URSS en infrastructure pour une nouvelle agression russe. [AN]

Une guerre commence

Ce texte, écrit dans une perspective de critique anarchiste, présente les partis et mouvements de gauche actuels de la Fédération de Russie comme les artisans et bénéficiaires idéologiques des guerres coloniales de la Russie contemporaine. Certes, la gauche n’est pas la seule à servir ces desseins, mais elle en est souvent le vecteur actif, ancré idéologiquement dans le projet de l’URSS et dans la nostalgie du régime communiste. Elle parvient généralement à éluder toute critique de l’impérialisme russe et du caractère dictatorial omniprésent de la politique bolchevique. Le présent texte poursuit une analyse du rôle de la gauche russe, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays ; son imaginaire colonial était le sujet du précédent article.

Bien que ce texte ne considère pas tous les représentants des mouvements de gauche comme des complices du régime de Poutine ni comme des victimes de la stratégie politique russe, il met en lumière l’intérêt que ce dernier porte à ces mouvements. Il aborde également le danger de la proximité tactique entre la stratégie du Kremlin et une grande partie de la gauche dans les politiques territoriales et coloniales de la Fédération de Russie. Compte tenu de la longue histoire de l’influence du Parti communiste soviétique sur les événements militaires et révolutionnaires mondiaux, une attention particulière est portée ici aux adeptes des idéologies soviétiques, notamment au sein des anciennes républiques soviétiques. Les perspectives impérialistes et irréfléchies de la gauche constituent un terreau fertile pour le jeu politique de la Russie contemporaine.

Les idées décrites, illustrées par des exemples d’organisations et de leurs représentants publics, restent profondément ancrées et largement répandues au sein de la gauche russe, et les cercles de fidélité des organisations plus jeunes et plus anciennes se recoupent inévitablement.

Comment les mouvements communistes de gauche justifient les prises de contrôle territoriales et la déstabilisation du pouvoir dans les pays de la CEECA (Europe de l’Est, Caucase et Asie centrale) par la Russie contemporaine de Poutine.

Après l’effondrement de l’Union soviétique, la Russie a eu recours à une tactique récurrente : mener des guerres par procuration dans les pays ayant accédé à l’indépendance. Les cartes révèlent une opération systématique : une région « à problèmes » apparaît sur leur territoire, réclamant « l’autonomie politique et culturelle ainsi qu’une révision des frontières ». Du point de vue russe, il s’agit d’une « guerre civile » ou d’un « sentiment séparatiste ». Puis, sous prétexte de missions de maintien de la paix et de justice, la Russie déploie des troupes et construit des « postes d’observation » qui sont en réalité des bases militaires de la Fédération de Russie. Les prétextes invoqués pour l’intervention sont généralement les suivants : la protection des droits de la population russophone ou la stabilisation de l’ordre politique. Si l’on examine de près les événements en Moldavie et en Ukraine, on constate qu’un travail politique visant à déstabiliser l’intégrité territoriale de ces pays avait été préparé à l’avance. Des politologues russes  [ 2 ], à la tête de partis et d’organisations d’extrême gauche (« Borotba », « Nouvelle Crimée », « Union des forces de gauche », « Antifa-Moldavie », « Front de gauche » – qui seront abordés plus loin), créés spécifiquement à cet effet, ont développé et implanté l’agenda du Kremlin dans ces régions. La visibilité de leurs sympathisants lors des manifestations de rue a été amplifiée, l’électorat a été corrompu et leur présence médiatique, orientée vers la guerre de l’information et la désinformation, a été renforcée. Les canaux d’influence de ces organisations dans les régions étaient des structures héritières du PCUS  [ 3 ]

La validation de la présence russe dans la région de l’ex-URSS s’effectue par le biais des partis de gauche et des slogans communistes.

Ce n’est pas un hasard si les « Républiques populaires » (« LNR », « DNR »)  [ 4 ] sur le territoire des régions de Donetsk et de Louhansk en Ukraine sont précisément « populaires », et non, par exemple, des « zones de transit autonomes » libertaires ou des « îlots de démocratie » libéraux : les « motifs de sécession » de telles « républiques » sont expliqués d’un point de vue de gauche .

Les mythes du Kremlin sur l’insurrection populaire, la défense des droits des opprimés contre l’élite néolibérale (les oligarques), ou encore le droit à l’autodétermination et à l’autonomie « populaire », s’inscrivent parfaitement dans les valeurs et perspectives de la gauche. Ce sont précisément ces techniques discursives qui ont permis l’occupation de certaines parties de l’Ukraine, et les forces de gauche ont contribué à l’enracinement de ces récits , en y ouvrant de nouvelles cellules du parti et en occupant des postes administratifs dans les territoires occupés. Cette tactique s’étend aussi bien aux militants de gauche qu’à de nombreux activistes de l’opposition non systémique de gauche.

Technologie politique : les territoires occupés d’Ukraine et la déstabilisation du pouvoir en Moldavie

Les techniques d’intervention dans la politique ukrainienne et moldave présentaient souvent des similitudes et pouvaient être mises en œuvre par les mêmes groupes actifs. En 2014, après l’occupation par les forces russes de territoires dans les régions ukrainiennes de Donetsk et de Louhansk et la création des « Républiques populaires de Donetsk et de Louhansk », des représentants de la Fédération de Russie de Russie  [ 5 ] ont exprimé la réaction suivante :

« Les communistes de base et les partisans du choix socialiste furent les premiers à se dresser sur les barricades du « Printemps russe »  [ 6 ] de 2014, lorsque des formations illégales de nationalistes ukrainiens se préparaient à attaquer la population pacifique du Donbass. Le peuple du Donbass se souleva contre le coup d’État anticonstitutionnel de Kiev. Des drapeaux rouges et des drapeaux russes flottaient sur les bâtiments de l’administration régionale de Louhansk et du SBU  [ 7 ] . La moitié des députés du 1er parlement de la RPL étaient communistes. Dès les premiers jours de la création des républiques populaires souveraines, les communistes se sont tenus aux premiers rangs des créateurs, des défenseurs et des bâtisseurs de notre État. »  [ 8 ]

Création du Parti communiste dans la « LNR » en 2014 : « Non au fascisme ! »

Quelle est l’histoire de l’influence des forces de gauche russes sur la déstabilisation de la situation politique en Ukraine ?

En Ukraine, dès les premières années de l’indépendance, l’influent parti léniniste KPU  [ 9 ], sous la direction de Petro Symonenko, œuvrait pour la restauration de l’URSS. Il est inutile de rappeler la continuité idéologique entre le KPR russe et le KPU ukrainien. Le KPU est interdit en Ukraine depuis 2015 ; auparavant, il a longtemps servi de relais direct à l’idéologie communiste, permettant l’influence et l’infiltration russes au sein de la gauche politique par le biais du pont KPR – KPU – « Union des forces de gauche ».

Le KPU et ses membres étaient activement visibles lors des événements de l’annexion de la Crimée, dans les mouvements initiant « Anti-Maïdan »  [ 10 ] , dans les chroniques de la guerre dans l’est de l’Ukraine et dans la division ultérieure du pouvoir et de l’influence dans ce qu’on appelait « DNR » et « LNR ».

D’autres organisations de gauche ont suivi les gauchistes du parti dans les territoires occupés : le « Front de gauche » russe  [ 11 ] dirigé par Maxim Firsov a ouvert une branche en Crimée nouvellement annexée en 2015. Sa collègue du Front de gauche Daria Mitina  [ 12 ] a reçu le poste de chef du service de presse de Moscou du « Ministère des Affaires étrangères de la RPD » en 2014.

Bien avant l’annexion, en Crimée, dès 2008, la présence de politiciens pro-russes agissant au sein de syndicats et de partis de gauche s’est accrue, grâce à des campagnes de relations publiques menées par des relais d’influence bien connus de la Fédération de Russie.

L’objectif des partis et organisations créés par les technologues politiques n’était pas un travail de fond avec la population locale. Leurs fonctionnaires et « militants » ne cherchaient pas à influencer l’opinion publique. Il leur suffisait de donner l’illusion d’une présence médiatique – rassemblements, forums et contenus internet. Dans une telle stratégie, nul besoin de véritables soutiens ; l’essentiel est de mettre en avant des déclarations et des idées préconçues. La visibilité et l’ampleur du mouvement sont obtenues en s’immisçant dans les actions des groupes et associations politiques locaux qui, eux, œuvrent concrètement sur les enjeux locaux.

L’intermédiaire des activités du KPR russe en Crimée était le parti ukrainien KPU et l’« Union des forces de gauche », dirigé par Vasyl Volha . En septembre 2008, interrogé sur ce qu’il pensait du fait que son projet – l’« Union des forces de gauche » – soit qualifié de projet du Kremlin, il répondit : « C’est un grand honneur pour moi. Si l’on nous considère comme un projet du Kremlin, j’accepte cette définition avec grand plaisir. » En 2011, il affirma ouvertement que l’Ukraine devait être « l’initiatrice et la participante active à la création d’un territoire de sécurité entre la Russie et les États-Unis ; à l’établissement de relations de bon voisinage avec tous les pays voisins ; au rétablissement de relations amicales globales avec la Russie ; et à l’octroi à l’Ukraine du statut d’État neutre. »

Lors d’un rassemblement à Simferopol en 2009, les organisations républicaines de Crimée du Parti communiste et de l’« Union des forces de gauche » annoncèrent la création du bloc de Leonid Hrach  [ 13 ] , « Pour une nouvelle Crimée ». L’un des slogans utilisés par le bloc pour gagner les voix en Crimée était : « Diffusion généralisée du russe et indépendance financière maximale de l’autonomie vis-à-vis de Kiev, jusqu’à la transformation de l’Ukraine en un État fédéral ». Les participants au rassemblement de 2009 brandissaient des pancartes : « Oui à la Crimée. Non à l’OTAN » , et les orateurs appelaient à la création d’une union avec la Russie et le Bélarus.

L’organisation « Pour une nouvelle Crimée » a préfiguré l’annexion ultérieure de la Crimée en 2014. Son objectif était de créer l’apparence d’un sentiment anti-européen et anti-ukrainien au sein de la population , afin de justifier l’apparition des « petits hommes verts »  [ 14 ] en Crimée et la tenue d’un référendum sur la « sécession » de la Crimée de l’Ukraine.

S’appuyant sur une cellule locale du KPU, le bloc « Pour une nouvelle Crimée » a été lancé avec l’aide du politologue russe Aleksandr Bludyshev . Selon le journal criméen « Sobytiya » du 12 juin 2009 : « D’après des employés du comité républicain de Crimée du KPU, les Russes disposaient d’un bureau séparé dans l’immeuble de l’avenue Kirov, où ils élaboraient des scénarios pour leurs actions de relations publiques et leurs supports de campagne . »

Le nom de Bludyshev réapparaîtra dans les chroniques de la déstabilisation du pouvoir en Ukraine et en Moldavie, orchestrée par la création d’organisations de gauche pro-russes soutenant le « séparatisme » en Ukraine ou le sentiment pro-russe en Moldavie. Bludyshev était lié à Maxim Firsov, mentionné précédemment (« Front de gauche » – devenu plus tard « Borotba »), et à Viktor Shapinov (« Organisation des marxistes »), que nous retrouverons plus tard, après Maïdan  [ 15 ] , déjà en Moldavie avec le même objectif : la déstabilisation du pouvoir central sur ordre de la présidence de la Fédération de Russie. Ce dernier est l’un des futurs idéologues de l’organisation séparatiste « Borotba »  [ 16 ] en Ukraine et l’auteur de l’ouvrage *Le crépuscule de l’ordre mondial américain : la guerre en Ukraine. Une expérience de géopolitique marxiste* .

Les politologues russes Dmitri Kozak et Vladislav Sourkov étaient alors structurellement impliqués dans la mise en œuvre de la politique étrangère et la défense des intérêts de la Russie en Moldavie et en Ukraine, au sein de l’administration présidentielle russe. Vladimir Poutine avait nommé Sourkov conseiller à la présidence en 2013, avec des responsabilités concernant l’Abkhazie, l’Ossétie du Sud et l’Ukraine. Le travail de Sourkov s’est immédiatement concentré sur les événements en Ukraine lors de l’Euromaïdan en novembre 2013 et de la Révolution de la Dignité en février 2014. Dmitri Kozak est un proche collaborateur de Vladimir Poutine. Après l’intervention russe en Crimée, Kozak a été chargé de renforcer les liens sociaux, politiques et économiques de la Crimée avec la Russie.

L’organisation de gauche ukrainienne « Borotba » poursuivait les mêmes objectifs que les organisations mentionnées ci-dessus, mais agissait comme un instrument d’influence populaire, imitant un mouvement de protestation de rue, mené par les jeunes.

La « Borotba » était liée , tant sur le plan infrastructurel qu’idéologique, au « Front de gauche » russe. Les deux organisations comptaient des staliniens, des marxistes, des trotskistes et des socialistes, et justifiaient leur opposition par une critique des mécanismes du capital, notamment les inégalités sociales. Elles ignoraient les problèmes liés à l’impérialisme russe, au néocolonialisme russe à l’égard des pays d’Europe de l’Est et d’Asie centrale, à la répartition du pouvoir, aux inégalités de genre et aux logiques discriminatoires qui en découlaient . La « Borotba » était une association ouvertement homophobe, en proie à des violences internes , et ses actions publiques et de rue étaient également agressives et provocatrices.

Sergueï Oudaltsov, dirigeant du « Front de gauche », 2018.

Se focaliser exclusivement sur la question de classe en temps de guerre ouverte constitue une position commode, modérée et, à bien des égards, conformiste. Les problèmes d’inégalité sous les régimes capitalistes sont innombrables ; on peut donc exprimer un mécontentement à ce sujet sous n’importe quel régime sans pour autant représenter une menace réelle pour les autorités. Les libéraux ( B. Nemtsov  [ 17 ] , V. Novodvorskaya ) à tendance anti-impérialiste constituaient une menace bien plus sérieuse que les drapeaux rouges justifiant les guerres néocoloniales et réclamant un retour à l’idéal du socialisme (post-)soviétique.

Au cœur des deux partis se trouvaient des politologues ayant collaboré avec « Russie unie », directement avec Vladislav Sourkov et avec les services de sécurité russes. Rassemblant staliniens , marxistes, socialistes, trotskistes et autres, « Borotba » prônait le séparatisme, la restauration de l’URSS et le déploiement de troupes russes . Parmi les participants notables du mouvement figuraient des fonctionnaires et militants du KPU ainsi que des membres de l’« Organisation des marxistes ».

Après un sabotage pendant la Révolution de la Dignité, « Borotba », un organisateur actif de l’Anti-Maïdan, est en partie parti combattre dans le bataillon de combat « Prizrak »  [ ​​18 ] combattant du côté russe dans les territoires occupés.

Des personnalités publiques du « Front de gauche », comme Alexei Sakhnin  [ 19 ] , ont pris parti pour les défenseurs de « Novorossiya » , les participants aux manifestations anti-Maïdan et les membres de « Borotba » . Par ailleurs, A. Sakhnin a également publié dans des médias pro-Kremlin . Ces éléments sont essentiels pour comprendre la situation après l’invasion à grande échelle et les fondements idéologiques de nouvelles coalitions « anti-guerre » telles que « Paix par la base » (A. Sakhnin, L. Smirnova).

Le bataillon Prizrak, composé en grande partie de communistes et se présentant comme tel, déclara ouvertement accepter l’aide du KPR russe . La réputation de gauche du bataillon attira des militants de gauche internationaux , désireux de participer directement à la guerre ou de collecter des fonds internationaux . Des volontaires français, italiens et espagnols partirent combattre pour les « Républiques populaires ». Certains d’entre eux apportèrent un soutien humanitaire constant aux occupants russes . Des volontaires espagnols ayant combattu dans le Donbass expliquèrent : « La moitié des combattants du bataillon sont communistes et l’autre moitié nazis. Nous avons combattu ensemble, communistes et nazis […]. Nous voulons tous la même chose : la justice sociale et la libération de la Russie de l’invasion ukrainienne. »

Les volontaires espagnols disaient vrai. Le bataillon n’était « de gauche » que du point de vue des politologues du Kremlin et de certains combattants pro-communistes en son sein. Le bataillon Prizrak comprenait (en 2014) le détachement d’assaut « Rusich », un groupe néonazi, continuateur du RNE  [ 20 ] . Le chef et commandant de Prizrak, Alexei Mozgovoi  [ 21 ] , outre le fait d’utiliser l’image du « Che Guevara du Donbass », affectionnait l’uniforme des officiers blancs russes et leur dédiait des poèmes .

Certains collectifs ont apporté un soutien créatif à la gauche du Kremlin. Le groupe de rock communiste italien « Banda Bassotti »  [ 22 ] a organisé des concerts et collecté des fonds de manière systématique pour soutenir le « Donbass russe » et la « Novorossiya ». Ils ont même créé un groupe international, la « Caravane antifasciste », qui achemine de l’aide humanitaire vers les territoires occupés depuis 2014.

« En 2014, l’Italien David Caccione (Banda Bassotti) et ses camarades ont créé la « Caravane des antifascistes », un groupe international qui , depuis douze ans, soutient le Donbass et y achemine de l’aide humanitaire. »

Les politologues sont revenus d’Ukraine et de Moldavie pour travailler en Fédération de Russie (Alexei Albu  [ 23 ] , Viktor Shapinov ) ; certains d’entre eux ont saboté des élections en Moldavie (V. Shapinov, M. Firsov). D’autres dirigeants de Borotba se sont rendus en Allemagne, où, lors de rencontres politiques internationales, ils ont continué à agiter le spectre du « fascisme ukrainien » et de la classe oligarchique victorieuse du pays, se présentant comme des victimes politiques de la lutte contre le régime.

Le Front de gauche russe, de son côté, a soutenu et validé les propos des représentants de Borotba sur la scène internationale . En Suède, ils ont collecté conjointement des fonds pour la lutte armée des « miliciens » ; en Allemagne, ils ont légitimé l’occupation de la Crimée, le soutien aux « séparatistes » et la restauration des idées soviétiques.

Alexei Sakhnin continue de rechercher le soutien de la gauche européenne pour Borotba et ses idées. « Entretien avec Alexei Sakhnin (en 2014 – Front de gauche, en 2026 – PSL (Gauche post-soviétique) et Paix par la base), au cours duquel il abordera notamment la situation en Ukraine, l’état d’avancement de Borotba, la nature de son travail et la manière dont nous pouvons vous aider depuis la Suède. Alexei entretient des liens étroits avec Borotba et ses dirigeants et fait donc autorité en la matière. »

La diffusion des récits pro-russes en Russie et à l’étranger n’a pas échappé à « Rabkor » — la plus grande plateforme médiatique de gauche en Russie sous la direction de Boris Kagarlitsky  [ 24 ] . Rabkor et B. Kagarlitsky en particulier ont activement soutenu et promu les idées de « Novorossiya » , participant à des rassemblements et des conférences de propagande , et renforçant idéologiquement et structurellement Borotba.

Publication sur Rabkor : « Liberté pour les militants de l’association Borotba ! »

Rabkor a publié les principes idéologiques du bataillon Prizrak et a également fourni un soutien informationnel à « IGSO »  [ 25 ] et au centre de coordination « Nouvelle Rus » pour la gestion d’une école destinée aux activistes d’Ukraine et de « Novorossiya » à Belgorod.

Fin de 1ère partie

Notes de bas de pages :

[ 1 ] Maria Dmitrieva, « Colonialisme, décolonialisme et la gauche russe », ESSF, 30 janvier 2025. Disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77693

[ 2 ] Le terme russe « politтехнолог » (technologue politique) désigne un consultant politique mandaté par l’État, dont la fonction consiste à manipuler systématiquement la vie politique électorale et les mouvements de protestation, notamment par la création de partis, de mouvements et de mobilisations « spontanées » artificiels. Ce rôle est plus vaste et plus étroitement lié à l’État que celui de « conseiller en communication » ou de « conseiller en relations publiques » en Occident.

[ 3 ] Le Parti communiste de l’Union soviétique (Kommunisticheskaya Partiya Sovetskogo Soyuza, KPSS), seul parti au pouvoir en URSS de 1922 à sa dissolution en 1991. Plusieurs partis successeurs dans l’espace post-soviétique revendiquent son héritage, notamment le Parti communiste de la Fédération de Russie (KPRF) et, jusqu’à son interdiction en 2015, le Parti communiste d’Ukraine (KPU).

[ 4 ] Les « Républiques populaires de Louhansk » (RPL) et de Donetsk (RPD), autoproclamées, ont été créées en avril 2014 sur des portions des oblasts de Louhansk et de Donetsk, dans l’est de l’Ukraine, avec le soutien militaire, politique et financier direct de la Russie. Elles ont fonctionné comme des États supplétifs de la Russie jusqu’à leur annexion formelle par cette dernière en septembre 2022, en même temps que les oblasts de Zaporijia et de Kherson. Voir « Comment est née la classe ouvrière ukrainienne – Entretien avec Marko Bojcun », ESSF, disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article61817

[ 5 ] Parti communiste de la Fédération de Russie (Kommunisticheskaya Partiya Rossiyskoy Federatsii), le plus important des partis se réclamant de la continuité avec le PCUS ; deuxième parti en importance à la Douma d’État ; a soutenu toutes les guerres de Poutine, y compris l’invasion à grande échelle de l’Ukraine.

[ 6 ] Le terme de propagande du Kremlin pour désigner les troubles pro-russes et les actions armées soutenues par la Russie dans le sud et l’est de l’Ukraine au printemps 2014, suite à la Révolution de la Dignité ; présentée par les médias d’État russes comme un soulèvement populaire spontané de russophones, en réalité coordonné par l’administration présidentielle russe.

[ 7 ] Sluzhba Bezpeky Ukrayiny, le Service de sécurité d’Ukraine — son successeur à la branche ukrainienne du KGB.

[ 8 ] KPRF, texte original russe. Disponible à l’adresse : https://web.archive.org/web/20161104011323/https://kprf.ru/kpss/159489.html

[ 9 ] Parti communiste d’Ukraine (Komunistychna partiya Ukrayiny). Sous la direction de Petro Symonenko, le KPU a œuvré sans relâche pour la restauration de l’URSS, soutenu la politique étrangère pro-russe de Ianoukovitch, combattu la Révolution orange de 2004 et la Révolution de la dignité de 2013-2014, et s’est aligné sur le « Printemps russe » de 2014. Il a été interdit en Ukraine en 2015 en vertu des lois de « décommunisation ». Pour une analyse contemporaine de sa nature, voir Denys Pilash, « What socialistes are doing in Ukraine », ESSF, disponible à l’adresse suivante : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article62584

[ 10 ] Le terme générique désigne la coalition informelle de contre-manifestations pro-russes et organisées par la Russie contre la Révolution de la Dignité (Euromaïdan) de novembre 2013 à février 2014, principalement active dans les villes de l’est et du sud de l’Ukraine et qui a culminé avec la prise de contrôle des bâtiments de l’administration régionale à Donetsk, Louhansk et Kharkiv en avril 2014. Le KPU, la « Borotba » et les formations pro-russes « Cosaques » et « Milices populaires » ont joué un rôle central dans l’organisation. Voir « Informations politiques sur l’Ukraine le 27 octobre 2014 : élections, Maïdan… », ESSF, disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article35714

[ 11 ] Coalition de gauche russe fondée en 2008 autour de Sergueï Oudaltsov, regroupant des courants staliniens, marxistes et syndicaux. Initialement active lors des manifestations anti-Poutine de 2011-2012, elle s’est orientée après 2014 vers un soutien actif au projet « Novorossiya » et, après 2022, a approuvé l’invasion à grande échelle de l’Ukraine ; elle organise également des convois humanitaires pour l’armée russe.

[ 12 ] Militant stalinien russe, ancien secrétaire du Komsomol et membre du Parti communiste unifié (OKP) ; nommé en 2014 à la tête du bureau de presse moscovite du soi-disant « ministère des Affaires étrangères de la RPD ».

[ 13 ] Fonctionnaire communiste de longue date en Crimée et ancien président du parlement de Crimée (1998-2002), connu pour ses positions pro-russes et anti-tatars de Crimée.

[ 14 ] Il s’agit du terme familier désignant les forces spéciales russes non identifiées qui sont apparues en Crimée fin février 2014 et se sont emparées de bâtiments et d’infrastructures stratégiques avant le référendum d’annexion mis en scène du 16 mars 2014. Poutine a d’abord nié l’implication de l’État russe ; il l’a confirmée par la suite.

[ 15 ] Le « Maïdan », abréviation d’Euromaïdan ou Révolution de la Dignité, désigne le soulèvement populaire qui a secoué l’Ukraine de novembre 2013 à février 2014, déclenché par le refus de dernière minute du président Viktor Ianoukovitch – sous la pression russe – de signer un accord d’association avec l’Union européenne. Après trois mois de manifestations de masse sur la place Maïdan Nezalezhnosti à Kiev, marquées notamment par la mort de plus d’une centaine de manifestants tués par les forces anti-émeutes en février 2014, Ianoukovitch s’est enfui en Russie. Pour une analyse contemporaine de gauche, voir l’article de Volodymyr Ishchenko et al. intitulé « Révolution de droite ? Espoirs et périls des manifestations d’Euromaïdan en Ukraine », publié par l’ESSF et disponible à l’adresse suivante : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article31222

[ 16 ] Borotba (« Lutte ») était une organisation stalinienne ukrainienne fondée en 2011 à partir de la section jeunesse du Parti communiste d’Ukraine, dirigée notamment par Sergueï Kirichuk, Andrii Manchuk, Alexeï Albu et Viktor Shapinov. Son nom s’inspirait de celui du mouvement historique de la gauche ukrainienne « Borotbisty » (1917-1921), courant de gauche du Parti socialiste-révolutionnaire ukrainien, auquel elle ne présentait pourtant aucune ressemblance programmatique. Borotba a organisé l’« Anti-Maïdan » à Odessa, Kharkiv et Louhansk en 2014 ; plusieurs de ses militants ont ensuite combattu dans des unités paramilitaires pro-russes dans le Donbass. L’organisation a fait l’objet de critiques constantes de la part de la gauche et des anarchistes ukrainiens. Concernant le borotbisme historique, voir Ivan Maistrenko, « Le borotbisme, ou les courants de gauche dans la révolution ukrainienne de 1917-1921 », préfacé par Marko Bojcun, ESSF, disponible à l’adresse suivante : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article49200 ; pour une analyse critique récente du borotbisme contemporain, voir « Depuis l’Ukraine, une lettre ouverte à Zarah Sultana », ESSF, disponible à l’adresse suivante : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76841

[ 17 ] Boris Nemtsov : homme politique d’opposition libéral russe, ancien premier vice-Premier ministre sous Eltsine, figure de proue de l’opposition à Poutine et à la guerre ; assassiné dans le centre de Moscou en février 2015, peu avant la publication d’un rapport sur l’implication militaire russe dans le Donbass.

[ 18 ] La brigade Prizrak (« Fantôme ») était une unité paramilitaire pro-russe active dans la région de Louhansk depuis 2014. Elle était commandée par Alexeï Mozgovoï, qui l’a assassinée en mai 2015. Elle recrutait des volontaires « communistes » russes et internationaux, ainsi que des formations néonazies russes comme « Rusich ». Elle a été intégrée à l’armée russe lors de l’invasion à grande échelle de 2022.

[ 19 ] Alexei Sakhnin : politologue russe et ancien dirigeant du Front de gauche ; l’un des principaux idéologues et « concepteurs » de Borotba ; fervent défenseur de l’organisation sur la scène internationale de la gauche depuis 2014 ; co-organisateur des réseaux Mir Snizu/PSL post-2022, qui font pression sur la gauche européenne contre les livraisons d’armes à l’Ukraine. Pour une analyse critique de camarades ukrainiens, voir « From Ukraine, an Open Letter to Zarah Sultana », ESSF, disponible à l’adresse suivante : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76841 et « As a feminist living in Kyiv, I have nothing in common with the self-claimed ‘Post-Soviet Left’ », ESSF, disponible à l’adresse suivante : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76858

[ 20 ] L’Unité nationale russe (Russkoye Natsionalnoye Yedinstvo), principale organisation néonazie russe des années 1990, dirigée par Alexandre Barkachov.

[ 21 ] Alexei Mozgovoi (1975–2015) : commandant autoproclamé du bataillon Prizrak ; assassiné en LNR en mai 2015. Présenté comme une figure partisane « de gauche » (« Che Guevara du Donbass ») dans la propagande pro-russe russe et occidentale, alors qu’il défendait en réalité des motifs ultranationalistes russes blancs, impériaux et ésotériques.

[ 22 ] Groupe de rock italien fondé à Rome en 1987, puisant son inspiration dans le ska, le punk et le folk, il est associé à la contre-culture communiste italienne militante. À partir de 2014, il est devenu l’un des principaux acteurs de la propagande de gauche en Europe occidentale pour les « Républiques populaires du Donbass », organisant la « Caravane antifasciste » d’aide matérielle aux territoires occupés.

[ 23 ] Alexei Albu : ancien conseiller municipal d’Odessa pour le KPU, fondateur de la cellule d’Odessa du parti Borotba. En mai 2014, il a été filmé en train d’appeler au déploiement de troupes russes à Odessa ; il a ensuite rejoint la LNR où il est devenu vice-président du syndicat « Nouveau Travail » et membre du conseil d’experts de l’Institut de développement innovant de Moscou.

[ 24 ] Boris Kagarlitsky : sociologue de gauche russe ; fondateur de l’Institut de la mondialisation et des mouvements sociaux (IGSO) ; rédacteur en chef de Rabkor. En 2014, il a soutenu le projet de « républiques populaires », participé à des réunions internationales de « solidarité antifasciste » avec Borotba et largement contribué à diffuser l’idée que la guerre du Donbass était un soulèvement populaire anti-oligarchique. Après 2022, il s’est opposé à l’invasion à grande échelle ; en juillet 2023, il a été arrêté par les autorités russes pour « apologie du terrorisme » et condamné en février 2024 à cinq ans de prison. Pour consulter la déclaration de solidarité de l’ESSF, voir « Poursuites pénales engagées contre le sociologue de gauche russe Boris Kagarlitsky », disponible à l’adresse suivante : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article67281 Pour une analyse nuancée qui mentionne explicitement son erreur de 2014, voir KM Seethi, « “Liberté pour Boris Kagarlitsky” : des militants du monde entier apportent leur soutien », ESSF, disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article67856

[ 25 ] L’Institut de mondialisation et des mouvements sociaux (Institut globalizatsii i sotsialnykh dvizheniy), le think tank moscovite cofondé par Boris Kagarlitsky ; classé comme « agent étranger » par l’État russe en 2018.

https://europe-solidaire.org/spip.php?article78802