Au Forum de Saint-Pétersbourg, le président russe a longuement exposé sa vision du nouvel ordre géopolitique mondial, en occultant son échec en Ukraine entre récit de souveraineté et dépendance croissante à la Chine.
Nous traduisons et commentons ce discours important.
Guillaume Lancereau
Commentaire de Robert :
Au moment où se tenait ce forum à Saint Petersbourg les drones ukrainiens s’invitaient dans la situation donnant la mesure de la situation militaire de la Russie. Outre la présentation de Guillaume Lancereau qui insiste sur le fait que l’optimisme du dictateur contredit manifestement la situation économique et géopolitique réelle de son pays, nous avons sélectionné les passages du discours de Poutine sur les BRICS, regroupement de pays dits émergents. Poutine déclare : « J’insiste sur ce fait : la source des turbulences que le monde traverse actuellement n’est autre que le passage progressif d’un modèle hiérarchique vertical, entretenu jusqu’ici au profit d’une poignée d’États, à un modèle plus complexe : un modèle distribué et multipolaire. Cela signifie avant tout que les logiques de la croissance évoluent dans un sens favorable à de nouveaux centres de développement situés dans les pays du Sud Global. » Actuellement l’impérialisme chinois utilise la stratégie des BRICS pour dépouiller la Russie. En tant que militant internationaliste français, je constate que la perspective bancale des BRICS ne relève pas d’un mouvement des peuples dits du Sud global pour leur émancipation, mais d’une nouvelle division du monde en blocs économiques au sein d’un néo-libéralisme prédateur et générateur de nouvelles guerres pour la conquête de l’hégémonie mondiale. Curieusement les positions du mouvement France Insoumise dans notre pays favorable aux BRICS rejoint l’analyse géopolitique d’ensemble de Vladimir Poutine. On peut s’interroger à quelques mois d’une échéance présidentielle.
Présentation de Guillaume Lancereau
6 juin 2026
Ce 5 juin, Vladimir Poutine a prononcé son discours annuel lors de la réunion plénière du Forum économique international de Saint-Pétersbourg, un événement qui se tient chaque été depuis 1997. Des représentants de dizaines de pays se rassemblent alors dans la capitale du Nord pour discuter des perspectives de développement économique et des possibles partenariats avec la Russie.
Depuis 2022, année où cette rencontre s’est réduite à peau de chagrin, les visiteurs occidentaux ont en grande partie déserté le Forum — du moins s’attachent-ils, lorsqu’ils s’y rendent, à faire preuve d’une plus grande discrétion. Vladimir Poutine annonçait cette année des représentants de 130 pays, suggérant ainsi que ce qu’on appelait jadis le « Davos russe » était pleinement ressuscité. On ne comptait cependant que quelques dizaines de représentants officiels d’États étrangers, le reste de la cohorte évoquée se composant d’acteurs privés, généralement des hommes d’affaires et des experts, présents à titre individuel. Cette année, la présence d’une importante délégation de l’AfD a suscité des débats en Allemagne. Le vice-président du groupe au Bundestag et porte-parole pour les affaires étrangères Markus Frohnmaier a affiché à Saint-Pétersbourg sa proximité avec les élites russes et les sphères économiques, en posant aux côtés de Kirill Dmitriev et du PDG de Gazprom pour des publications sur son compte X.
Au cours de cette session plénière, Vladimir Poutine était entouré du président de l’Ouzbékistan, Shavkat Mirziyoyev, et de la présidente de la Tanzanie, Samia Suluhu Hassan. L’invité le plus prestigieux dont pouvait se targuer la Russie était le vice-président de la République populaire de Chine, Han Zheng, dont la présence, quelques semaines après la visite de Vladimir Poutine à Pékin, signale la poursuite du partenariat économique — et, jusqu’à un certain point, politique — entre la Chine et la Fédération de Russie.
Depuis que les entreprises occidentales s’en sont distancées, le Forum de Saint-Pétersbourg s’est largement resserré sur l’une de ses fonctions traditionnelles : celle de vitrine du président russe lui-même et de ses annonces en matière de politique économique et de sécurité. Vladimir Poutine a ainsi profité de cette tribune pour démontrer une fois de plus sa maîtrise de la posture de chef populiste. En véritable chef d’orchestre, il appelait l’assistance à lancer des salves d’applaudissements. Son intervention comprend huit occurrences de l’expression « je demande au gouvernement » — autrement dit, « j’ordonne » — et même à la Douma d’État, au mépris des attributions constitutionnelles du président de la Fédération de Russie. L’un des moments importants de cette intervention a été l’annonce du report d’une mesure fiscale impopulaire, pourtant préparée par son propre gouvernement, posant Vladimir Poutine en protecteur des petits entrepreneurs face aux pesanteurs et aux excès de la bureaucratie russe. En d’autres termes, son discours comprenait deux volets indissolublement liés : d’une part je suis à votre écoute et comprends vos doléances ; de l’autre, de ma main de fer, je plie l’administration aux volontés du pays.
Sur le fond, le ton triomphaliste de Vladimir Poutine dissimule assez mal les difficultés réelles que connaît l’économie du pays, même si les technocrates et le « bloc économique » de la Russie en guerre ont effectivement déjoué tous les pronostics d’effondrement. À chaque indicateur avancé, on pourrait objecter d’autres chiffres moins reluisants. Par ailleurs, on remarque qu’au cours de ce discours fleuve, Vladimir Poutine ne mentionne la guerre en Ukraine qu’à une seule reprise. Ce fait suffit à lui seul à invalider l’ensemble de ses raisonnements : prétendre rendre compte de l’état d’une économie nationale en omettant complètement qu’il s’agit d’une économie de guerre condamne à ne présenter qu’une image trompeuse de la réalité.
Enfin, le thème de la « plateformisation » de la Russie, répété comme un nouveau mantra par le président russe, renvoie à la fois à une réalité confirmée — l’existence d’un écosystème numérique non négligeable en Russie, avec des plateformes comme Yandex, Ozon, VKontakte, Wildberries ou les systèmes de paiement de Sberbank — et à une sorte d’optimisme numérique contradictoire, compte tenu des récentes perturbations provoquées par la prise en main d’Internet en Russie et de la dépendance réelle du pays vis-à-vis des semi-conducteurs occidentaux, des composants et des technologies d’origine chinoise.
Au-delà des déclarations tonitruantes de « souveraineté » recouvrée, prononcées devant le vice-président de la République populaire de Chine, les dynamiques en cours suggèrent plutôt que la Russie restera, certes, un pôle de puissance, mais de second rang, subordonné à un centre autrement dominant : la Chine.
Extraits de l’intervention de Poutine:
Aujourd’hui, l’écrasante majorité des États de la planète en est parfaitement consciente, de même que les entrepreneurs, les banques, les entreprises industrielles, les agriculteurs ou encore les transporteurs. Pour l’ensemble de ces acteurs, il est devenu évident que les plans d’investissement et les démarches de développement des entreprises s’exposent à un risque extrêmement sérieux : le risque que l’infrastructure sur laquelle ils s’appuient puisse être à tout moment retournée contre eux. On comprend, dès lors, pourquoi les États s’attachent à développer leurs solutions technologiques, leurs routes d’approvisionnement et leurs institutions propres, de manière indépendante.
La Russie a un sentiment très net des changements en cours et les pressions sur notre pays ne faiblissent pas. Pourtant, notre marge de manœuvre semble s’être élargie. De nouveaux partenariats et de nouvelles solutions financières et technologiques ont vu le jour, au moment même où nous nous ouvrons à de nouveaux marchés prometteurs. Par conséquent, nous voyons dans ces transformations globales une menace autant qu’une opportunité. Pour en tirer parti au mieux, nous cherchons toujours à agir avec célérité et pragmatisme.
J’insiste sur ce fait : la source des turbulences que le monde traverse actuellement n’est autre que le passage progressif d’un modèle hiérarchique vertical, entretenu jusqu’ici au profit d’une poignée d’États, à un modèle plus complexe : un modèle distribué et multipolaire. Cela signifie avant tout que les logiques de la croissance évoluent dans un sens favorable à de nouveaux centres de développement situés dans les pays du Sud Global. Comme vous le savez pertinemment, chers collègues, il ne s’agit pas là d’une déclaration d’intentions, mais d’une réalité objective. Les pays dont je parle connaissent effectivement une croissance démographique, la constitution d’une classe moyenne, un essor industriel et du marché intérieur, ce qui entraîne du même coup des constructions de villes, de routes, de ports, de réseaux énergétiques et numériques, ainsi que l’émergence de nouveaux centres financiers, éducatifs, scientifiques et technologiques. À cet égard, il faut souligner que le monde devient aussi plus juste lorsque la croissance économique gagne un nombre croissant de pays, offrant des opportunités inédites à des milliards de personnes jusqu’alors repoussées aux marges de l’économie mondiale. Il est essentiel que ces nouveaux centres de croissance déterminent en toute indépendance leur trajectoire de développement propre, obtiennent une part toujours plus conséquente de la valeur ajoutée, créent à leur tour leurs propres marques, normes et compétences.
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Dans ces conditions, il est tout naturel que le monde des affaires s’intéresse davantage aux espaces qui connaissent le développement le plus dynamique, où se multiplient les perspectives d’accroissement de la production et des débouchés. Pour cette même raison, le centre de gravité du commerce mondial — et, avec lui, du système financier — est irrémédiablement amené à se déplacer. Cette évolution est déjà en cours et ne fera que se confirmer d’année en année.
Pendant des décennies, les principaux flux de marchandises, de capitaux et d’informations ont transité par un nombre extrêmement réduit de nœuds infrastructurels, tous occidentaux. Même lorsqu’une marchandise circulait d’un État d’Eurasie vers un autre État d’Eurasie, les règlements, la logistique, l’assurance, l’arbitrage : toute l’infrastructure reposait sur les institutions établies par des pays tiers. Il en résultait naturellement des coûts supplémentaires et, plus largement, une situation de profonde dépendance politique. Aujourd’hui, le commerce international gagne en efficacité. Les livraisons se sont émancipées des intermédiaires superflus, les règlements en monnaies nationales se multiplient, de nouveaux corridors de transport voient le jour — à commencer, dans le cas de l’Eurasie, par le corridor Nord-Sud, la route de transport trans-arctique et les liaisons via la Caspienne, l’Asie centrale, la mer Noire et l’Extrême-Orient. Tous ces projets incarnent le vrai visage du développement d’aujourd’hui, mais aussi, ce qui est peut-être plus important encore, de demain.
Le système commercial mondial cesse donc d’être occidentalo-centrique. À titre d’exemple, je ne citerai que le fait suivant : en un quart de siècle, la part des BRICS dans le commerce mondial des marchandises a plus que doublé. L’an dernier, les pays concernés ont totalisé à eux seuls près du quart des exportations mondiales, et cette part ne cesse de croître, tout comme le commerce intérieur au sein des BRICS, qui dépasse déjà les 1 000 milliards de dollars par an.
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C’est là un fait qui saute aux yeux, une réalité impossible à nier. Désormais, tous les pays — et je dis bien tous sans exception — peuvent, comme cela a été le cas de la Russie, se voir à n’importe quel moment privés d’accès à leurs avoirs légitimes, libellés en dollars ou en euros, ainsi qu’à l’infrastructure financière et aux moyens de paiement occidentaux.
Vous comme moi, tous ici, nous saisissons parfaitement qu’il s’agit d’un cas de concurrence déloyale. Les prétextes peuvent être les plus divers ; du reste, on en trouve toujours. Dans notre cas, cela a été le conflit en Ukraine ; ailleurs, ce sera un conflit au Moyen-Orient, des conflits en Afrique, voire l’attitude envers la communauté LGBT. Peu importe l’objet : il y a toujours quelque chose à redire à n’importe quel pays. Mais cela ne change rien au fond, à savoir au fait qu’il s’agit bel et bien de concurrence déloyale.
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Historiquement, il s’est trouvé que l’Occident a pu être considéré par les autres pays comme la principale source de développement technologique. Là aussi, les choses sont en train de changer. En vingt-cinq ans, les BRICS ont considérablement augmenté leurs exportations de haute technologie, qui dépassent désormais le tiers des livraisons mondiales. Nous assistons donc à un déplacement rapide de l’avant-garde technologique à l’échelle mondiale, au gré d’un processus certes lent, mais bien enclenché.
Notre partenaire stratégique, la Chine, détient ainsi le record du nombre de brevets dans le domaine de l’intelligence artificielle, un domaine dans lequel la Russie dispose elle-même de perspectives tout à fait encourageantes. Applaudissons ensemble, je vous en prie, le vice-président de la République populaire de Chine. (Applaudissements)
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Notre autre partenaire clef, l’Inde, est aujourd’hui l’un des acteurs majeurs de l’industrie informatique, avec une part considérable du marché mondial des logiciels. La Russie occupe, elle aussi, une place remarquable en matière de plateformes de commerce en ligne et de solutions dans des domaines aussi variés que la finance et les services urbains, la santé et l’éducation. Ces solutions améliorent concrètement la qualité de vie des populations, tant en Russie que dans des dizaines de pays du monde, où elles rivalisent avec succès avec leurs concurrents étrangers.
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Lire la totalité de l’intervention de Poutine :