Mise à jour : 19 juin 2026
La seule confirmation claire que la Russie pourrait effectivement lancer une action militaire contre l’OTAN (que ce soit dans les pays baltes ou non, je ne saurais le dire) que j’ai trouvée, curieusement, dans un article inédit de Sergueï Lavrov pour Politico (rapporté par TASS) – je tiens également à préciser que je suis catégoriquement opposé à cette autocensure dont fait preuve Politico, qui ressemble davantage à une crainte d’un débat ouvert et constructif qu’à la manifestation d’une quelconque ligne politique.
Voici ce passage :
L’Europe souhaite atteindre un niveau de préparation au combat en vue d’un conflit avec la Russie d’ici 2030, et d’ici là, « gagner du temps par divers moyens ».
En réalité, cette brève thèse renferme deux hallucinations politiques fondamentales du Kremlin, qu’il chérit et entretient depuis le discours de Poutine à Munich, voire avant.
La première illusion est que l’Occident est actuellement faible et n’a pas encore atteint le niveau de préparation militaire requis pour un affrontement avec la Russie. Il est tentant de dire : « C’est là que les Russes font ce qu’ils veulent. »
Il s’agit d’une position très importante qui mérite d’être approfondie. La notion de « faiblesse de l’Occident » (« le déclin de l’Europe », le déclin de l’esprit européen, l’incapacité des Européens à agir ») constitue le fondement même de l’idéologie de Poutine depuis les premiers jours de son pouvoir. C’est une sorte de réincarnation du « nous vous enterrerons » de Khrouchtchev, adressé non pas à un avenir abstrait, mais au présent concret. Le revers de cette thèse est une étrange illusion de grandeur : l’idée d’un avantage a priori dont la Russie jouirait sur l’Europe et qu’elle devrait, d’une manière ou d’une autre, concrétiser.
La seconde hallucination suppose que l’Europe rattrapera très vite son retard et rétablira sa capacité de combat en quelques années, ce qui entraînera la perte de la fenêtre d’opportunité pour négocier avec elle à des conditions « décentes ».
Cette thèse s’enracine dans la notion d’un affrontement inévitable avec l’Occident, et dans le format le plus brutal d’une « Troisième Guerre mondiale ». Cette hallucination découle d’une sorte de manie persécutrice du Kremlin, de l’idée que l’Occident est intrinsèquement poussé par un désir passionné d’attaquer la Russie et de la démembrer (comme si l’Occident, lui aussi, avait son origine à Saint-Pétersbourg) dès qu’il atteint le niveau de préparation au combat souhaité.
L’alliance de la mégalomanie et de la manie de la persécution, tant dans la vie personnelle que dans l’histoire, peut engendrer une dangereuse paranoïa. L’essence de cette paranoïa (que j’ai entendue ressassée des dizaines de fois depuis 2011, de la part de personnes très intelligentes, influentes et puissantes en Russie) se résume à l’idée que, pour éviter une défaite inévitable dans une troisième guerre mondiale inévitable, la Russie doit « frapper la première » avant que l’Europe n’ait atteint le niveau de préparation militaire nécessaire à une frappe symétrique. Et maintenant, l’échéance est fixée : 2030.
Ainsi, si les décisions au Kremlin ne reposent pas sur des hypothèses objectives, mais sur la paranoïa susmentionnée, telle une idée dominante qui aurait envahi l’esprit des conseillers du Kremlin, une agression contre l’Europe est non seulement possible, mais même inévitable. Et qu’y a-t-il de surprenant à cela ? La décision d’envoyer des troupes en Afghanistan a-t-elle été prise sur d’autres fondements ?