Olena Lysenko, à Kiev, a contribué à la rédaction de cet article.
Transmis par Entre les lignes entre les mots
Traduit par DE
Dans la version originale de cet article, il était indiqué qu’Ulyana était mariée à son époux depuis cinq ans. Cette information a été modifiée afin de refléter la durée exacte de leur union.
Publié en collaboration avec Foreign Policy, Marie Claire Australia et Ukrainska Pravda
Leurs maris sont morts en défendant l’Ukraine. Mais pour des raisons indépendantes de leur volonté, ces femmes n’ont pas pu réclamer les milliers qu’elles estiment que le gouvernement leur doit.
Kyiv, Ukraine – Ulyana vivait chez ses parent·es à Ternopil, dans l’ouest de l’Ukraine, lorsqu’elle a appris que son mari depuis 17 ans, Vlad, un soldat ukrainien, se serait suicidé en 2023 alors qu’il se trouvait dans une base militaire de la région du Donbass, à l’est de l’Ukraine, près de la ligne de front.
À la suite de l’invasion à grande échelle lancée par la Russie le 24 février 2022, Ulyana et leur fils, alors âgé de deux ans, s’étaient réfugié·es à Ternopil alors que la Russie commençait à occuper certaines parties de la région de Kiev. Vlad était resté sur place et avait rejoint la défense territoriale de Kyiv – des volontaires qui avaient pris les armes aux côtés de l’armée pour enrayer l’avancée russe.
Lorsque Ulyana et sa belle-mère ont vu le corps de Vlad à la morgue, elle était dans le déni. Alors que sa mère s’écriait : « Oh, Vlad ! Oh, Vlad ! », Ulyana a dit : « C’est vraiment lui ? Je ne crois pas que ce soit lui. »
Dans son appartement de deux pièces à Kiev, Ulyana demande à être appelée par son prénom et à ce que l’identité de son fils ne soit pas révélée, car rares sont celles et ceux qui, dans son entourage, savent que le certificat de décès officiel de Vlad mentionne un suicide, y compris son fils lui-même.
« Nous vivions en harmonie. Vlad était la personne la plus importante de ma vie, mon meilleur ami », a déclaré Ulyana, assise à la table de sa cuisine, derrière un mur recouvert de photos de famille encadrées. L’une d’elles montre Ulyana et Vlad posant pour un selfie devant la Tour Eiffel. Une autre montre le couple le jour de leur mariage.
Ulyana a repoussé le moment de l’annoncer à son fils, car elle ne savait pas comment s’y prendre. Lorsqu’elle lui a annoncé la nouvelle six mois après la mort de Vlad, il a demandé comment il était possible qu’il ne reverrait plus jamais son père. « Tu es sûre ? », a-t-il demandé à Ulyana. Elle a répondu : « Il est une étoile maintenant, et quand nous deviendrons des étoiles, nous le retrouverons. »
« Est-ce que je ressens la douleur différemment ? »
L’Ukraine verse des indemnités aux veuves de guerre et aux familles des soldats tombés au combat dans certaines circonstances, à condition que certains critères soient remplis. Cependant, lorsque le décès d’un soldat a été déclaré comme un suicide, ce que l’Ukraine classe comme une perte hors combat, les veuves de guerre et les familles n’ont droit à aucune indemnité spécifique en cas de décès.
Au début de la guerre en 2022, le gouvernement a annoncé qu’une aide forfaitaire de 15 millions de hryvnias ukrainiennes (340 000 dollars) serait versée aux familles des soldats tués alors qu’ils défendaient leur patrie sur le front, ce que l’on appelle le « certificat gris ». Plus tard, en septembre 2024, le gouvernement a introduit une deuxième option, le « certificat noir », qui permet aux familles de percevoir 2,7 millions de hryvnias (60 190 dollars) sur sept ans ; il est généralement délivré lorsqu’un soldat décède dans l’exercice de ses fonctions, mais pas au front, contrairement au certificat gris.
Au début, Ulyana a déclaré que la brigade de Vlad lui avait dit que son mari était décédé des suites d’une blessure par balle à la tête qu’il s’était infligée lui-même. Elle a expliqué à Fuller qu’elle refusait d’accepter cette version, soulignant que quelques heures seulement avant sa mort, elle et il s’étaient parlé·es au téléphone et avaient discuté de l’achat d’un nouveau gilet tactique pour lui. Elle a également confié à Fuller qu’elle pensait que Vlad avait été assassiné par un membre de sa brigade d’assaut, une allégation qu’elle ne peut prouver et que l’armée a, selon elle, démentie.
Dans sa petite chambre, Ulyana a sorti de sous un bureau une boîte contenant des effets personnels de Vlad : l’avis officiel de son décès, sa carte d’identité militaire et son acte de décès. La rubrique « cause du décès » y était laissée en blanc lorsqu’elle a reçu ces documents. En l’absence de cause officielle, sa demande d’indemnisation est dans les limbes.
Ulyana a engagé un·e avocat·e pour faire valoir que son mari avait été tué par un membre de sa brigade et qu’il était mort en héros de l’Ukraine, mais la procédure judiciaire traîne depuis des années.
« Je ne pense pas que notre gouvernement s’en soucie… nous n’avons aucun droit. Je suis l’épouse d’un soldat qui est mort. Est-ce que je ressens la douleur différemment ? », a déclaré Ulyana.
En quête d’une reconnaissance de l’État
À Lviv, ville située à l’ouest du pays, Roman Lykhachov, avocat indépendant qui travaille auprès des militaires ukrainien·nes et de leurs familles, affirme avoir traité des centaines de dossiers concernant des veuves de guerre qui ne parviennent pas à percevoir leurs prestations depuis le début de l’invasion à grande échelle de la Russie en 2022.
M. Lykhachov a précisé avoir représenté des militaires assassiné·es par leurs propres camarades, mais a souligné qu’il s’agissait de cas rares. « Dans de tels cas, nous faisons appel à des enquêteurs et nous les poussons à mener l’enquête », a-t-il déclaré.
Ulyana a expliqué qu’elle souhaitait obtenir une reconnaissance non seulement pour elle-même, mais aussi pour son fils, aujourd’hui âgé de six ans. Elle et il n’ont perçu aucune prestation sociale de l’État en raison du statut de suicide attribué à Vlad. Cela signifie qu’elle et il ne perçoivent pas la somme forfaitaire de trois millions de hryvnias (69 000 dollars) versée d’avance, le reste étant distribué chaque mois pendant environ six ans et demi.
Ulyana n’a pas non plus droit aux autres prestations sociales liées à cette indemnisation, notamment la gratuité des médicaments sur ordonnance, l’accès prioritaire aux soins de santé, une réduction de 50% sur le loyer et les factures de services publics, ainsi que des bourses d’études pour les enfants.
Elle perçoit une pension de retraite de son défunt mari, d’un montant de 4 700 hryvnias par mois (104 dollars), ce qui, dans un pays où le salaire mensuel moyen est de 700 dollars et le salaire minimum de 204 dollars, ne permet pas de subvenir à grand-chose et couvre à peine le loyer et la nourriture, dans un contexte de hausse du coût de la vie et d’une inflation de 8,6%.
Avant le décès de Vlad, Ulyana comptait sur ses revenus civils, puis sur sa pension militaire pour joindre les deux bouts. Après sa mort, elle a trouvé un emploi en télétravail en tant que commerciale dans une entreprise. Mais cela ne compense pas la somme importante ni la sécurité que procure le versement d’une indemnité de l’État.
Lena Bieliachkova, conseillère auprès du Bureau de l’ombudsman militaire ukrainien – un organe consultatif relevant du président du pays et chargé de protéger les droits des militaires –, a déclaré à Fuller par e-mail : « Il est compréhensible que les familles se méfient des unités militaires, en particulier lorsque la cause du décès est classée comme un suicide. »
« Ces circonstances nécessitent une enquête plus approfondie et une clarification de tous les faits. Dans le cadre de telles procédures, il est important de mener à bien l’ensemble des premières mesures d’enquête dès la découverte du corps d’un·e militaire décédé·e. »
« En effet, de nombreuses familles contestent les conclusions des expert·es ainsi que les mesures prises par l’unité militaire au cours de l’enquête interne sur les circonstances du décès du militaire », a-t-elle ajouté.
Le ministère de la Défense, l’organisme gouvernemental chargé de traiter les demandes d’indemnisation au cas par cas, n’a pas répondu à notre demande de commentaires.
« Ils n’étaient pas simplement chez eux »
Ulyana fait partie d’un groupe de veuves de guerre qui estiment que l’Ukraine a jugé que leurs maris n’étaient pas morts « comme il se doit », selon les critères de l’armée, et que leurs sacrifices n’étaient pas assez grands. En février de cette année, le président Volodymyr Zelensky a déclaré que 55 000 soldat·es ukrainien·nes étaient mort·es dans la guerre contre la Russie.
À la recherche de soutien et de femmes dans des situations similaires, Ulyana s’est tournée vers une communauté en ligne, une organisation non gouvernementale appelée « Association panukrainienne des familles des défenseur·es non reconnu·es ».
Son groupe Facebook compte 931 membres et aide les veuves de guerre et les familles qui ont du mal à obtenir une indemnisation en les mettant en relation avec des avocat·es, en organisant des réunions avec les forces armées et en faisant pression sur les législateurs/législatrices.
Au sein de ce groupe, Fuller s’est entretenue avec 20 femmes qui n’ont pas pu percevoir d’indemnisation après le décès de leur mari, de leur compagnon, de leur frère et/ou de leur fils ayant servi dans l’armée ukrainienne. Parmi elles, on comptait 12 veuves de guerre ; cinq de leurs maris se sont donné la mort, deux sont décédés dans des accidents de la route et deux sont morts des suites de blessures subies après avoir été démobilisés et renvoyés chez eux.
« Nous sommes confrontées à un problème de grande ampleur, car nous sommes nombreuses et il ne s’agit plus d’un problème touchant une ou deux personnes. C’est un problème qui concerne des centaines de personnes », a déclaré Nataliia Vozna, qui a fondé l’organisation après que son fils, Anton, un garde-frontière de 20 ans, s’est noyé aux côtés d’un autre soldat alors qu’ils patrouillaient sur le Dnipro, dans le nord de l’Ukraine, en avril 2023.
Au départ, le ministère de la Défense avait estimé que la mort d’Anton n’était pas survenue dans l’exercice de ses fonctions de défense de l’Ukraine. Mais après deux ans et demi de bataille judiciaire menée avec l’aide d’un·e avocat·e, Mme Vozna a finalement obtenu une indemnisation de 2,7 millions de hryvnias (60 190 dollars). Elle sait toutefois que d’autres n’ont pas cette chance.
« Ces soldats ne sont peut-être pas morts dans des circonstances que notre pays considère comme relevant de la défense de la patrie, mais cette personne est tout de même morte en défendant l’État, et elle a fait d’énormes sacrifices », a déclaré Mme Vozna.
« Les familles ne devraient pas avoir à prouver que leurs proches ont donné leur vie et leur temps pour le pays, qu’ils ont réellement défendu l’État ; qu’ils ne se contentaient pas de rester chez eux », a-t-elle ajouté.
« Il n’est pas toujours possible d’aider »
On ignore combien de veuves de guerre ont reçu une indemnisation, ni combien ont déposé une demande qui a été rejetée. Le gouvernement ne divulgue pas ces données.
Mais les expert·es juridiques ukrainien·nes interrogé·es par Fuller – Roman Lykhachov, qui dirige son propre cabinet d’avocat·es, et Legal Hundred, une association à but non lucratif qui offre des conseils juridiques gratuits aux ancien·nes combattant·es et à leurs familles – ont déclaré avoir connaissance ou avoir aidé, au total, environ 1 000 familles qui n’ont pas reçu l’indemnisation à laquelle elles estiment avoir légalement droit depuis le début de la guerre en 2022.
Selon Yulia Morii, directrice de Legal Hundred, le flou entourant les règles de versement a laissé des centaines de veuves de guerre et les familles de soldats tombés au combat sans rien.
Ces cas complexes, qui ne sont pas tranchés, explique-t-elle, peuvent concerner des soldats décédés dans des circonstances non liées au combat, comme des accidents de la route, des crises cardiaques après leur retour de missions d’assaut dangereuses, ou une pneumonie contractée dans une base après avoir passé des semaines dans des tranchées humides par des températures glaciales, ou encore par suicide.
Mme Bieliachkova, du bureau du médiateur militaire ukrainien, a déclaré avoir constaté des cas où les circonstances entourant le décès d’un militaire « avaient été évaluées de manière superficielle, sans enquête complète et en bonne et due forme ».
« Le plus difficile, c’est qu’il n’est pas toujours possible d’aider une famille ou de lui donner ce qu’elle espère », a-t-elle déclaré.
« Nous avons donné notre vie en toute conscience »
Il y a trois ans, Kateryna Karmazina-Abubakarova a reçu un appel d’un officier de l’armée lui annonçant que son mari depuis dix ans, Timur, était décédé dans un accident de voiture alors qu’il était en service près de la ligne de front.
Ce soldat de 27 ans avait éteint les phares de sa voiture pour tenter de passer inaperçu aux yeux des drones russes qui survolaient souvent la zone, alors que les troupes de Moscou progressaient dans l’est et le sud de l’Ukraine.
Selon Karmazina-Abubakarova, dans la nuit du 2 août 2023, date de l’accident mortel, Timur n’avait pas vu au départ un camion militaire abandonné sur sa trajectoire. Il a fait une embardée pour l’éviter et est entré en collision avec un véhicule militaire qui arrivait en sens inverse. Le choc l’a tué, ainsi que le conducteur de l’autre véhicule.
« Quand j’ai appris que Timur était mort, j’ai poussé un hurlement qui ressemblait à celui d’un animal blessé », se souvient la jeune femme de 32 ans.
Elle explique que, d’après l’avis officiel du décès de Timur qu’elle a reçu de l’armée, son mari a été tué alors qu’il menait une mission de combat pour la défense de la patrie. Cela a ouvert la voie à une indemnisation financière qui pourrait aider Karmazina-Abubakarova et sa fille, Ustinya, aujourd’hui âgée de quatre ans, à reconstruire leur vie.
Cependant, selon la veuve, le ministère ukrainien de la Défense a par la suite décidé de révoquer ce statut. Elle a déclaré que le ministère avait alors engagé des poursuites pénales contre Timur, arguant qu’il était responsable de l’accident de voiture ayant causé la mort d’une autre personne et qu’il n’avait donc pas droit à une indemnisation. La procédure judiciaire visant à déterminer les circonstances de cet accident de la route est toujours en cours, a précisé Karmazina-Abubakarova.
Pour contester la décision du ministère, elle a engagé un·e avocat·e et a intenté une action en justice contre le ministère de la Défense. Depuis deux ans et demi, comme le montrent les dossiers judiciaires, elle et son avocat·e se battent devant les tribunaux pour prouver que Timur est bel et bien mort en défendant l’Ukraine, étant donné qu’il exécutait des ordres militaires et qu’il était en mission pour se présenter à son commandant près de la ligne de front lorsque sa voiture a eu un accident.
En mai 2026, dans une autre affaire, la veuve a déclaré qu’un tribunal avait officiellement reconnu que Timur était bel et bien mort en défendant son pays, condition essentielle pour prétendre à une indemnisation. Mais comme son décès est survenu lors d’un accident de voiture, le ministère de la Défense n’a toujours pas accordé d’indemnisation à la veuve, a indiqué Karmazina-Abubakarova.
Elle se sent trahie et considère cette décision comme une « énorme injustice ».
« Nous avons consciemment donné nos vies, la vie de notre famille, tout, pour notre indépendance, pour notre État », a déclaré Karmazina-Abubakarova.
« Il [Timur] a simplement eu la malchance de ne pas mourir sous l’impact d’un obus, d’une balle ou d’un missile, mais dans un accident de la route survenu en temps de guerre. Je comprends simplement aujourd’hui que la justice n’existe pas… nous ne bénéficions pas du soutien que l’État avait promis aux militaires et à leurs familles », a-t-elle ajouté.
Au cours de leur vie conjugale, le couple n’avait pas pu économiser beaucoup d’argent ni acheter son propre logement, et après la mort de Timur, Karmazina-Abubakarova n’a plus été en mesure de payer le loyer de leur appartement à Zviahel, une ville située dans la région de Jytomyr, au nord de l’Ukraine.
La perte des revenus que Timur tirait de sa carrière militaire a contraint la veuve et sa fille à emménager chez ses parent·es et ses deux sœurs, dans un petit appartement à Zviahel, dans la région de Jytomyr. Même avec la modeste pension militaire de Timur versée sur son compte, Karmazina-Abubakarova a eu du mal pendant des mois à joindre les deux bouts.
« C’est très difficile pour nous de nous débrouiller sans lui. Il y a eu des moments où j’ai vraiment craint que nous n’ayons plus de quoi vivre », a déclaré Karmazina-Abubakarova via Zoom.
Elle a repris le travail au sein d’une association caritative appelée Eleos-Ukraine, qui vient en aide aux personnes vulnérables en Ukraine. « Grâce à des personnes bienveillantes, à des bénévoles qui nous ont soutenu·es pendant un certain temps alors que mon enfant était encore tout petit, nous avons réussi tant bien que mal à tenir le coup », a-t-elle expliqué.
Maître Lykhachov a traité d’autres affaires concernant des soldat·es tué·es dans des accidents de la route, ce qui, selon lui, rend difficile l’obtention d’une indemnisation pour les veuves de guerre et les proches, même lorsque les soldat·es étaient en service et près de la ligne de front.
« La loi stipule que la famille d’un·e soldat·e ne bénéficie d’aucune protection sociale lorsque celle-ci ou celui-ci enfreint le code de la route. Elles ou ils ont commis un délit ; le gouvernement se moque bien qu’elles et ils se trouvent en zone de guerre. Ce n’est pas une exception », a déclaré Lykhachov.
De retour à Kiev, Ulyana explique que depuis la mort de son mari, elle s’efforce de ne pas pleurer devant son jeune fils afin de le protéger de sa douleur.
« Ce qui me permet de tenir, c’est l’espoir que justice sera finalement rendue », a déclaré Ulyana.