Transmis par Entre les lignes entre les mots
7 octobre 2026
Le 7 octobre 2006, la journaliste russe Anna Politkovskaïa était assassinée à Moscou. À l’occasion de ce triste anniversaire, Reporters sans frontières (RSF) lui rend hommage à travers deux vidéos. Dans la première, les comédiennes Julie Gayet, Ariane Ascaride, Bérénice Bejo et Mélanie Doutey prêtent leur voix à un texte saisissant de la journaliste, retrouvé sur son ordinateur après sa mort. Dans la seconde, Abdulla Duduev, cofondateur du magazine tchétchène indépendant Dosh et proche d’Anna Politkovskaïa, raconte son courage, son humanité et la lucidité avec laquelle elle avait perçu les dérives du pouvoir russe. Vingt ans après son assassinat, ses commanditaires restent impunis, tandis que la répression qu’elle dénonçait a atteint une ampleur sans précédent.
“Alors qu’est-ce que j’ai donc fait de si ignoble ? Je n’ai fait qu’écrire ce dont j’avais été témoin. Rien de plus.” Ces mots d’Anna Politkovskaïa sont extraits d’un texte retrouvé dans son ordinateur après son assassinat. Vingt ans plus tard, quatre comédiennes françaises – Julie Gayet, Ariane Ascaride, Bérénice Bejo et Mélanie Doutey – lui prêtent leur voix pour RSF.
Dans ce texte, Anna Politkovskaïa décrit une Russie où les journalistes sont déjà divisés entre “les nôtres” et “les autres”. Les premiers sont récompensés par le pouvoir ; les seconds condamnés au statut de “paria”. Elle évoque aussi, presque comme des détails, ce qu’elle a elle-même subi : “L’empoisonnement. Les arrestations. Les menaces reçues par courrier et sur Internet. Les promesses de me tuer…” L’essentiel, écrit-elle, est ailleurs : conserver la possibilité d’exercer son métier, de “décrire la vie” et de raconter les histoires de ceux que le pouvoir voudrait faire taire.
« Vingt ans après son assassinat, les mots d’Anna Politkovskaïa ont quelque chose de vertigineusement contemporain. Elle avait compris très tôt comment le pouvoir russe cherchait à diviser les journalistes entre ceux qui lui étaient loyaux et ceux qu’il désignait comme des ennemis. Ce mécanisme est aujourd’hui institutionnalisé : les journalistes indépendants sont stigmatisés, censurés, emprisonnés ou contraints à l’exil. Cinquante professionnels des médias sont actuellement détenus en Russie. Rendre hommage à Anna Politkovskaïa, c’est aussi rappeler ce qu’elle revendiquait avec une extraordinaire simplicité : le droit d’écrire ce dont elle était témoin. RSF demande que toute la lumière soit enfin faite sur les commanditaires de son assassinat et que cesse la répression systématique du journalisme indépendant en Russie. »
Jeanne Cavelier
Responsable du bureau Europe de l’Est et Asie centrale de RSF
Une brèche dans le silence sur la Tchétchénie
Dans une seconde vidéo réalisée par RSF, Abdulla Duduev, cofondateur du magazine indépendant tchétchène Dosh, se souvient de celle qu’il avait rencontrée en 1999, au début de la deuxième guerre de Tchétchénie. Anna Politkovskaïa, journaliste de Novaïa Gazeta, avait alors multiplié les reportages sur les violations massives des droits humains et les exactions contre les civils. Elle avait, raconte-t-il, “ouvert cette brèche dans le blocus” pour informer le monde de ce qui se passait réellement en Tchétchénie.
Abdulla Duduev raconte aussi une journaliste profondément empathique, qui refusait de rester extérieure aux souffrances dont elle était témoin : “Elle a montré qu’un journaliste peut être humain”, souligne-t-il.
Anna Politkovskaïa a aussi joué un rôle direct dans la naissance de Dosh. Face à la propagande anti-tchétchène qui dominait alors les médias russes, elle avait encouragé ses confrères tchétchènes à raconter eux-mêmes leur histoire, leur culture et leur société. “C’est de cette façon qu’est né le magazine Dosh. C’était son idée, sa proposition”, se souvient Abdulla Duduev.
Pour Abdulla Duduev, Anna Politkovskaïa avait surtout compris que la violence et l’arbitraire déployés par le pouvoir russe en Tchétchénie ne s’arrêteraient pas à ses frontières. Vingt ans après sa mort, il voit dans la répression généralisée en Russie et l’agression russe contre l’Ukraine la confirmation de ses avertissements.
Vingt ans d’impunité et de répression
Anna Politkovskaïa a été abattue le 7 octobre 2006 dans son immeuble de la rue Lesnaïa, à Moscou. Plusieurs hommes impliqués dans son assassinat ont été condamnés, dont cinq en 2014 à des peines allant de douze ans de prison à la perpétuité. Mais vingt ans après le crime, ses commanditaires n’ont jamais été identifiés. En 2018, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) avait conclu que la Russie n’avait pas mené une enquête effective pour déterminer qui avait commandité le meurtre. Le délai de prescription a expiré en octobre 2021.
Pendant ces vingt années, l’espace laissé au journalisme indépendant en Russie s’est méthodiquement refermé. Depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en février 2022, la quasi-totalité des médias indépendants ont été interdits, bloqués, désignés “agents de l’étranger” ou “organisations indésirables”, ou contraints à l’exil.
Novaïa Gazeta, la rédaction d’Anna Politkovskaïa, incarne cette répression. Six de ses journalistes et collaborateurs ont été assassinés depuis 2000. Ses licences papier et Internet ont été révoquées en 2022 et son ancien rédacteur en chef, le prix Nobel de la paix Dmitri Mouratov, a été désigné “agent de l’étranger” en 2023. Le 4 septembre 2026, le ministère russe de la Justice a franchi une nouvelle étape en désignant Novaïa Gazeta elle-même “agent de l’étranger” et en inscrivant 106 personnes liées au journal sur la liste des personnes “affiliées à des agents de l’étranger”.
La Russie occupe la 172e place sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse 2026 établi par RSF.