AOC
7 novembre 2026
Politiste, docteur en science politique, chercheur à l’institut de philosophie et de théorie sociale de l’université de Belgrade et enseignant à l’université paris 1 panthéon-sorbonne.
Réflexions sur la Commune Insoumise de Belgrade, par Robert
Nous attirons l’attention de nos lecteurs sur cet article d’Ivica Mladenović, chercheur de Belgrade et enseignant à Paris Sorbonne 1, sur la page historique que la jeunesse serbe est en train de tourner. Ce qui est décrit c’est la naissance pour les acteurs, en tâtonnant bien sûr, d’un processus constituant visant à la souveraineté. La constitution des forums étudiants, entrainant dans la mobilisation les syndicats et les forces du travail, ont permis d’infliger une défaite à l’autocrate Vucic, appuyé sur un maillage constitutionnel et politique de la société serbe solide, mais fondé sur la corruption. Nous sommes entrés dans une situation étrange où les étudiants qui ont mis en place ces organes politiques, n’ont revendiqué pour eux-mêmes aucun poste de député. Ils ont choisi pour les représenter dans les élections politiques des personnalités de la société civile médecins, juristes, professeurs, dont chacun a vu sa biographie épluchée pendant l’été par les forums. Les députés sont sous le contrôle politique des forums, mais sans avoir les moyens constitutionnels d’imposer ce contrôle. Nous entrons dans ce processus contradictoire, bien connu de l’analyse passée que nous avons pu tirer par exemple de la Constituante chilienne (date), qui intégrait en son sein des députés issus des personnalités de la société civile qui avaient œuvré à faire naitre le processus révolutionnaire de la Constituante. Les vieux partis ont réussi à en dévoyer le cours en assujettissant le mouvement à la constitution pinochettiste et du pouvoir monarchiste ou dictatorial du président. Idem l’expérience de Podemos en Espagne. Le seul principe qui puisse garantir le respect du mandat est celui de la révocabilité des élus. Or la constitution de la Serbie, comme celle de la Vème République en France dans son article 27 stipule : « Tout mandat impératif est nul.» L’auteur a raison de saluer dans le mouvement des 80 assemblées la référence à Marx et à la commune de Paris. Mais le principe défendu par les étudiants « le mandat de député appartient au peuple » n’est qu’une affirmation relevant de l’éthique morale.
L’expérience serbe nous concerne en tant militants français : le mouvement France Insoumise, dont la politique recueille un écho favorable dans la jeunesse actuellement mobilisée, défend une VIème République dont les principes seront définis par une assemblée de députés tirés au sort. Ce modèle évacue de fait la construction du processus constituant sur le mouvement réel de la lutte sociale pour l’émancipation, tel que le mouvement de la jeunesse, entrainant le salariat, vient de le faire naitre ici en France et dans d’autres pays européens. « À Belgrade, personne n’a été tiré au sort. Les plénums ont cherché des gens réputés et compétents ». Tirer au sort est le moyen le plus sûr pour sauver les institutions gaullistes du « coup d’Etat permanent » (François Mitterand)
Les 80 forums de Serbie ont fait entendre à nouveau cette musique que le mouvement communaliste de 1871 faisait entendre aux peuples du monde dans son adresse inaugurale :
« La Révolution communale, commencée par l’initiative populaire du 18 mars, inaugure une ère nouvelle de politique expérimentale, positive, scientifique. C’est la fin du vieux monde gouvernemental et clérical, du militarisme, du fonctionnarisme, de l’exploitation, de l’agiotage, des monopoles, des privilèges, auxquels le prolétariat doit son servage, la patrie ses malheurs et ses désastres… »
Un pouvoir illibéral vieux de 14 ans a été battu, le 25 octobre, par un mouvement sans chef, ni argent, ni appareil – mais endurant. Cette victoire sera étudiée longtemps dans les cours de politique comparée et d’économie politique. La Studentska lista, composée de gens nommés par des étudiants qui avaient décidé de ne pas se présenter eux-mêmes, a proposé une manière de corriger l’aristocratie élective. Explications détaillées.
On mesure mal, depuis Paris, ce que représentait le pouvoir que les étudiants serbes viennent de renverser. Après quatorze ans de règne, le Parti progressiste serbe d’Aleksandar Vučić tenait à peu près tout ce qu’un parti peut tenir sans abolir formellement le pluralisme.
Il contrôlait le gouvernement et la présidence, la quasi-totalité des municipalités du pays, et pesait de tout son poids sur les juges et les procureurs. Les chaînes à couverture nationale, télévision publique comprise, fonctionnaient comme ses organes de propagande. Il revendiquait quelque 700 000 adhérents dans un pays d’un peu plus de six millions et demi d’habitants, et ce réseau, tissé d’emplois publics, de contrats et de faveurs, descendait jusqu’au dernier village. Les grandes fortunes du pays lui étaient acquises, et l’on a vu pendant la campagne des colis alimentaires et des billets circuler dans les quartiers les plus pauvres en échange d’une promesse de vote.
À l’extérieur, Vučić jouissait d’un appui rare, celui de Bruxelles et de Washington, mais aussi de Moscou et de Pékin, qui voyaient tous en lui un interlocuteur fiable. Les partis d’opposition avaient perdu toutes les élections depuis 2012, souvent largement. On tenait ce pouvoir pour l’un des autoritarismes les plus stables du continent.
C’est ce pouvoir qu’a battu, le 25 octobre, un mouvement sans chef, sans argent, sans appareil partisan ni expérience politique, dont les grands médias ne parlaient que pour le dénoncer. Avec près de 53 % des voix et 140 sièges sur 250, selon les résultats provisoires, la Studentska lista (la Liste étudiante) gouvernera seule. Cette victoire sera étudiée longtemps dans les cours de politique comparée et d’économie politique.
Elle comporte pourtant une étrange absence. Aucun des jeunes gens qui ont occupé les facultés pendant près de deux ans, organisé les marches et tenu tête à la police ne siégera au Parlement. La règle avait été fixée dès l’été 2025 dans un document interne, et elle n’a jamais été remise en cause. Quiconque était inscrit à l’université pendant l’année des blocages ne pouvait pas figurer sur la liste. Les étudiants ont donc gagné des élections auxquelles ils ne se présentaient pas. Les sièges iront à des médecins, des juristes, des professeurs, dont chacun a vu sa biographie épluchée pendant l’été par des assemblées d’étudiants, et dont certains ont bien failli ne jamais figurer sur la liste.
Les journaux européens ont titré le lendemain sur la chute de « l’homme fort de Belgrade », et l’on ne saurait leur reprocher d’avoir choisi l’angle le plus spectaculaire. Ce qui m’intéresse ici l’est moins, et durera sans doute davantage, à savoir la manière dont la liste a été fabriquée, dans des conditions qui ressemblaient à tout sauf à celles d’un séminaire de théorie politique. La France connaît bien ces questions.
Depuis le livre de Bernard Manin sur les Principes du gouvernement représentatif, paru en 1995, et celui de Pierre Rosanvallon sur la Contre-démocratie, en 2006, une partie de la science politique s’interroge sur ce que l’élection a d’aristocratique et sur les moyens de rendre les élus comptables de leurs actes. Elle a même tenté l’expérience, avec la Convention citoyenne pour le climat. Les étudiants serbes n’ont lu ni Manin ni Rosanvallon pour l’occasion, du moins pas tous. Ils ont pourtant inventé, sous la pression des circonstances, une réponse originale à la question que ces auteurs posent, celle de savoir comment choisir des représentants sans abandonner le pouvoir à ceux qu’on choisit.
Une liste composée par quatre-vingts assemblées
La décision de passer par les urnes date du 5 mai 2025. Après six mois de blocages, les étudiants constatent que les institutions ne répondront pas à leurs quatre revendications et réclament des élections anticipées. Le choix surprend une partie de leurs soutiens, qui y voient un renoncement à la logique des plénums. Il pose surtout un problème pratique que personne n’avait résolu jusque-là. Comment un mouvement sans dirigeants, qui se méfie de toute délégation, peut-il produire une liste de 250 noms sans se renier ?
La réponse a pris la forme d’un texte, la Direktiva, que la presse serbe a commencé à décrire à la fin de l’été 2025. Les 250 places sont réparties entre les six villes universitaires du pays, Belgrade, Novi Sad, Niš, Kragujevac, Novi Pazar et Kosovska Mitrovica, au prorata du nombre d’étudiants. Dans chaque faculté, n’importe quel étudiant peut proposer un nom au plénum, à condition de présenter la biographie du candidat et de justifier son choix. Ceux qui recueillent le plus de voix rejoignent une liste de travail. Les critères d’éligibilité sont écrits noir sur blanc. Il faut respecter le programme du mouvement, n’avoir jamais appartenu à l’un des partis de la coalition au pouvoir, n’exercer aucune responsabilité dans un parti d’opposition représenté au Parlement, ne pas avoir été condamné, et surtout ne pas être étudiant. Un algorithme garantit une représentation minimale au sexe le moins représenté.
Puis arrive le moment que les étudiants appellent la « vérification d’État », par une ironie dont ils n’étaient sans doute pas dupes. À la mi-juillet 2026, les listes de toutes les universités sont fusionnées en une liste unique, que chacun des quelque quatre-vingts plénums du pays peut consulter. Pendant sept jours, chaque plénum peut demander l’exclusion d’un candidat en envoyant aux autres ses arguments et ses pièces. Les facultés qui défendent le candidat disposent à leur tour d’un délai pour répondre. Puis tous les plénums votent, et le veto n’est acquis que si plus de la moitié d’entre eux l’approuvent. Au début du mois d’août, 99 noms faisaient l’objet d’une demande d’exclusion, accompagnée de 39 pages de motifs. Une trentaine ont finalement été écartés.
La procédure n’a épargné personne. Le recteur de l’université de Belgrade, Vladan Đokić, qui avait couvert les blocages et que beaucoup voyaient en tête de liste, a été écarté le 6 septembre par 43 plénums contre 40, avec deux abstentions. On lui reprochait notamment d’avoir rencontré à Bruxelles, au printemps, la commissaire européenne à l’élargissement, comme s’il parlait au nom du mouvement. Milo Lompar, professeur de littérature à la faculté de philologie et figure de la droite nationale, a connu le même sort. Le libéral et le conservateur avaient pourtant été les deux intellectuels les plus visibles de la révolte. À l’inverse, un cardiologue de Novi Sad, Ilija Srdanović, classé très loin dans une première version, s’est retrouvé en tête de liste quelques jours avant son dépôt. Les noms sont restés secrets jusqu’à la convocation du scrutin, le 9 septembre 2026, y compris pour la plupart des étudiants eux-mêmes. Le 14 septembre, la liste était déposée avec 69 099 signatures, sept fois le seuil légal.
L’aristocratie élective, prise à revers
Bernard Manin a rappelé une chose que les démocraties modernes préfèrent oublier. Pour Aristote comme pour Montesquieu ou Rousseau, l’élection était une procédure aristocratique, et le tirage au sort la procédure démocratique par excellence. Choisir, c’est distinguer. L’électeur retient celui qui lui paraît supérieur, par la fortune, le talent, la notoriété ou l’éloquence, et le gouvernement représentatif s’est construit dès l’origine sur ce « principe de distinction ». Les révolutionnaires américains et français le savaient très bien. Ils voulaient un gouvernement du peuple confié à des gens qui ne lui ressembleraient pas.
L’ouverture formelle des candidatures ne supprime pourtant pas les inégalités d’accès à la compétition. La notoriété, les ressources et les soutiens organisationnels contribuent à déterminer qui peut devenir un candidat crédible. En Serbie, tout le monde connaissait le parcours type, et beaucoup l’avaient suivi eux-mêmes ou l’avaient vu suivre par un cousin. Il commençait en général par une adhésion au SNS assez jeune, se poursuivait par quelques campagnes passées à faire du porte-à-porte et à tenir les listes de ce que le parti appelait les votes « sûrs », et menait, pour ceux qui avaient été patients et loyaux, à un emploi dans l’administration communale, parfois à la direction d’une entreprise publique ou à un siège de député. L’opposition, qui avait moins de postes à offrir, fonctionnait sur un modèle assez proche, à une échelle beaucoup plus réduite. C’était une société où la politique était devenue l’affaire de professionnels, au pouvoir comme dans l’opposition, la majorité n’y figurant qu’en spectatrice.
Les étudiants ont attaqué ce mécanisme de manière inattendue. Ils n’ont pas aboli la distinction, puisque la liste est faite de médecins, de professeurs et de juristes, c’est-à-dire de gens précisément choisis pour leurs compétences et leur réputation. Ils ont en revanche séparé deux rôles que les appareils partisans réunissent souvent, celui de l’organisateur de la candidature et celui du candidat. Dans un parti, ceux qui composent la liste sont souvent ceux qui y figurent, ou leurs obligés. Ici, les auteurs de la liste s’en étaient exclus par principe. Cette exclusion limitait un conflit d’intérêts précis : ceux qui composaient la liste ne pouvaient s’y attribuer une place. Elle ne supprimait pas les affinités personnelles ni les rapports d’influence.
Le dispositif distinguait deux opérations : la sélection des candidatures par les plénums, puis l’élection des députés par les citoyens. La première était confiée à des assemblées de jeunes gens sans position préalable dans les appareils partisans, qui jugeaient les candidats sur pièces et pouvaient les écarter au terme d’un débat contradictoire. Les électeurs ont ensuite tranché entre les listes proposées. La distinction ne disparaît donc pas. Mais ceux qui l’accordaient n’étaient plus les mêmes, puisqu’il s’agissait d’assemblées d’étudiants qui discutaient parfois jusque tard dans la nuit des mérites d’un professeur de droit ou d’un chirurgien, et non plus d’un bureau politique ou d’une rédaction de télévision.
Le mandat qu’aucune loi ne protège
Reste à savoir ce qui lie ces élus à ceux qui les ont choisis. Leur sélection par les plénums ne crée pas, à elle seule, une obligation juridique d’obéir à leurs instructions. Le droit constitutionnel moderne s’est construit contre le mandat impératif, et la France l’a inscrit dans sa Constitution avec une sécheresse remarquable. « Tout mandat impératif est nul », dispose l’article 27. Le député représente la nation tout entière, et non ceux qui l’ont élu, encore moins ceux qui ont composé la liste sur laquelle il figurait. Edmund Burke l’avait expliqué sans détour aux électeurs de Bristol en 1774 : il leur devait son jugement, pas son obéissance.
La Serbie a sur ce point une histoire plus trouble. Au début des années 2000, plusieurs partis faisaient signer à leurs candidats des lettres de démission non datées, qu’ils pouvaient déposer à tout moment contre un député indocile ; c’est ainsi que le parti G17 Plus s’est débarrassé de deux de ses élus en 2006, ce qui a valu à la Serbie une condamnation de la Cour européenne des droits de l’homme dix ans plus tard. La Constitution de 2006 a même donné une base à cette pratique, en permettant à l’élu de « mettre irrévocablement son mandat à la disposition » du parti qui l’a présenté, disposition que la Commission de Venise a vivement critiquée. Une réforme de la loi électorale, en 2011, a rendu les démissions en blanc inopérantes en exigeant que le député remette lui-même sa démission, mais l’article de la Constitution est toujours en vigueur, et l’idée que le mandat appartient au parti plutôt qu’à l’élu a laissé des traces durables dans la culture politique serbe.
La liste étudiante, qui n’est pas un parti mais un groupe de citoyens, n’a de toute façon aucune intention de s’en réclamer. Elle a choisi un autre lien, plus fragile et plus public. Au cours de la campagne, ses candidats ont prêté un serment commun, devant les caméras, dont la formule centrale tenait en une phrase : le mandat de député appartient au peuple. On aurait tort d’y voir une simple cérémonie. Les candidats s’engageaient sur le programme de la liste, et l’on sait que certains ont été écartés avant le scrutin pour ne pas avoir respecté les règles collectives qu’ils avaient acceptées. Le serment n’a aucune valeur juridique. Il a une valeur politique, qui dépend entièrement de la capacité des plénums à le faire respecter une fois les députés installés.
On retrouve là, sous une forme très atténuée, ce que Marx avait salué dans la Commune de Paris, des délégués responsables et révocables à tout instant. La révocabilité n’existe pas en Serbie, pas plus qu’en France. Ce que les étudiants ont construit ressemble plutôt à un mandat moral, adossé à une menace implicite. Un député qui trahirait ses engagements ne perdrait pas son siège, mais il perdrait la seule chose qui l’y avait conduit, la caution du mouvement. Pour des gens qui, dans leur immense majorité, n’avaient pas de carrière politique avant le 25 octobre et n’en ont peut-être pas après, cette perte n’est pas rien. Elle n’est pas non plus une garantie.
Surveiller, empêcher, juger
Pierre Rosanvallon a proposé d’appeler « contre-démocratie » l’ensemble des pratiques par lesquelles les citoyens exercent un pouvoir sur leurs représentants entre deux élections. Il en distinguait trois figures, la surveillance, l’empêchement et le jugement, et il y voyait moins une alternative à la démocratie électorale que son complément indispensable, né de la défiance.
Les plénums serbes ont articulé ces trois fonctions pendant deux ans, d’abord face au pouvoir de Vučić, puis face à leurs propres candidats. Ils ont surveillé, en exigeant la publication des documents du chantier de la gare et en tenant compte des promesses non tenues. Ils ont empêché, par les blocages des facultés et des routes. Ils ont aussi porté un jugement politique sur les candidatures, en examinant les biographies, en échangeant des dossiers et en votant des exclusions. La procédure de veto prévoyait des objections motivées, un droit de réponse et un vote à la majorité absolue des plénums.
Dans le cas serbe, l’exercice de ces pouvoirs de contrôle s’est prolongé dans la construction d’une offre électorale. Il y avait un mot d’ordre qui circulait dans les facultés, « coalition du minimum idéologique, les différences plus tard ». Un étudiant en droit qui votait pour la droite nationaliste et une étudiante en sociologie proche de la gauche radicale devaient, dans la même salle, s’entendre sur un texte avant de pouvoir bloquer quoi que ce soit. Le rapprochement avec Rousseau indique ici une exigence : rechercher un intérêt commun au-delà des préférences particulières. Il ne permet pas d’identifier la volonté du mouvement à la volonté générale. Les engagements issus de ces délibérations ont ensuite servi de critères de sélection des candidats et de référence à leur serment.
Les zborovi ont prolongé ce mouvement hors de l’université. Le 9 mars 2025, les étudiants appelaient les habitants à se réunir en assemblées de quartier ou de village, sur le modèle des plénums. L’institution existait déjà dans la loi sur l’autonomie locale, qui oblige la municipalité à examiner dans les soixante jours les demandes adoptées par un zbor. Elle dormait dans les textes. À Novi Sad, certains de ces zborovi ont fini par exiger l’organisation d’élections dans les conseils des communautés locales, que la mairie repoussait depuis des années. La contre-démocratie avait trouvé là un ancrage territorial.
Le détour par Paris
Le lecteur français pensera sans doute à la Convention citoyenne pour le climat. En octobre 2019, au sortir de la crise des Gilets jaunes, 150 citoyens tirés au sort ont été réunis pour proposer des mesures de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Ils ont travaillé pendant neuf mois, entendu des dizaines d’experts, et remis en juin 2020 cent quarante-neuf propositions. Emmanuel Macron s’était engagé à les transmettre « sans filtre » au Parlement, au référendum ou à une application réglementaire directe. On sait ce qu’il en est advenu. La loi Climat et résilience de 2021 n’en a repris qu’une partie, souvent amoindrie. Dès février 2021, lors de leur dernière session, les membres de la Convention avaient sévèrement évalué les réponses apportées jusque-là par le gouvernement à leurs propositions.
La comparaison porte toutefois sur deux objets distincts : une assemblée chargée de proposer des mesures et un mouvement composant une liste électorale. À Paris, on a tiré au sort, selon la vieille recette athénienne, 150 personnes censées ressembler à la France par l’âge, le sexe, la région et le diplôme. Elles ont siégé au palais d’Iéna, à l’invitation de l’Élysée, et c’est l’Élysée qui a décidé ensuite de ce qu’il gardait de leurs travaux. À Belgrade, personne n’a été tiré au sort. Les plénums ont cherché des gens réputés et compétents, ce qui ramenait tout droit au principe de distinction. Mais l’initiative venait d’en bas, de la procédure à la composition de la liste, et ses auteurs ont fini par s’emparer du pouvoir lui-même au lieu de lui adresser des propositions.
La leçon dérange un peu le débat français sur les innovations démocratiques, très centré sur le tirage au sort et les assemblées citoyennes. Elle suggère que le mode de sélection doit être examiné avec la maîtrise de l’initiative et les moyens de peser sur la mise en œuvre des décisions. Une assemblée tirée au sort sans pouvoir de contrainte dépend du bon vouloir de ceux qui l’ont réunie. Une liste composée par des assemblées mobilisées depuis deux ans dispose au moins d’un levier, la possibilité de retourner dans la rue.
Qui surveille les surveillants ?
Il serait trop commode de s’arrêter là. Le dispositif étudiant soulève des objections que ses admirateurs évitent volontiers, et que ses adversaires ont tout intérêt à grossir.
On peut d’abord douter de leur légitimité. Quatre-vingt-cinq plénums ont décidé qui pourrait solliciter les suffrages de quelque 6,2 millions d’inscrits, et la liste ainsi composée en a finalement recueilli plus de 2,2 millions. L’un des choix les plus lourds, l’exclusion du recteur de Belgrade, s’est joué à trois voix près. Ces assemblées n’avaient été élues par personne. Elles réunissaient ceux qui avaient le temps et l’envie d’y venir, c’est-à-dire une fraction, variable selon les semaines, d’une population étudiante qui ne représente elle-même qu’une part de la société. On peut répondre que les électeurs ont ensuite ratifié la liste en connaissance de cause, et que les comités d’investiture des partis ne sont pas plus représentatifs. Le vote confère toutefois un mandat aux députés ; il ne donne pas aux plénums un droit exclusif de les contrôler.
Les étudiants ne cachent pas non plus ce qu’a été le fonctionnement réel des plénums. La fréquentation a beaucoup baissé au fil des mois. Il arrivait qu’on vote à quelques dizaines dans des amphithéâtres prévus pour plusieurs centaines. D’après ce qu’en disent les étudiants eux-mêmes, les groupes de travail préparaient l’essentiel des propositions et l’assemblée se bornait souvent à voter des textes rédigés la veille par une douzaine de personnes. On pense évidemment à Robert Michels et à sa « loi d’airain de l’oligarchie », formulée en 1911 à partir de l’exemple du Parti social-démocrate allemand. Il faut dire aussi que monter un dossier d’exclusion de quarante pages n’est pas à la portée de tout le monde (il y faut du temps, une certaine aisance avec l’écrit, quelquefois des relations), et que le secret gardé sur la liste jusqu’en septembre, dont on comprend la raison puisque les tabloïds publiaient tout document interne qu’ils parvenaient à se procurer, a encore renforcé le poids de ceux qui y avaient accès.
Le temps, enfin, joue contre eux. Un étudiant de deuxième année qui a participé au blocage de sa faculté en décembre 2024 aura normalement terminé ses études avant les prochaines législatives, et vu l’état du marché du travail serbe, il est assez probable qu’il soit à ce moment-là occupé à chercher un emploi à Vienne ou à Munich. Le député qu’il a contribué à choisir sera toujours là, avec un bureau à l’Assemblée, des assistants, son numéro dans le répertoire des ministres et des journalistes. Pendant quelques mois, la procédure avait mis des jeunes gens de vingt ans en position de juger des professeurs et des médecins qui avaient l’âge de leurs parents. Je ne suis pas certain que ce renversement résiste longtemps au fonctionnement ordinaire du Parlement. Il est même assez probable qu’une partie de ces experts, une fois élus, finisse par considérer qu’ils n’ont de comptes à rendre qu’à leur propre compétence, ce qui est après tout l’attitude habituelle des élites diplômées.
Une invention sans brevet
Il serait excessif de dire que les étudiants serbes ont résolu la crise de la représentation, dont la science politique discute depuis au moins trente ans. Ce qu’ils ont fait est plus modeste et peut-être plus intéressant. Dans la plupart des pays, en Serbie comme en France, composer une liste revient à répartir des places entre des gens qui les veulent. Les étudiants ont dû composer la leur en sachant qu’aucun d’eux ne pourrait y figurer, selon des critères publiés à l’avance, et avec des dossiers que n’importe quelle faculté avait le droit de contester. La liste ainsi obtenue a été choisie par plus de deux millions d’électeurs, dans un pays où les partis n’inspiraient plus guère confiance à personne.
Rien de tout cela ne figure dans une Constitution, et rien ne garantit que le dispositif survivra à l’exercice du pouvoir. Le Parlement issu du scrutin devrait se réunir dans les prochaines semaines, et l’on saura vite si les nouveaux députés acceptent de rendre des comptes à des assemblées qui n’ont aucun moyen légal de les y contraindre. Une bonne part de la réponse ne dépend d’ailleurs pas d’eux. Elle dépend de la capacité des plénums et des zborovi à durer, et peut-être de l’arrivée d’autres acteurs, les syndicats en premier lieu, qui disposent d’une continuité organisationnelle plus difficile à assurer pour des assemblées dont les membres se renouvellent rapidement.
Quoi qu’il advienne, l’expérience mérite mieux que la place que lui accordent les commentaires européens, qui n’y voient qu’une révolte contre un autocrate. Dans les démocraties situées au centre du système-monde, on discute depuis trente ans, dans les colloques et les commissions, de la meilleure manière de corriger l’aristocratie élective. Dans un pays de la périphérie européenne, pauvre, et que sa jeunesse quitte par centaines de milliers, quelques dizaines de milliers d’étudiants ont essayé de le faire en vrai, sans autorisation, et avec un succès que personne n’avait prévu. Il n’y a là aucune recette à exporter. Il y a au moins une preuve que l’imagination institutionnelle ne se trouve pas toujours là où on l’attend.