Mise à jour : 17-04-2026
J’ai lu un jour le récit du procès d’un dissident soviétique. Le juge lui a demandé : comment lui, simple citoyen soviétique, en était-il venu à rejeter le pouvoir soviétique ? Des gens mal intentionnés lui avaient sans doute glissé de mauvais livres qui l’avaient détourné du droit chemin, n’est-ce pas ? Au fait, de quels livres antisoviétiques s’agissait-il ? Le dissident a répondu que c’était Alexandre Dumas qui avait fait de lui un antisoviétique. Quand il a fini de lire, juste avant que les mousquetaires ne décident de se rendre en Angleterre pour sauver la reine. Ils sont montés à cheval et ont galopé vers la Manche. Sans fiche personnelle certifiée par le comité du Parti, sans l’accord du premier département, sans obtenir de visa de sortie…
Et moi, je suis devenu antisoviétique à 13 ans. Pas à cause des « Trois Mousquetaires », mais à cause de la glace. Je me souviens qu’on nous disait que la glace soviétique était la meilleure du monde. Je me souviens de toutes ces histoires de Noël sur Churchill, qui avait vu des enfants soviétiques manger de la glace en hiver et s’était exclamé, bouleversé, qu’il était impossible de vaincre un tel peuple.
Et à 13 ans, je me suis retrouvé à Budapest pour trois ans – mon père était chauffeur, il travaillait à l’ambassade de l’URSS en Hongrie et conduisait l’ambassadeur soviétique. Et la première chose que j’ai faite, c’est de goûter la glace hongroise – il fallait bien que je comprenne à quel point la glace soviétique surpassait toutes les autres. Ce fut une surprise, comme un coup de poing en plein visage. J’ai compris quelle camelote on nous servait dans un cornet en gaufre et qu’on nous faisait passer pour quelque chose de magnifique. Je ne connaissais pas encore le divine gelata italienne, ni la délicate glace plombière française, ni les fantastiques sorbets aux dizaines de parfums différents. Je ne connaissais pas les parfums pistache, caramel, mangue, rhum ou tiramisu. Je ne connaissais pas la glace au Campari et au pamplemousse rose. Mais il m’a suffi d’une simple glace hongroise au citron pour comprendre qu’on m’avait menti toute ma vie. Si ces gens mentent même sur des détails, comment peut-on leur faire confiance sur l’essentiel ?
Il me semble que la cause principale de toutes les guerres, c’est l’ignorance. Les gens voyagent peu, et la grande majorité des Russes n’ont jamais quitté le pays. Et s’ils sont sortis, ce n’est pas plus loin que la Turquie. Et ils croient ce qu’on leur raconte à la télévision : que les Français et les Allemands ne rêvent que de s’emparer de la Mordovie. Que les Suisses vivent moins bien que les habitants de Saransk. Que les Polonais se réveillent et commencent aussitôt à réfléchir à la manière de nuire à la Grande Russie. Ils envient notre spiritualité. La xénophobie naît de l’ignorance et du manque de curiosité. Et les gens croient en leur exceptionnalité et en leur grande culture. Ils croient aux garçons crucifiés, à Bandera et aux moustiques guerriers issus des laboratoires de l’OTAN. Ils croient au chromosome supplémentaire et au caractère unique. Ils croient au complot juif et au fait que l’Anglaise fait des bêtises.
Mais l’ennemi n’existe qu’à distance. Approche-toi, parle-lui, bois un verre avec lui, et l’ennemi disparaît. Le monde ne se divise pas entre les « nôtres », les bons, et les « étrangers », les mauvais. Il se divise entre ceux qui ont vu et ceux qu’on maintient dans l’ignorance. Et les véritables remèdes contre la xénophobie, ce sont la curiosité, l’ouverture d’esprit, la bienveillance et le désir d’en savoir le plus possible.