La voix de l'opposition russe et de la résistance ukrainienne

Russie, Ukraine

« Merci » à Poutine pour ça…Alexander Adelfinsky : L’Ukraine est un exemple héroïque pour les Russes et une occasion de se libérer des « liens » du chauvinisme impérialiste russe.

Commentaire de Jean Pierre :

Ce texte est d’une limpidité remarquable : il permet de comprendre tout l’enjeu de cette guerre pour ceux qui aspirent à « descendre sur le Maïdan ».

Ceux qui ont vécu à l’époque soviétique se souviennent de cette phrase ironique : « Le printemps est arrivé, l’été est là – merci au Parti pour cela ! »

Alors que se poursuit le saccage des centres logistiques russes et d’autres installations, il est temps d’actualiser ces vers :

La Russie brûle à nouveau quelque part –

Remercie le « rashisme » pour cela !

Il est erroné de confondre la légitime défense des Ukrainiens face à l’agression russe avec la notion de cruauté excessive ; les Russes ne doivent dire « merci » qu’à la junte russe : c’est la Russie qui a envahi, c’est l’Ukraine qui se défend, et cela ne peut être occulté par aucun argument ni raisonnement actuel.

Pour parler concrètement des installations contenant du « matériel » militariste, ce n’est un secret pour personne que cette mauvaise tradition remonte à l’URSS, où les entrepôts stockaient tout ce dont l’armée pouvait avoir besoin, selon le principe de l’indissociabilité de la vie civile et des besoins militaires. Staline, Khrouchtchev et le « cher Léonid Ilitch », si l’on fait abstraction des slogans, se moquaient bien du fait que le citoyen lambda soit constamment « exposé » par le pouvoir à divers risques : pour un tel État, la « lutte éternelle » était un mode d’existence.

Mais aujourd’hui, le problème ne réside même pas dans la mauvaise continuité ni dans le fait que la vie humaine soit fondamentalement considérée par l’empire comme le carburant d’une guerre sans fin. Le problème, c’est que la réaction de la population face à ce qui se passe actuellement en Russie reste, hélas, superficielle et cantonnée à la « zone de visibilité immédiate » : « encore une fois, ce sont “eux” qui ont frappé », « qui va maintenant nous dédommager ? » et « où est l’argent, Zin ? »… – alors qu’à peine commence-t-on à établir un lien mental avec l’agression de longue date perpétrée par son propre État.

C’est précisément dans cette enchaînement logique – « invasion plus conséquences » – que la situation n’est pas comprise par la majorité ; or, si l’on se place dans une perspective d’humanité maximale, il s’agit en fait d’une sorte de « guerre en général », comme si les deux camps s’étaient envahis mutuellement, simultanément, au coup de sifflet d’un arbitre de football commun aux deux équipes.

À de rares exceptions près, l’analyse la plus intelligente de la situation à l’heure actuelle consiste à se demander « pourquoi toute cette guerre », comme si elle était venue un jour « nous rendre visite pour les fêtes », à l’instar d’un « sapin né dans la forêt », « toute seule », à l’instar de la « Crimée à nous », qui soudain – d’un seul coup – et comme par elle-même « est revenue dans son port d’attache », « s’est rattachée » sans crier gare. Comme on dit : « Mais qu’est-ce qui s’est passé ?! »

Pour l’instant, le regard du peuple n’est, pour ainsi dire, tourné que vers ses pieds ou à hauteur des yeux – et pas plus haut, sans compréhension adéquate des interrelations. Ce n’est pas le regard de citoyens, mais celui d’une population qui, pendant des siècles, a été élevée comme l’objet de l’arbitraire impérial. L’absence de sujet chez les Russes – c’est là le mal même qui leur cause du mal, à eux-mêmes et à tous ceux que les Russes ont attaqués et continuent d’attaquer, sans même prendre conscience que l’expansion est systématiquement le fait de la Russie !

Le problème, c’est que l’absence de responsabilité est, en substance, présentée par l’idéologie impériale comme une qualité et un avantage : si on nous dit d’attaquer, eh bien on attaque et on ment en prétendant qu’on a été attaqués, ou bien on dit que « ça s’est produit tout seul ». C’est du n’importe quoi, mais c’est malheureusement ainsi qu’ils raisonnent. Vu de l’extérieur, cela ressemble à une folie collective, où l’évidence de sa propre agression est niée, et où l’on prétend que tout le monde nous a « trompés » et « nous a toujours fait du tort ».

Si un jour les Russes parviennent à considérer ces démons arrogants installés sur le trône suprême comme leurs ennemis numéro un, qu’il faut renverser ou, à tout le moins, saboter la réalisation de leurs « caprices », alors on pourra parler de l’émergence d’une subjectivité et d’une certaine volonté de ne plus être de simples unités statistiques, mais un peuple composé de citoyens dotés d’une conscience de soi.

L’Ukraine, qui se défend actuellement, est justement un exemple de forte conscience civique. C’est pourquoi le « rashisme » l’a choisie pour son invasion, car la junte craint de perdre ses esclaves russes s’ils comprennent qu’il est possible de vivre non pas sous le joug d’un nouveau tsar, mais de descendre sur le Maïdan, d’exprimer sa volonté, d’organiser des élections, de changer de gouvernement – et c’est là une possibilité, une chance de se libérer du joug du « rashisme ».

L’Ukraine est un exemple héroïque pour les Russes et une occasion de se libérer des « liens » du russisme impérialiste.

Gloire à l’Ukraine !

https://www.kasparovru.com/material.php?id=6A6323AA042F8