Charlie Hebdo
31 août 2026
Fidèle parmi les fidèles de Volodymyr Zelensky, Mykhaïlo Fedorov a passé sept ans à construire la vitrine technologique du régime et à numériser l’effort de guerre. Éjecté du ministère de la Défense après six mois passés à bousculer les généraux et les marchés militaires, le trentenaire se découvre soudain une âme de démocrate en réclamant des élections. La croisade anticorruption d’un enfant du pouvoir devenu son premier rival.
L’union sacrée ukrainienne était censée tenir jusqu’au dernier char russe sur le territoire. Sur le papier, la vitrine était impeccable : les généraux faisaient la guerre, Volodymyr Zelensky assurait la tournée des parlements occidentaux, et les rares députés d’opposition fermaient prudemment leur gueule pour ne pas effrayer les donateurs. Mais le vernis a fini par se craqueler de l’intérieur. Le 18 août, après un mois de silence radio, l’ancien ministre de la défense Mykhaïlo Fedorov a dégainé son smartphone pour régler ses comptes en vidéo avec son ancien patron. Une semaine plus tard, le 25 août, l’ex-ministre achevait la présidence dans les colonnes de Reuters avec un bilan clinique : l’Ukraine « perd lentement la guerre », l’appareil d’État plafonne à « 5 % de ses capacités », et la corruption paralyse le sommet du pouvoir. Son remède : organiser des élections présidentielles immédiates, quitte à installer les urnes sous les missiles russes.
À Kiev, la réplique a fusé, la présidence hurlant à la trahison politique. Mais la secousse est d’autant plus brutale que le coup de poignard ne vient pas d’un rival : Mykhaïlo Fedorov, 35 ans, est avant tout le gamin de la tech qui a co-construit le phénomène Zelensky en 2019, numérisé l’administration d’un pays en ruine et structuré toute la guerre des drones. Le golden boy du gouvernement, viré en juillet de la Défense après six mois de mandat, découvre soudain les vices d’un système dont il a été le premier VRP pendant sept ans.
Start-up nation
Avant de se rêver en stratège militaire, Mykhaïlo Fedorov incarne cette génération post-soviétique biberonnée au marketing et au culte de la start-up. Né en 1991 à Vassylivka (Zaporijjia), il monte son agence digitale SMMSTUDIO à 22 ans et tente une incursion politique en 2014 chez « 5.10 ». Cette formation libertarienne résume son programme à deux chiffres : 5 % de taxe sur les ventes, 10 % sur les salaires. L’objectif est de supprimer le reste et ravaler l’État au rang de concierge de nuit pour bâtir le Singapour de l’Est. La candidature fait un bide, mais le logiciel mental est installé : l’administration est une machine corrompue que seule la technologie peut court-circuiter. Le déclic survient en 2018, quand son agence récupère la communication des spectacles de Volodymyr Zelensky. L’année suivante, alors que l’acteur vise la présidence, Fedorov siphonne l’électorat du président sortant Poroschenko à coups de vidéos virales et de ciblage algorithmique. À 28 ans, le jackpot tombe : un siège de député et le ministère de la « Transformation numérique ». Le mandat tient en un slogan, « L’État dans un smartphone ». En 2020, il accouche de Diia (« Action »), l’application qui aspire passeports, impôts, permis de conduire et créations de sociétés – bref, l’intégralité de la paperasse ukrainienne.
Dans un pays où la corruption ambiante imposait de graisser la patte au moindre gratte-papier, le soulagement est immédiat. « Il faut lui rendre cette justice : la numérisation a porté un coup très dur à la petite corruption, explique à Charlie Tetyana Shevchuk, juriste au Centre d’action anticorruption (AntAC) à Kiev. Auparavant, pour obtenir le moindre certificat en moins d’un mois, les gens étaient obligés de verser un pot-de-vin aux fonctionnaires locaux. Avec l’application, tout se fait avec des données objectives. »
Ubérisation de la guerre
Quand les chars russes fondent sur Kiev en février 2022, la clique des publicitaires et communicants qui entoure Zelensky doit subitement troquer les métriques d’audience contre des calibres d’artillerie. Fedorov, lui, ne change rien à sa méthode et applique la logique start-up au champ de bataille. Dès les premières heures de l’invasion, il interpelle directement Elon Musk sur Twitter pour lui réclamer des terminaux Starlink, inondant le front de paraboles blanches pour maintenir l’armée connectée sous les bombes russes. Dans la foulée, il lance la plateforme de levée de fonds United24 et signe des accords stratégiques avec Palantir.
Mais son grand coup d’évangélisation s’appelle Brave1, une plateforme conçue pour disrupter la guerre : au lieu de subir les lenteurs d’un état-major engourdi, Fedorov arrose de subventions des centaines d’ateliers bricolant des drones FPV dans des garages. Mieux, il transforme le front en jeu vidéo géant. Chaque frappe filmée rapporte des crédits sur le « Brave1 Market », sorte d’Amazon militaire : 12 points le troufion russe abattu, 40 le char détruit, 120 le prisonnier vivant. Les unités s’affrontent sur un tableau d’honneur public pour débloquer drones thermiques, brouilleurs ou robots. La méthode fait un carnage chez les blindés russes. Désormais membre de la Stavka – le conseil de guerre présidentiel -, le ministre de 31 ans devient l’idole des brigades de volontaires. « Il a montré que des réformes militaires rapides étaient possibles, qu’on pouvait gagner cette guerre par la technologie », rappelle Tetyana Shevchuk. Alors que l’armée s’embourbe dans la corruption et la pénurie d’hommes, Zelensky décide d’exploiter cette aura : le 14 janvier 2026, Fedorov est bombardé ministre de la Défense.
Robots contre État-Major
À son arrivée au ministère, le constat est clinique : l’armée tombe en miettes. Deux millions d’hommes esquivent la conscription, 200 000 déserteurs sont déclarés, et les fantassins pourrissent sur place faute d’évacuation. Pour stopper l’hémorragie, le ministre veut tout robotiser. Devant les députés, il martèle sa doctrine : « Plus de robots, c’est moins de pertes, plus de technologie, c’est moins de morts. » Son plan prévoit 25 000 robots terrestres logistiques pour « retirer l’infanterie de la première ligne pour que les soldats n’aient plus à passer des mois terrés dans des tranchées sous les bombes ». La méthode heurte de plein fouet le commandant en chef Oleksandr Syrsky. Formé à l’école soviétique de Moscou, le général de 61 ans impose une gestion centralisée et disciplinée des troupes – une rigidité illustrée par le scandale du 425e régiment d’assaut « Skelya », visé par des enquêtes pour sévices et pour avoir expédié des recrues au front sans préparation.
Mais le vrai champ de mines se trouve dans les tiroirs-caisses du ministère. Toujours prompt à faire sa propre communication, Fedorov parade mi-juin dans la presse : ses cadres passeront au détecteur de mensonges et les taupes du privé finiront en prison. Sa méthode consiste à imposer des appels d’offres transparents via l’Agence des marchés de Défense. «Les marchés militaires fonctionnaient sur un système de favoritisme politique, décrypte Tetyana Shevchuk. Ceux qui étaient proches du pouvoir ou connaissaient certains députés obtenaient les contrats d’État. » L’affront est impardonnable, et selon le Financial Times, industriels lésés et généraux alliés filent illico se plaindre à la présidence.
Éjecté du pouvoir
Rue Bankova, au siège de la présidence ukrainienne, Zelensky n’a pas besoin de se faire prier face à ce rival montant. Le 15 juillet 2026, le couperet tombe : Fedorov est débarqué sans ménagement au profit d’un profil sécuritaire docile. Sauf que l’éviction tourne au fiasco. À Kiev, civils et vétérans descendent dans la rue pour exiger le retour de leur ministre fétiche et le départ du général Syrsky. Pris de court, le président lâche du lest et sacrifie le commandant en chef une semaine plus tard pour faire retomber la pression, tout en cadenassant le ministère.
Éjecté mais porté par la rue, Fedorov commet sa première erreur de calcul : confondre soutien militaire et plébiscite présidentiel. Sa vidéo du 18 août réclamant des élections immédiates fait un flop. « Les gens voulaient un bon ministre pour gagner la guerre, pas une foire d’empoigne politique », soupire Shevchuk. Isolé, le prodige a tout de même fait sauter le verrou du silence. Alors que le mandat de Zelensky est expiré depuis deux ans et que les affaires s’accumulent, l’Ukraine s’enfonce dans ce que la juriste d’AntAC qualifie de « crise politique permanente de basse intensité », où la défiance grandit sans le moindre levier démocratique pour sanctionner le sommet de l’État.
De quoi faire sourire jaune les militants de gauche, qui existent malgré tout en Ukraine. « Fedorov s’est découvert une âme d’opposant le jour où il a été viré », raille Vitaliy Dudin, avocat et cofondateur du mouvement de gauche Sotsialnyi Rukh. « Tout ça, c’est un conflit interne aux élites, entre personnes qui partagent toutes la même vision néolibérale. Quand tout allait bien pour lui, il était contre les élections. » Pour le militant, le bât blesse surtout sur l’utilisation réelle de la technologie : « Architecte de la numérisation, il n’a rien fait pour adapter Diia à la démocratie participative. » L’application aurait pu organiser des consultations ou rendre du pouvoir aux municipalités mais bizarrement, la disruption s’est arrêtée au seuil de la souveraineté populaire. Surtout, l’avocat pointe le paradoxe du personnage : « Croire qu’on pourra réparer l’État avec de la technologie sans jamais se demander qui aura le pouvoir. » À force de croire qu’un État en guerre se pilote comme une start-up californienne, Fedorov s’est pris les pieds dans son propre algorithme. Le geek de Zaporijjia pensait moderniser l’Ukraine à coups de KPI et de levées de fonds. Il découvre aujourd’hui que sa méthode s’est fracassée autant sur le cynisme des apparatchiks que sur sa propre vanité d’enfant gâté du pouvoir, persuadé de pouvoir renverser la table après avoir passé sept ans à la dresser.