La voix de l'opposition russe et de la résistance ukrainienne

Russie, Ukraine

Féministes en temps de guerre

Viktoriia Chvaher

Viktoriia Chvaher est membre de l’Atelier féministe. Publié par l’Atelier féministe. Les intertitres sont de la rédaction. Avril 2026.

Publié dans : Soutien à l’Ukraine résistante N°49-50 – 1 juillet 2026

Le début de l’invasion russe à grande échelle a bouleversé la vie de millions de femmes ukrainiennes. Beaucoup ont dû déménager à plusieurs reprises, réorganiser leur vie professionnelle et repenser leurs valeurs et leurs convictions.

Le matin du 24 février 2022 a marqué un point de non-retour pour toutes les Ukrainien·nes, mais chacune s’est réveillée ce jour-là avec un sentiment différent. Pour les féministes ukrainiennes, la fin du mois de février est toujours une période chargée, car nous nous préparons pour le 8 mars, Journée internationale des femmes. La communauté féministe en Ukraine profite traditionnellement de cette occasion pour organiser des marches, des manifestations et des campagnes sociales visant à sensibiliser le public aux problèmes actuels d’inégalité entre les sexes et à encourager la population à soutenir la ratification de la Convention d’Istanbul. Les féministes ont toujours été en première ligne de la lutte pour les droits humains en Ukraine ; c’est pourquoi elles ont été parmi les premières à prendre conscience de l’ampleur des progrès réalisés entre 2014 (après la Révolution de la dignité) et les conséquences de 2022, qui risquent d’être perdus à cause de l’invasion. Daryna Mizina, qui travaille pour Amnesty International Ukraine, affirme que même des années de travail dans le domaine de la violence à l’égard des femmes n’ont pas pu la préparer aux atrocités et aux cas de viols massifs commis par l’armée russe dans la région de Kyiv. Viktoriia Karpa, avocate au sein de l’Association des femmes juristes ukrainiennes « Yur-Fem », ajoute qu’il était nécessaire de continuer à travailler, même si cela s’est avéré épuisant sur le plan émotionnel car, en tant qu’Ukrainienne, elle pense constamment à sa famille et à son pays. Cependant, lorsqu’elle a finalement participé à un webinaire professionnel une semaine après le début de l’invasion, cela lui a apporté un soulagement car, si l’armée russe pouvait venir perturber le cours normal de la vie, elle ne pouvait pas lui enlever ce qu’elle avait en elle : ses connaissances, son expérience, son expertise.

35 000 femmes sous les drapeaux

Pour de nombreuses autres féministes, le début de l’invasion à grande échelle a été la raison pour laquelle elles ont décidé de s’engager dans l’armée en tant que soldates ou de se porter volontaires pour répondre aux besoins de l’armée. Ces réflexions sur le rôle du genre dans la défense du pays sont partagées par Anna Ivantsyk, Anastasiia Vinslavska et Daria (dont le nom de famille n’est pas divulgué pour des raisons de sécurité), qui ont rejoint les 35 000 autres femmes servant dans les forces armées ukrainiennes à des postes de combat. Elles estiment que l’armée s’est considérablement modernisée depuis 2014, mais que les problèmes liés au genre persistent. L’un des problèmes les plus urgents est que l’uniforme standard est conçu uniquement pour les morphologies masculines ; par conséquent, les uniformes que les femmes soldates reçoivent du gouvernement ne leur vont pas bien et sont inconfortables. Heureusement, certaines ONG fournissent aux femmes sur le front des uniformes adaptés ainsi que des produits d’hygiène féminine ; l’une d’entre elles est Zemliatchky.

Malgré les obstacles auxquels elles sont confrontées dans l’armée, Anna, Anastasiia et Daria ne regrettent pas leur décision de s’engager comme soldates, car elles estiment que « la volonté de se battre et de défendre son pays ne dépend pas du genre ».

Une activité réorientée par la guerre

De nombreuses féministes ont également commencé à faire du bénévolat ou ont réorienté leur activité professionnelle vers des thèmes liés à la guerre après le 24 février. Iryna Zemliana, qui avait l’habitude d’interviewer des experts étrangers sur les chances de l’Ukraine d’adhérer à l’OTAN, a commencé à diriger un centre de recrutement pour les étrangers souhaitant venir rejoindre les Forces armées ukrainiennes.

Une autre journaliste, Iryna Sampan, a raconté que, pendant les premiers jours de l’invasion, elle voulait faire quelque chose de plus concret que d’écrire des articles ; elle a donc acheminé depuis l’UE vers l’Ukraine des voitures dont on avait besoin au front. La décision de servir leur pays s’est imposée naturellement aux féministes ukrainiennes et s’inscrivait dans leurs valeurs, car comme l’a déclaré Viktoriia Kapra, avocate :

« L’Ukraine est un défenseur qui protège son territoire, son peuple et tout ce que la Russie veut lui enlever. Et défendre ce qui vous appartient, c’est la primauté du droit. »

L’association de femmes de Kharkiv Sphère a également dû faire face à de grands changements avec le début de l’invasion, comme l’a expliqué Anna Charygina, sa directrice de programme. Le plus grand défi pour poursuivre leur travail tient à leur emplacement : Kharkiv est une ville ukrainienne située à la frontière avec la Russie et elle a été lourdement bombardée dès les tout premiers jours de l’invasion. Marta Tchumalo, cofondatrice du Centre non gouvernemental Women’s Perspectives à Lviv, explique que son organisation est également confrontée à des difficultés, mais d’une manière différente, car Lviv, ville proche de la frontière avec la Pologne, est devenue dès le début de l’invasion un centre d’accueil pour les femmes et les enfants déplacés à l’intérieur du pays.

L’ONG a donc réorienté ses activités pour répondre aux besoins de cette population vulnérable et a commencé à gérer des refuges. La philosophie de ces refuges est de ne pas priver les femmes de leur autonomie et de leur pouvoir sur leur propre vie ; ainsi, le refuge leur fournit un hébergement et des denrées alimentaires, mais ce sont les femmes qui décident elles-mêmes, par exemple, de ce qu’elles vont cuisiner. L’ONG aide également ces femmes à trouver un emploi et apporte son soutien aux survivantes de violences sexuelles en temps de guerre. Marta Havrychko, chercheuse en études de genre au centre mémorial de l’Holocauste, a déclaré que le fonctionnement de son organisation avait également changé lorsque la guerre a éclaté, car elle fournissait une aide humanitaire à ceux qui en avaient besoin et évacuait également des civil·es des zones de combat. Elle a ajouté qu’elle consacrait désormais davantage de temps à la recherche et à des présentations sur l’invasion russe actuelle, et sur la manière dont celle-ci met en danger les femmes ukrainiennes et le patrimoine culturel de l’Ukraine.

Les recherches menées actuellement par Olena Strelnyk, sociologue, portent également sur les défis liés à la représentation des femmes et des personnes LGBT dans les médias ukrainiens pendant la guerre avec la Russie.

Ecrire, jouer, divertir, résister

Malgré la guerre, les sphères culturelles et du divertissement en Ukraine continuent de fonctionner et de se développer. Dans nos podcasts, nous avons eu l’occasion d’animer des discussions entre des féministes actives dans le stand-up, la poésie et l’art. Les artistes de stand-up Iryna Gil, Nastia Zujvala et Anna Cotchegura affirment que la comédie a toujours été pour elles un moyen de remettre en question le discours selon lequel l’expérience masculine serait universelle. Toutes trois ont dû mettre leur carrière entre parenthèses pendant les premières semaines de l’invasion, car ce n’était pas le moment de faire de l’humour et elles ont également dû évacuer Kyiv.

Cependant, par la suite, soit elles sont revenues dans la capitale et ont recommencé à se produire en stand-up, mais désormais dans des abris anti-bombes pour des raisons de sécurité, soit elles sont restées en exil et se sont produites en ligne via le streaming. Leur motivation pour revenir à la comédie était de pouvoir reverser une partie des recettes de leurs spectacles à l’armée ukrainienne. La guerre à grande échelle a définitivement bouleversé leur routine de travail. La plupart de leurs spectacles sont désormais liés à la guerre, car c’est une réalité que vivent à la fois les artistes et le public.

L’une des humoristes, Nastia, explique que l’humour est désormais un moyen d’exprimer sa colère et ses inquiétudes. Trois poètes – Mano Glonti, Anna Gruver et Daryna Gladun – ont également raconté comment la guerre avait influencé leur capacité à écrire et à créer. Mano explique que la poésie est devenue un moyen d’exprimer ses émotions lorsqu’elle se sentait submergée par l’actualité, mais en même temps, ces poèmes ne lui semblent pas achevés et elle n’est pas sûre de pouvoir à nouveau écrire quelque chose qui la satisfasse. Elle estime toutefois que la poésie est un art destiné aux moments les plus difficiles, car les gens en ont besoin pour créer des liens, s’exprimer et ressentir à nouveau des émotions.

Daryna complète ces réflexions en précisant que ses poèmes écrits pendant la guerre traitent eux aussi d’émotions : « J’ai commencé à écrire pour rester en contact avec moi-même et pour me convaincre que j’existe toujours, que je suis importante et que mon expérience mérite d’être partagée », commente-t-elle. Quant à Anna, elle a écrit toute une série de poèmes intitulée « Je veux juste partager un moment » après le début de l’invasion, afin d’exprimer sa conviction que l’art ne peut jamais être en dehors de la politique.

Alevtyna Kakhidze, qui est artiste, estime également que l’art est indispensable en ces temps difficiles que sont ceux de la guerre, car il aide à préserver et à prolonger les souvenirs : « Les souvenirs sont très importants, car ils aident à construire l’avenir. Nous ne pouvons rien construire de nouveau sans connaître notre passé. » Pendant la guerre, elle a commencé à mettre en avant le lien entre les générations dans son art, car c’est l’histoire de sa famille : sa grand-mère a vécu la Seconde Guerre mondiale, sa mère a vécu sous l’occupation russe de 2014 jusqu’à sa mort en 2019, et Alevtyna elle-même a passé les premiers jours de l’invasion russe à grande échelle cachée dans la cave : « Moi, ma mère et ma grand-mère – nous avions toutes nos propres histoires de survie à la guerre. » Cette réflexion a donné lieu à l’exposition qu’elle vient d’organiser à Paris sur les générations de femmes ayant vécu la guerre.

Les féministes ont également partagé ce que cela fait d’être à l’étranger pendant la guerre totale en Ukraine et comment elles perçoivent aujourd’hui le féminisme occidental par rapport au féminisme ukrainien. Les dramaturges et la chercheuse en théâtre Anastasiia Kosodii, Lena Laguchonkova et Oksana Dudko sont toutes basées à l’étranger où elles poursuivent leur carrière dans le domaine du théâtre et ont évoqué la situation actuelle des professionnels de la création ukrainiens dans d’autres pays.

Elles estiment qu’il est de leur responsabilité de parler de l’Ukraine à l’étranger et qu’elles se doivent de le faire, sans quoi des non-Ukrainiens risqueraient de diffuser des récits erronés, voire dangereux. Cependant, elles souhaitent également être considérées avant tout comme des professionnelles, et non simplement comme des réfugiées ayant besoin d’aide et d’assistance. Il est parfois difficile, sur le plan émotionnel, de partager les mêmes récits traumatisants d’expériences personnelles uniquement pour le divertissement du public.

Oksana, qui vit au Canada, soulève également le problème du fait que les étrangers se lassent d’entendre parler de la guerre en Ukraine et que de moins en moins de personnes continuent de suivre l’actualité ; il incombe donc aux Ukrainiens de l’étranger de trouver des moyens de maintenir le débat sur l’Ukraine.

Anna Khvyl, musicienne, a également du mal à trouver les mots justes pour parler de la guerre à l’étranger sans en faire un sujet de conversation futile. Au cours de la discussion, elle a fait part de sa déception face au fait que les communautés féministes occidentales s’en tiennent à un programme de résistance non violente et refusent d’écouter les féministes ukrainiennes.

Elle estime que « le droit de résister est un droit féministe fondamental qui permet de se protéger. Lorsqu’un agresseur vous fait du mal, vous n’avez d’autre choix que de vous défendre en recourant également à la force physique ». Les humoristes Iryna Gil, Nastia Zukhvala et Anna Cotchegura ont également évoqué leur sentiment d’éloignement vis-à-vis du féminisme occidental en raison de ses discours pacifistes, et ont expliqué comment la militarisation et le nationalisme façonnent leur propre féminisme, spécifiquement ukrainien.

Les chercheuses Marta Havryshko, Marta Tchumalo et Olena Strelnyk ont expliqué qu’elles souhaiteraient que les médias occidentaux ne mettent pas autant l’accent sur la victimisation des femmes ukrainiennes et qu’ils mettent plutôt davantage en avant leur force et leur résilience : celle des femmes qui sont dans l’armée, qui font tourner l’économie, qui font du bénévolat, qui s’occupent des enfants évacués ou qui assument tout autre rôle actif dans la société pendant la guerre, comme le font la plupart des femmes ukrainiennes.

Dans la guerre, préparer l’avenir

Quant à la vision de l’avenir, beaucoup sont pleines d’espoir et plutôt optimistes. Anna Ivantsyk, Anastasiia Vinslavska et Daria, qui servent actuellement dans les Forces armées ukrainiennes, affirment que les soldats se battent pour que les civils puissent continuer à mener une vie paisible, mais elles partagent en même temps la conviction que tout le monde en Ukraine doit suivre une formation militaire et médicale. Elles estiment que, malgré toutes les tragédies que l’invasion russe a entraînées en Ukraine, la guerre peut également être un catalyseur de changements positifs dans la société, et elles citent la ratification de la convention d’Istanbul, intervenue en juin 2022, comme l’un de ces exemples. Les militantes des droits des femmes Yana Pekun, Viktoriia Karpa et Daryna Mizina ont déclaré que la ratification de la convention avait été l’un des moments les plus réjouissants de la guerre. Si elles reconnaissent que cette mesure a été prise en partie pour satisfaire aux exigences de la candidature à l’UE, elles estiment également que la raison principale réside dans la concrétisation du travail acharné accompli par les féministes ukrainiennes pendant dix ans pour parvenir à cette ratification.

Elles ne pensent toutefois pas que le combat soit terminé et sont conscientes du travail considérable qu’il reste à accomplir à la communauté féministe ukrainienne à l’avenir pour garantir la bonne mise en œuvre de cette loi. Elles considèrent toutefois que l’acte de ratification constitue déjà une victoire des valeurs démocratiques de l’Ukraine face à la Russie profondément patriarcale : « En ratifiant la convention d’Istanbul, l’Ukraine a fait un bond en avant de plusieurs milliers de kilomètres par rapport à la Russie patriarcale et violente », a commenté Viktoriia Karpa.

Les poètesses Mano Glonti, Anna Gruver et Daryna Gladun ont toutefois quelques inquiétudes quant à l’avenir et expliquent comment la radicalisation peut avoir un impact négatif sur la vie des femmes. Elles craignent que les pays qui aident beaucoup l’Ukraine aujourd’hui, comme les États-Unis et la Pologne, puissent plus tard influencer de manière négative les politiques ukrainiennes en matière de droits des femmes, car ils ont leurs propres lois catastrophiques sur l’interdiction de l’avortement, par exemple. Elles sont toutefois convaincues que la communauté féministe ukrainienne est forte et capable de résister aux pressions extérieures.

Les militantes de terrain Nata, Brie et Jenya Dzekun partagent ces mêmes inquiétudes, affirmant que de nombreux Ukrainiens admirent aujourd’hui des pays comme les États-Unis, la Pologne et la Turquie parce qu’ils nous soutiennent dans notre lutte contre l’agression russe, mais qu’il est important de réaliser que ces États ne sont pas parfaits non plus et que nous devons construire notre propre démocratie.

Elles ajoutent que les médias ukrainiens font un excellent travail pour mettre en avant la contribution des femmes et des personnes LGBT à la future victoire de l’Ukraine ; elles espèrent donc que cela favorisera la tolérance et l’égalité au sein de la population. La vision de l’avenir des féministes ukrainiennes est bien résumée par Iryna Sampan :

Nous devons et nous continuerons à nous battre malgré tous les obstacles. L’essentiel pour nous aujourd’hui est de résister avec succès à l’agression russe. Ensuite, nous nous attellerons à la construction d’une société juste.

Comment les féministes ukrainiennes vivent-elles pendant la guerre ? De la même manière que les autres Ukrainiens, car ce qui prime pour toute personne, c’est la crainte pour sa propre vie, celle de ses proches et l’avenir de son pays. Cependant, les féministes ukrainiennes prouvent qu’elles ont su maîtriser leurs émotions et canaliser leur colère et leur peur vers ce qu’elles font le mieux : l’aide aux populations vulnérables d’Ukraine, le militantisme et la promotion de la culture ukrainienne sur la scène internationale.

Les féministes se concentrent désormais sur la manière dont elles peuvent mettre à profit leurs compétences et leurs connaissances pour aider l’Ukraine à résister à l’agression russe non provoquée et, dans le même temps, veiller à ce que la société ukrainienne continue d’évoluer vers l’égalité pour tous. Elles espèrent davantage de solidarité et de coopération avec les féministes du monde entier et élaborent des plans pour faire face aux problèmes sociétaux engendrés par cette guerre à grande échelle.

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