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Élections en Saxe-Anhalt : une alliance rouge-brun au profit de Poutine ? Ornella Guyet de Desk Russie

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20 septembre 2026

Commentaire de Robert :

La couverture du magazine d’extrême droite Compact, datée d’avril 2023, représente la dirigeante du BSW Sahra Wagenknecht marchant de front avec un manifestant membre du parti néo-nazi, illustrée par la citation suivante : « Front transversal : comment la droite et la gauche peuvent mettre un terme aux bellicistes. » Pour nous militants internationalistes en France, qui défendons le droit légitime des ukrainiens de chasser les envahisseurs fascistes russes par les armes, cette photo nous interpelle et elle devrait faire mal à des militants de gauche normalement constitués cérébralement. Sur quoi, malgré une rupture formelle entre France Insoumise et le BSW, Jean Luc Mélenchon est-il en désaccord avec l’orientation de Sahra Wagenknecht sur la Russie ? Les sanctions économiques ? La condamnation des frappes ukrainiennes sur les centres énergétiques russes (ports, raffineries…), obstacles au processus de paix ? L’illégitimité du président Zélensky – Mélenchon s’était prononcé pour un référendum sous les bombes dans le Donbass ? Disons que le leader de FI prend des distances avec un mouvement qui devient pour le moins « infréquentable », alors même qu’il partage dans les faits la même orientation politique à l’international sur la Russie. C’est une orientation qui va être très dure de continuer à maintenir dans la campagne présidentielle pour mai 2027.

Il y a une semaine et demi, l’AfD remportait les élections en Saxe-Anhalt. Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, un parti d’extrême droite se retrouve donc en position de gouverner un Land allemand. Toutefois, il ne doit ce succès qu’au fait que le parti de « gauche conservatrice » de Sahra Wagenknecht, le BSW, a franchi la barre des 5 % nécessaires à son entrée au Parlement. Or, les deux partis sont d’accord sur beaucoup de points, à commencer par leur rapport à la Russie, et le BSW a annoncé dès la publication des résultats être prêt à un « travail en commun » avec l’AfD. Un magazine néonazi et complotiste, Compact, a beaucoup fait pour ce rapprochement.  Le triomphe de l’AfD est un succès incontestable pour Poutine, dans la guerre hybride qu’il mène contre les Européens…

Contre toute attente, le BSW (Bündnis Sahra Wagenknecht, Alliance Sahra Wagenknecht) a franchi la barre des 5 % lors de l’élection du Parlement de Saxe-Anhalt, quand l’AfD réunissait environ 44 % des voix 1. Or, si cela n’avait pas été le cas, tout aurait été différent : les autres partis représentés auraient obtenu suffisamment de sièges pour pouvoir gouverner sans l’AfD. Au lieu de cela, en prévoyant de s’abstenir lors de l’élection du ministre-président (équivalent régional du chancelier) du Land, le parti de Wagenknecht offre le siège à Ulrich Siegmund, le leader de l’AfD, de manière quasi certaine. Mais ce résultat n’est peut-être pas complètement le fruit du hasard.

Selon Der Spiegel, plusieurs groupes, en premier lieu le magazine néonazi et complotiste Compact, ont mené une campagne active pour un « vote tactique » allant dans cette direction. Immédiatement avant les élections, ce dernier a consacré son numéro de septembre à faire campagne pour l’AfD. On y trouvait une annonce d’une mystérieuse « Alliance des électeurs stratégiques » en ce sens, mais aussi… une interview de Claudia Wittig, tête de liste du BSW, qui soulignait les convergences entre les deux formations politiques, pourtant censées se trouver dans deux camps opposés. Cette campagne s’est aussi déroulée sur Internet, notamment via des groupes Facebook et Telegram de « Citoyens pour la Paix ». De tels soutiens pourraient d’ailleurs valoir quelques ennuis au BSW, en matière de financement illégal de campagne électorale, s’il se révélait que le parti a pu être au courant de ces opérations, ce qu’il nie pour l’instant.

Diether Dehm, homme de l’ombre ?

Si l’on ne connaît pas précisément les personnes qui sont derrière cette « Alliance des électeurs stratégiques », en revanche, Compact a fourni sur le réseau X le nom d’un de ses soutiens : Diether Dehm, ancien député du Bundestag, qui fait le lien entre le magazineet le BSW. Dehm, qui vient de la gauche, entretient des rapports difficiles avec le BSW. Pour autant, il n’a jamais renoncé à s’y investir pour sa survie, y compris en faisant jouer ses relations à… Compact, dans lequel il a aussi appelé à voter pour le parti de « gauche conservatrice », comme le rapporte l’hebdomadaire Jungle World dans le portrait qu’il lui a consacré en janvier dernier. Pour lui, le BSW et l’AfD sont ainsi « les deux seuls partis valables pour s’opposer à la politique belliciste des élites allemandes », et « ceux qui sont sincèrement en faveur de la paix avec la Russie – qu’ils soient de l’AfD ou du BSW – devraient se mobiliser davantage ensemble ». Sur les réseaux sociaux, il prône « une alliance entre patriotes de gauche et de droite ».

L’avant-veille du scrutin en Saxe-Anhalt, Dehm a modéré un débat entre Claudia Wittig et un responsable de l’AfD, lors d’un « Festival pour la Paix » à Magdebourg, quelque temps après qu’elle a annulé sa participation à l’université d’été de Compact, illustration de la méfiance entretenue par le BSW avec la sulfureuse publication.

Querfront

D’autre part, les rapports entre Jürgen Elsässer, le fondateur de Compact qui vient lui-même de l’extrême gauche maoïste, et Sahra Wagenknecht sont anciens. Inconsolable après la chute de la RDA, le duo avait même écrit un livre en 1996. En 2022, le magazine, pourtant déjà empêtré dans la fange complotiste, antisémite et xénophobe, faisait sa « une » sur Sahra Wagenknecht, « la meilleure des chancelières », seule capable à ses yeux de rallier à elle « la gauche et la droite ».

À l’époque, Wagenknecht était encore, avec son époux Oskar Lafontaine, une des figures de Die Linke, qu’elle s’apprêtait à quitter pour fonder le BSW2. Ce fût chose faite l’année suivante, et une nouvelle occasion pour Elsässer de lui faire un appel du pied en vue de la création d’un « front transversal » (Querfront) entre elle et l’AfD, quelques semaines pourtant après qu’elle avait déclaré qu’il fallait « avoir une case en moins » pour accorder une interview à Compact.

Là, la sauce n’a pas pris : la brouille qui couvait est bien survenue, pour des raisons peu claires, mais sans doute à chercher du côté du refus de Wagenknecht de jouer le jeu. Depuis, Compact ne faisait plus campagne que pour l’AfD, critiquant même ici ou là la cheffe du BSW. En 2025, le magazine a même été banni de la couverture du congrès du parti, Alors qu’au même moment, la porte-parole des jeunes du parti lui accordait une interview.

Aujourd’hui, l’ambiguïté grandissante des rapports entre le BSW et l’extrême droite, représentée par Compact et l’AfD, est le fruit de cette longue histoire. Un rapprochement semble en cours, à l’aune des enjeux électoraux présents, même si Wagenknecht, qui a tout de même fini par accorder une interview à Compact TV, continue de le nier. Toujours est-il que Wittig, dirigeante du BSW de Saxe-Anhalt nouvellement élue, aurait taillé le bout de gras avec Elsässer jeudi dernier, lors d’une rencontre informelle à Berlin, selon Der Spiegel.

Moscou en embuscade ?

Des influenceurs russes ont-ils pu s’immiscer dans cette campagne pour un « vote tactique » et en faveur d’un rapprochement AfD/BSW/Compact ? Rien ne permet de l’affirmer, mais une chose est sûre : cette affaire arrange bien la Russie. En effet, ce trio se retrouve sur le soutien indéfectible à Moscou. Ainsi, tant le BSW que l’AfD demandent la fin des sanctions, ainsi que la remise en état le plus rapidement possible du gazoduc Nord-Stream. Tous deux s’opposent au réarmement de l’Allemagne face à la menace russe, le BSW et Compact demandant en plus la sortie de l’OTAN. Systématiquement, l’AfD s’est opposée aux sanctions contre la Russie et à l’aide militaire allemande à l’Ukraine. Deux jours après son succès électoral en Saxe-Anhalt, Alice Weidel a encore appelé à des « négociations de paix » axées sur la ligne voulue par Donald Trump, et elle a condamné « les frappes ukrainiennes constituant une menace pour la sécurité de l’Allemagne ».

Opposé, comme le BSW, au réarmement lorsqu’il s’agit de se protéger contre la menace russe, l’AfD envisage pour sa part de réarmer, mais pour employer l’armée au profit de son programme de « remigration » des étrangers non européens et Allemands d’origine étrangère et pour réprimer ses « ennemis de l’intérieur », ainsi que l’a déclaré, à peine élu, Siegmund :

« Nous ne diabolisons pas de manière générale la production de matériel militaire, car nous aurons naturellement besoin de moyens correspondants lors de futures offensives de remigration et d’expulsion – naturellement aussi dans l’intérêt de la sécurité intérieure, de notre propre stabilité et de la défense du pays. »

Au nom de la « paix »…

Souvent, ce soutien à Poutine est maquillé en initiatives « pour la paix ». À ce titre, Wagenknecht est une championne, puisque, depuis 2022, elle a organisé plusieurs rassemblements en plein air en faveur de la « paix » avec la Russie, le plus connu étant le meeting « Debout pour la paix », en février 2023, qui accompagnait la pétition « Manifeste pour la paix », une pétition signée par près d’un million de personnes. À l’époque, Wagneknecht, encore dirigeante de Die Linke, avait fait savoir que les symboles d’extrême droite étaient malvenus, et Elsässer avait été chassé de la manifestation par des militants d’extrême gauche.

Toujours est-il que les rassemblements du BSW restent fréquentés par des militants de toutes obédiences, réunis par l’amour de la Russie et la haine d’Israël, comme l’a encore démontré son meeting « contre le génocide à Gaza » organisé fin 2024. Dans la foule, on pouvait croiser à la fois des groupuscules d’extrême gauche antisionistes (mais pas Die Linke), des Querdenker (militants anti-vaccins), des Reichsbürger (citoyens souverains), des militants anonymes de l’AfD et des drapeaux de Druschba, une association d’« amitié russo-allemande » fondée par un responsable de l’AfD. Aujourd’hui, Wagenknecht ne dit plus que ces gens sont indésirables, mais seulement qu’elle ne peut pas contrôler le profil des gens qui se rendent à ses manifestations.

Mentionnons également le « Festival de la liberté de conscience et d’expression (Meinungsfreiheit) » organisé par le parti à Magdebourg, capitale de Saxe-Anhalt, le 30 août dernier, à une semaine des élections. La table ronde sur le thème « De l’Ukraine à Gaza : les lycées comme lieux de fabrique du consentement » a compté parmi les intervenants Patrik Baab, propagandiste poutinien bien connu en Allemagne. En outre, deux des tables rondes et conférences consacrées à la crise sanitaire ont réuni des « experts » conspirationnistes également populaires au sein de l’AfD : Tom Lausen et Stefan Homburg. Figure du mouvement « Querdenker » (antivax), la « journaliste » berlinoise Aya Velázquez, qui considère que « Zelensky est un dictateur », était également de la partie. Enfin, Gabriele Krone-Schmalz, candidate du BSW à la présidence de la République fédérale, y a analysé « la manière dont les médias créent, dans le cadre de la guerre en Ukraine, des images de l’ennemi : les Russes apparaissent comme des barbares sans scrupule qui se lancent dans des “chasses à l’homme” » (on se demande bien pourquoi), tandis que « la souffrance de la population civile est racontée de manière unilatérale à travers des histoires chargées d’émotion ».

L’AfD, un parti « sous contrôle » ?

Quant à l’AfD, la liste de ses compromissions avec le régime de Poutine est longue comme le bras : on retrouve des représentants du parti dans les réseaux de Konstantin Malofeïev et d’Alexandre Douguine, que ce soit comme participants à la fondation du réseau d’extrême droite eurasien ISL Paladins (Robert Risch), ou aux tables rondes du Forum économique international de Saint-Pétersbourg (Markus Frohnmaier, Jorg Urban). Des documents russes caractérisaient Markus Frohnmaier, un responsable de l’AfD, comme un « député entièrement sous contrôle » et évoquaient la possibilité de lui apporter un « soutien matériel et médiatique ». En juin dernier, Frohnmaier se rendait encore à Saint-Pétersbourg pour rencontrer le patron de Gazprom !

L’artisan idéologique de la victoire en Saxe-Anhalt, Hans-Thomas Tillschneider, qui appartient au courant de la Nouvelle Droite, a de son côté rédigé des chroniques pour le journal russe Vedomosti, participé à des conférences à Moscou, félicité Poutine pour sa victoire aux élections de 2024 et célébré l’anniversaire de Poutine à l’ambassade de Russie à Berlin, où était également convié Jürgen Elsässer. Son bureau est décoré avec un mug aux couleurs de l’armée russe. Juste après l’invasion de 2022, il a déclaré : « Poutine défend les intérêts russes et est dans son bon droit », et il se rendait encore à Kaliningrad en 2024.

Il est notamment l’auteur du programme éducatif de l’AfD de Saxe-Anhalt, qui inclut un renforcement de l’enseignement du russe et le rétablissement des échanges scolaires malgré les sanctions. Alors qu’une ségrégation scolaire stricte est prévue pour les enfants de réfugiés, en revanche, les enseignants russes sont les bienvenus pour enseigner leur langue aux petites têtes blondes allemandes. Enfin, Tillschneider a soufflé l’idée d’un programme d’histoire qui parle plus de « fierté » que de « honte », qu’il a résumé d’une formule : « plus de Bismarck, moins de Hitler » !

L’AfD : un nid d’espions ?

Des affaires d’espionnage et de pots-de-vin russes pèsent sur les deux organisations nouvellement partenaires. Du côté de l’AfD, un des porte-parole du parti, Maximilian Krah, a été interrogé par le FBI à la suite de soupçons de financements russes, tandis qu’un de ses assistants parlementaires s’est révélé être un espion chinois. Quant au désormais eurodéputé Petr Bystron, qui siège au sein du groupe L’Europe des nations souveraines, avec Sarah Knafo, il est soupçonné de corruption et de blanchiment d’argent dans le cadre de financements du réseau de corruption Voice of Europe. Son immunité parlementaire a été levée pour permettre le déroulement d’une enquête approfondie. Die Zeit relate à son propos que « le parlementaire a peut-être accepté des pots-de-vin pour des discours et des votes favorables à la Russie au Bundestag en lien avec le portail pro-russe Voice of Europe depuis 2020. Particulièrement explosif : Le service secret tchèque BIS aurait des enregistrements audio qui documentent une remise d’argent de 20 000 euros à Bystron. »

Enfin, une enquête conjointe menée par The Insider et Der Spiegel a aussi révélé que Vladimir Sergienko, assistant parlementaire de l’AfD à Berlin, avait sollicité un officier du FSB afin d’obtenir des fonds en vue d’une action en justice contre le gouvernement allemand concernant les livraisons d’armes à l’Ukraine, action effectivement intentée quatre mois plus tard devant la Cour constitutionnelle fédérale.

Du côté du BSW, une investigation de t-online a démontré que le même réseau entretient des contacts, là encore avec des députés européens, Michael von der Schulenburg et Ruth Firmenich, qui est considérée comme une confidente de Wagenknecht. Les deux compères ont ainsi rencontré en mai 2025 à Moscou des figures clés de Voice of Europe, qui les ont aidés à organiser leur voyage, voyage au cours duquel ils ont aussi rencontré Oleg Volochine et ont été invités à une soirée au Bolchoï. Von der Schulenburg a également rencontré à cette occasion Viatcheslav Volodine, président de la Douma. Auparavant, il avait déjà été convié au BRICS International Forum à Sotchi en 2024. Lors de cet événement, organisé en partenariat avec le parti Russie unie, deux responsables de l’AfD ont également pu s’entretenir avec Dmitri Medvedev.

Des photos les montrent poser en compagnie de l’influenceuse Nadia Sass, ainsi qu’avec Alexander von Bismarck. Ce dernier n’est pas n’importe qui : descendant du prestigieux chancelier, ancien membre de la CDU, celui qui se dit aujourd’hui sympathisant de Sahra Wagenknecht affichait pourtant il y a peu des positions franchement d’extrême droite. Il avait ainsi pris part en 2023 à une réunion secrète sur la « remigration » qui avait fait scandale en Allemagne, en compagnie justement d’Ulrich Siegmund et du leader identitaire autrichien Martin Sellner, ainsi qu’à la fondation de l’ISL Paladins, lors de laquelle il a donné une allocution en visio-conférence, de même qu’Alain de Benoist et Alain Soral. Von Bismarck a également compté parmi les invités étrangers conviés à célébrer les 20 ans de RT, se retrouvant à quelques sièges de l’ex-élue hambourgeoise de l’AfD aujourd’hui exilée à Moscou Olga Petersen, et du journaliste autrefois sérieux Patrik Baab. Quant au BSW, l’un de ses représentants, Klaus Ernst, a en même temps accordé une interview à la chaîne, l’assurant de son soutien.

Dans le contexte d’une escalade dans la guerre hybride russe en Europe, l’Allemagne est une des cibles prioritaires. Le succès de l’AfD en Saxe-Anhalt, appuyé par la promesse de « travail en commun » du BSW, n’est à ce titre pas seulement inquiétant parce qu’un parti d’extrême droite va sans doute, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, gouverner un Land allemand, mais aussi parce qu’elle représente un vrai succès pour Moscou. Ce n’est pas le moindre des paradoxes, alors qu’une attaque au drone russe, visant un avion ukrainien, a été déjouée il y a quelques jours à Leipzig, deuxième ville du land de Saxe, où l’AfD est aussi particulièrement forte.