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Europe, Ukraine

Plus Poutine intensifie ses attaques contre l’Europe, plus l’Europe doit soutenir l’Ukraine, Timothy Garton Ash – Desk Russie

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21 octobre 2026

Timothy Garton Ash est un historien, journaliste et essayiste britannique, auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire européenne contemporaine. Son dernier livre, Europes : Une histoire personnelle, vient de paraître en France. Dans cet ouvrage, l’auteur propose une réflexion sur l’histoire européenne des cinquante dernières années.

L’auteur plaide le soutien accru de l’Ukraine par l’Europe en expliquant que l’Allemagne joue un rôle central dans ce soutien, malgré les difficultés du chancelier Merz et la montée de l’AfD. Mais pour combien de temps ? Et comment accroître l’aide à l’Ukraine quand les contribuables européens ne veulent pas mettre la main dans la poche ? Pour l’historien britannique, la solution, c’est d’utiliser les avoirs gelés russes pour aider l’Ukraine. Poutine est convaincu que les démocraties européennes décadentes finiront par céder devant sa détermination impérialiste. À nous, les Européens, de lui prouver qu’il se trompe.

Vladimir Poutine intensifie à la fois sa guerre à grande échelle contre l’Ukraine et sa guerre de l’ombre contre le reste de l’Europe. Dans cette seconde guerre, son objectif principal est de briser le soutien européen à l’Ukraine afin de pouvoir soumettre ce pays, ce qu’il considère comme un enjeu existentiel pour l’avenir de la Russie et pour le sien. Si nous, dans le reste de l’Europe, devons nous préparer du mieux possible à nous défendre contre toutes les formes d’attaques hybrides, l’essentiel de notre riposte devrait consister à redoubler notre soutien à l’Ukraine. C’est elle qui constitue la cible principale de Poutine. C’est là, et là seulement, et non dans une confrontation faite de mille piqûres d’épingle hybrides, que la Russie de Poutine peut véritablement être vaincue et dissuadée de poursuivre son agression.

Dans un nouvel ouvrage remarquable, Warum Russland nicht aufhören wird (« Pourquoi la Russie ne s’arrêtera pas »), l’historien allemand Martin Schulze Wessel montre comment la politique de Poutine s’inscrit dans une tradition russe bien plus ancienne d’expansionnisme territorial et de quête d’hégémonie, associée à une idéologie impériale imprégnée de religion. Il nous rappelle qu’en 2016, Poutine a déclaré : « Les frontières de la Russie ne s’arrêtent nulle part », et qu’en 2025, il a affirmé : « Partout où se pose la botte d’un soldat russe, c’est à nous. » Les Européens de l’Ouest, qui se plaisent à imaginer que nous avons relégué cet impérialisme territorial brutal aux poubelles de l’histoire, ont tendance à penser qu’il doit exister une autre explication (par exemple, quelque chose de « mal » que nous aurions fait, comme l’élargissement de l’OTAN vers l’Est). Les Finlandais, les Estoniens et les Polonais savent mieux à quoi s’en tenir. Malgré ses faiblesses, conclut l’auteur, la Russie est « le pays le plus dangereux du monde ». Certains, en Asie, pourraient contester une affirmation aussi générale, mais la Russie est assurément le pays le plus dangereux pour l’Europe.

Schulze Wessel souligne un autre point, simple mais particulièrement pertinent : l’expansion de la Russie a toujours été facilitée par la coopération d’autres grandes puissances et stoppée lorsqu’elle se heurtait à des puissances capables de lui opposer une force équivalente. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche l’an dernier, les États-Unis ont cessé de jouer ce rôle de contrepoids et ont parfois donné l’impression de jouer le rôle inverse. C’est donc désormais à l’Europe qu’incombe la tâche de faire face à la Russie en tant que puissance capable de lui tenir tête d’égal à égal. L’Europe (Royaume-Uni compris) a désormais fourni davantage d’aide à l’Ukraine que les États-Unis. Le poids économique cumulé des pays européens est dix fois supérieur à celui de la Russie ; à elle seule, l’économie allemande est deux fois plus importante.

Et c’est l’Allemagne qui joue désormais un rôle central dans cet effort européen. Depuis le début de la guerre à grande échelle en 2022, elle est, en termes d’aide cumulée, le premier pays donateur à titre individuel après les États-Unis. Selon l’Ukraine Support Tracker de l’Institut de Kiel, elle a fourni deux fois plus d’aide que le Royaume-Uni ou la France. Alors que les habitants de Kyïv et d’Odessa sont quotidiennement pilonnés par les missiles balistiques et les drones à réaction de Poutine, il est intéressant de se pencher sur les chiffres de l’Institut de Kiel concernant les systèmes de défense antiaérienne. L’Allemagne en a jusqu’à présent fourni 19, dont cinq batteries Patriot de fabrication américaine, essentielles à la défense de l’Ukraine – soit deux de plus que les États-Unis eux-mêmes.

Au cours de la première année de cette guerre, j’avais soutenu que l’Allemagne « avait une responsabilité historique unique dans la défense d’une Ukraine libre et souveraine ». À l’époque, j’étais profondément convaincu que l’Allemagne ne faisait pas encore ce qu’elle aurait dû faire. Aujourd’hui, dans la cinquième année d’un conflit qui dure déjà depuis plus longtemps que la Première Guerre mondiale et ne montre aucun signe laissant présager sa fin, je peux affirmer sans hésitation que c’est désormais le cas. Il ne s’agit pas seulement de l’ampleur chiffrée de son soutien à l’Ukraine ni de l’augmentation de ses propres dépenses de défense, qui, selon les dernières prévisions du ministère allemand des Finances, atteindront 154 milliards d’euros (130 milliards de livres sterling) en 2028 – soit à peu près autant que l’ensemble des dépenses militaires estimées de la Russie pour cette année 2026.

C’est aussi une question de volonté politique. Le chancelier Friedrich Merz a fait preuve de cette volonté, ainsi que de courage, en prenant le train pour l’Ukraine dans la soirée du 3 octobre, jour du 36ᵉ anniversaire de la réunification allemande, accompagné d’une importante délégation comprenant des dirigeants de l’industrie de défense. Les bombardements russes visant des cibles civiles dans le centre de Kyïv, notamment l’Académie nationale des sciences d’Ukraine et des ponts sur le Dnipro, n’ont pas cessé, alors même que Moscou savait que le dirigeant allemand serait sur place – ou peut-être précisément parce qu’elle le savait.

Pour un historien, tout cela a un air de déjà-vu. Encore l’Allemagne et la Russie ! Pourtant, chaque fois, la situation est différente. Historiquement, l’Allemagne est l’une des puissances qui ont le plus contribué à favoriser l’expansion russe (il suffit de penser au pacte Hitler-Staline de 1939), mais aussi l’une de celles qui l’ont le plus menacée. Pendant la Première Guerre mondiale, et même, dans une moindre mesure, pendant la Seconde, certains nationalistes ukrainiens voyaient dans un conflit entre l’Allemagne et la Russie une chance d’accéder à l’indépendance. Mais ils se sont retrouvés confrontés, dans le premier cas, au colonialisme de l’Allemagne impériale (puis à sa défaite) et, dans le second, au fascisme génocidaire d’Hitler (puis, là encore, à la défaite allemande).

Aujourd’hui, enfin, l’Allemagne s’engage véritablement en faveur de la souveraineté de l’Ukraine, au prix de certains sacrifices et en prenant des risques pour elle-même. Pour quiconque connaît cette histoire complexe et tourmentée, il y a dans ce spectacle quelque chose non seulement de rédempteur, mais aussi de franchement inspirant : une Allemagne démocratique qui joue un rôle de premier plan pour soutenir l’aspiration d’une Ukraine indépendante à prendre la place qui lui revient au sein d’une communauté européenne élargie de pays libres.

Mais pour combien de temps encore ? Et avec quel soutien dans le reste de l’Europe ? C’est précisément parce que Poutine mesure le rôle central de l’Allemagne que celle-ci est l’une des principales cibles de sa guerre hybride. Les attaques vont des drones chargés d’explosifs à l’aéroport de Leipzig, que le gouvernement allemand a formellement attribués à la Russie, des menaces d’assassinat visant des dirigeants de l’industrie de défense, jusqu’aux ingérences politiques clandestines et à la désinformation. Alors que l’Ukraine s’apprête à affronter son hiver le plus difficile depuis le début de la guerre, trois éléments étroitement liés vont être mis à l’épreuve : la détermination de l’Allemagne à maintenir son engagement du bon côté de l’Histoire ; la capacité des démocraties à soutenir durablement la lutte contre une dictature (une préoccupation récurrente) ; et l’aptitude de l’Europe à rester unie autour de cette cause.

Les sceptiques ne manquent pas de raisons d’être pessimistes. Merz est impopulaire dans son propre pays. L’Alternative für Deutschland (AfD), le parti qui donne actuellement le ton dans la vie politique allemande, abandonnerait l’Ukraine à la Russie. En France, Marine Le Pen, candidate du Rassemblement national à l’élection présidentielle, affirme que son pays n’a pas les moyens de continuer à apporter une aide aussi importante à l’Ukraine. En Pologne aussi, la solidarité avec l’Ukraine s’effrite à droite, deux partis de moindre importance tenant un discours ouvertement anti-ukrainien. En Italie, selon un sondage d’opinion réalisé le mois dernier, plus de la moitié des personnes interrogées s’opposaient à la poursuite des livraisons d’armes à Kyïv.

Récemment, à Bruxelles, je me suis retrouvé devant un public nombreux qui semblait fermement acquis au soutien à l’Ukraine — jusqu’à ce que, tout à la fin, notre discussion aborde la question de l’utilisation des avoirs russes gelés en Belgique. Là, c’est une autre affaire… Pourtant, compte tenu des terribles dommages infligés à l’économie ukrainienne, notamment à ses exportations de céréales par la mer Noire, les experts estiment que Kyïv pourrait avoir besoin de pas moins de 100 milliards d’euros d’aide supplémentaire pour la seule année 2027. Et les contribuables européens, déjà soumis à de fortes pressions financières, ne sont guère disposés à mettre la main à la poche.

Poutine est convaincu que les démocraties européennes décadentes finiront par céder devant la détermination de fer d’un homme fort impérialiste. À nous de lui prouver qu’il se trompe.

Traduit de l’anglais par Desk Russie