La voix de l'opposition russe et de la résistance ukrainienne

France, Russie, Ukraine

Cessez-le-feu immédiat en Ukraine ! Par Jean-François Collin

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31 octobre 2026

Un tiers des Français jugent l’Ukraine en partie responsable de la guerre, et moins de la moitié approuvent la poursuite de l’aide militaire. Cette complaisance envers Moscou, qui traverse la gauche comme la droite, s’appuie sur des justifications distinctes – pacifiste, géopolitique, historique – qu’il faut prendre au sérieux pour mieux les réfuter. Car l’histoire de l’OTAN comme celle de l’empire russe racontent tout autre chose que le récit du Kremlin.

La France soutient l’Ukraine dans son combat désespéré pour maintenir son existence face à la Russie. Cette position est partagée au sein de l’Union européenne par des gouvernements aussi différents que celui du socialiste espagnol Pedro Sánchez, de la présidente du Conseil italien Giorgia Meloni, classée à l’extrême droite, ou encore du chancelier allemand Friedrich Merz, et par tous les autres gouvernements européens, avec plus ou moins de chaleur.

Pourtant, le tiers des Français considère que l’Ukraine est partiellement ou totalement responsable de la guerre et 47 % d’entre eux seulement sont favorables à la poursuite de l’envoi de matériel militaire aux Ukrainiens. Le tiers des électeurs du RN pense que l’Ukraine est seule responsable de la guerre. Marine Le Pen a indiqué que si elle était élue présidente de la République en 2027, elle mettrait fin immédiatement au soutien militaire et financier à l’Ukraine. De l’autre côté de l’échiquier politique, Jean-Luc Mélenchon explique que la Russie a de bonnes raisons d’avoir annexé la Crimée puis envahi militairement l’Ukraine pour répondre aux fauteurs de guerre que sont les Américains, l’Otan et l’Union européenne. Il considère l’adhésion d’un certain nombre de pays de l’ancien bloc soviétique à l’Otan (la Pologne, les États baltes, la Hongrie, la Roumanie et d’autres) comme une provocation et une menace qui justifient l’agression russe.

Pour mieux faire accepter ces considérations « géopolitiques », Jean-Luc Mélenchon les enveloppe dans un discours d’apparence pacifiste. Il demande à tous ceux qu’il qualifie d’excités prêts à faire la guerre par procuration à la Russie jusqu’à la mort du dernier Ukrainien de se mobiliser pour la paix et de demander aux Ukrainiens de cesser de se défendre. Tout récemment, il a déploré les frappes ukrainiennes sur des infrastructures russes, notamment énergétiques, responsables selon lui de l’accentuation de la menace russe sur d’autres pays de l’Union européenne. C’est donc un pacifisme d’un genre un peu particulier, qui met en accusation le pays attaqué en lui demandant de cesser de se battre, sans jamais mettre en cause le pays attaquant qui continue ses bombardements meurtriers nuit après nuit.

Le Parti communiste français n’est pas très loin de cette position.

Une grande partie de la gauche dite souverainiste partage le même point de vue, montrant par là qu’on peut être souverainiste pour soi-même tout en refusant aux autres le respect de leur souveraineté nationale, pourtant garantie par des traités dont la Russie est signataire.

Cette attitude favorable à la Russie procède de motifs et de raisonnements différents qui méritent d’être analysés si l’on veut les contester.

Elle est justifiée pour certains par une adhésion au pacifisme qui refuse les guerres quelles que soient les circonstances ou les raisons.

Pour d’autres, ce sont des considérations géopolitiques qui conduisent à condamner la résistance ukrainienne à la conquête russe.

Une troisième famille de pensée considère que la Russie n’a jamais été une puissance impérialiste, à la différence de la France, de l’Espagne ou des États-Unis, et qu’elle ne fait que défendre la souveraineté à laquelle elle a droit.

Ce sont ces différentes justifications que nous nous proposons de soumettre à une analyse critique.

Une position pacifiste ?

La peur de la guerre généralisée qui pourrait résulter de l’impasse dans laquelle la Russie s’est fourvoyée, et la conviction des pacifistes véritables que la guerre n’est pas une solution aux différends territoriaux ou culturels, justifieraient pleinement le développement d’un mouvement pacifiste dans toute l’Europe, d’une mobilisation qui fasse de la paix en Ukraine une revendication immédiate.

Cette peur et ce refus sont légitimes, d’autant que, dans le passé, le jeu des alliances a entraîné la France dans la guerre.

Comme nous vivons les yeux tournés vers le passé, les pacifistes, même les plus sincères, sont traités de « munichois », sans qu’il leur soit possible de justifier leur point de vue et de se relever de cette accusation sans appel.

Ce n’est pas la première fois qu’un débat de ce type divise les Français.

Lorsqu’en 1939, après avoir annexé l’Autriche au nom de sa germanité, puis la Tchécoslovaquie, au nom de la protection des populations allemandes de la région des Sudètes, Hitler réclama la rétrocession du corridor de Dantzig, qui faisait partie du territoire polonais depuis le traité de Versailles de 1919, Marcel Déat signa, dans L’Œuvre, le 4 mai 1939, un article fameux intitulé « Mourir pour Dantzig ? ». Il répondait négativement à cette question, considérant que ce couloir n’était pas vital pour la Pologne et que l’enjeu n’était pas suffisamment important pour que l’on envoie les paysans français combattre aux côtés de la Pologne pour défendre ce morceau de territoire sans grande importance.

Hitler considéra lui que cette question était importante. Il lança un ultimatum à la Pologne qui refusa de céder cette portion de territoire et l’Allemagne déclara la guerre à la Pologne. Ce fut le début de la Deuxième Guerre mondiale.

À l’époque où il écrivait cet article, Marcel Déat, ancien membre de la SFIO (le parti socialiste de l’époque), n’était pas encore le collaborationniste avec l’Allemagne hitlérienne qu’il devint pendant la guerre. Il reprochait cependant à la Pologne de refuser de discuter avec l’Allemagne de la cession de ce morceau de son territoire alors que l’avenir de Dantzig lui paraissait une question mineure et que ce territoire lui semblait en fait déjà perdu pour la Pologne. C’est au nom du pacifisme, et du refus d’engager la vie des paysans français dans un conflit inutile qu’il prenait cette position.

C’est le point de vue défendu par de nombreux soutiens de la Russie, qui reprochent à l’Ukraine de ne pas accepter de discuter sérieusement de la cession du Donbass, qui après tout compte une population russophone importante, et dont la perte n’empêcherait pas l’Ukraine de continuer à exister, tout en permettant de rétablir la paix et de laisser respirer plus paisiblement le reste de l’Europe.

La visite de l’émissaire de Donald Trump, M. Witkoff, à Moscou le 21 octobre 2026 a montré une fois de plus que ce n’était pas l’Ukraine mais bien la Russie qui refusait d’envisager un cessez-le-feu et de discuter de paix, au moment même où Zelensky déclarait son intérêt pour les propositions faites par les États-Unis et sa disposition à participer à une rencontre avec les dirigeants russes et américains pour discuter des conditions de la paix. Vladimir Poutine a renvoyé M. Witkoff dans ses foyers en lui disant qu’il n’était pas question d’arrêter les frappes sur l’Ukraine, et que si des discussions devaient avoir lieu, il serait temps d’y penser après les élections américaines du mois de novembre. Ce nouveau camouflet n’a pas fait réagir l’administration Trump.

Le point de vue pacifiste est tout à fait respectable, à condition qu’il s’agisse véritablement de pacifisme. De véritables pacifistes mettraient autant d’énergie à faire pression sur la Russie pour qu’elle accepte un cessez-le-feu immédiat et sans conditions, qu’ils en dépensent à condamner la résistance de l’Ukraine et ses frappes sur le territoire russe.

Pour des pacifistes intégraux, il n’y a pas de guerre juste. La guerre ne peut pas plus être justifiée par la défense de son territoire national par les Ukrainiens, que par la menace sur sa sécurité mise en avant par la Russie pour justifier sa tentative d’invasion de son voisin.

Mais on ne voit pas de pacifistes défiler dans les capitales européennes avec des pancartes demandant aux deux parties l’arrêt immédiat de leurs actes de guerre.

Les pacifistes français d’aujourd’hui ne demandent pas que Vladimir Poutine mette fin à sa guerre, mais que l’Ukraine cesse d’y répondre, parce que sa résistance est dangereuse pour nous, et que l’UE cesse de soutenir l’effort de guerre de l’Ukraine, pour la même raison.

Très critiques sur la corruption, malheureusement bien réelle, de l’administration ukrainienne, ils n’ont pas un mot pour critiquer celle de la Russie qui ne date pas de Poutine mais s’est aggravée avec lui.

Ils défendent, au nom de la liberté d’expression, un agent d’influence russe, Xenia Fedorova, présentée abusivement comme journaliste alors qu’elle n’a jamais été titulaire d’une carte de presse, qu’elle n’a d’ailleurs jamais demandée. Elle bénéficiait des chaînes de télévision appartenant à Vincent Bolloré pour délivrer en France une propagande hostile à la politique du pays qui l’hébergeait et relayer les positions de Vladimir Poutine, ce qui n’avait pas grand-chose à voir avec de l’information. Il n’est pas forcément choquant de demander à une personne résidant en France avec un titre de séjour temporaire de faire preuve d’une certaine discrétion sur ses opinions politiques sur le pays qui l’accueille, et en tout cas de ne pas délivrer de diatribes quotidiennes contre le gouvernement qui lui a délivré un visa.

Curieusement, ceux qui la défendent et condamnent son expulsion sont les mêmes qui reprochent au gouvernement français de ne pas faire preuve d’assez de sévérité à l’égard des imams étrangers qui tiennent dans des mosquées françaises des discours violemment hostiles à notre pays et réclament l’application de la charia. Ceux-ci ne défendent-ils pas, comme l’agent russe Fedorova, un « point de vue » qui comme tous les autres devrait pouvoir être exprimé dans un pays qui se prétend démocratique ?

Quelle est la justification de ce « deux poids, deux mesures » pour juger des faits de même nature ?

Soucieux de la liberté d’expression en France, les partisans de la reddition ukrainienne sont moins préoccupés par la répression féroce qui s’abat sur toute opinion critique du gouvernement en Russie. On peut d’ailleurs rappeler à ce propos que Jean-Luc Mélenchon a qualifié de « voyou politique ordinaire » l’ancien vice-Premier ministre Boris Nemtsov après qu’il a été assassiné en plein centre de Moscou par des sbires du régime pour avoir osé entreprendre une enquête sur la corruption personnelle de Vladimir Poutine. Le même Jean-Luc Mélenchon a refusé, en 2015, de voter une résolution condamnant l’assassinat de Boris Nemtsov, alors qu’il était parlementaire européen ; il qualifiait ceux qui la proposaient de fauteurs de guerre. Il s’est aussi parfaitement accommodé de la persécution, de l’empoisonnement puis de la mort d’Alexeï Navalny, le principal opposant à Vladimir Poutine.

Il n’y a pas eu non plus de manifestation en France pour protester contre la fermeture de l’ONG Memorial, cofondée par Andreï Sakharov pour faire vivre la mémoire des victimes du Goulag.

Force est de constater qu’il n’existe pas, ou plus, de mouvements pacifistes en France et en Europe s’opposant à la guerre russo-ukrainienne au nom du pacifisme, pas plus qu’il n’en existe contre la course aux armements qui a repris partout dans le monde depuis le début des années 2000.

Beaucoup d’entre nous éprouvent une peur bien réelle des risques d’extension du conflit actuel au reste de l’Europe et du monde, mais cette peur n’est pas une prise de position politique pacifiste. Elle conduit plutôt à l’illusion que si nous ne nous mêlons pas de cette guerre qui ne nous concerne pas, les choses s’arrangeront, et le péril s’éloignera.

Les « réalistes » et la justification « géopolitique » du soutien à la Russie

L’autre justification du soutien à la Russie dans sa guerre contre l’Ukraine est défendue par un courant qui se définit comme « réaliste » en matière de relations internationales. Pour ceux-là, la Russie n’aurait fait que répondre à une menace croissante de la part de l’Otan, à l’agressivité de la politique américaine et au mépris des Occidentaux pour ce grand pays. Au fond, la Russie ne ferait que se battre pour obtenir ce à quoi elle a droit et qui a été ignoré par les autres puissances occidentales. Pour que ce récit soit crédible, il eût fallu que l’Otan fût capable de s’accorder sur une stratégie commune capable de menacer la Russie. Ce ne fut pas le cas, comme nous allons essayer de le montrer.

Emmanuel Macron a porté ce diagnostic sur l’Otan en 2019, dans un entretien à The Economist et, pour une fois, il avait sans doute raison.

L’implosion de l’Union soviétique, au début des années 1990, posait la question du devenir de l’Otan.

Le traité de Washington de 1949 était un traité de défense collective, signé dans le contexte de la guerre froide entre les États-Unis et l’Union soviétique, par douze États : la Belgique, le Canada, le Danemark, les États-Unis, la France, l’Islande, l’Italie, le Luxembourg, la Norvège, les Pays-Bas, le Portugal et le Royaume-Uni. La Grèce et la Turquie ont rejoint l’Otan en 1952, la République fédérale d’Allemagne en 1955 et l’Espagne en 1982.

Après la réunification de l’Allemagne en 1990 puis l’implosion de l’Union soviétique en 1991, une nouvelle architecture de sécurité internationale devait être envisagée.

Mais les Américains ne voulurent pas se priver de l’outil de puissance que représentait l’Otan. Les pays d’Europe centrale et orientale, fraîchement libérés du joug soviétique, voulaient bénéficier de la protection militaire américaine. L’Union européenne fut incapable, comme toujours, de définir une politique de sécurité européenne commune. De ce fait, au lieu de disparaître, l’Otan s’est élargie, avec l’entrée de 14 nouveaux membres : d’abord le territoire de la République démocratique d’Allemagne, avec la réunification de 1990 ; puis la République tchèque, la Hongrie et la Pologne en 1999 ; la Bulgarie, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie en 2004 ; l’Albanie et la Croatie en 2009 ; le Monténégro en 2017 ; la Macédoine du Nord en 2020. La Finlande a rejoint l’Otan en 2023 et la Suède en 2024, en raison de la guerre russe en Ukraine déclenchée le 24 février 2022.

Cette alliance maintenue et élargie est-elle pour autant devenue plus forte ?

Certainement pas. Il a d’abord fallu lui trouver une vocation nouvelle après la disparition de l’Union soviétique contre laquelle elle s’était constituée.

On est rapidement passé du vide au trop-plein.

En novembre 1991, à Rome, l’Otan a adopté une définition de la sécurité incluant les facteurs économiques et sociaux, le terrorisme et la prolifération des armes de destruction massive. Il ne s’agissait donc plus simplement de préparer un éventuel conflit interétatique.

En 1999, à l’occasion du cinquantenaire de l’alliance, un nouveau « concept stratégique » a mis l’accent sur les risques de terrorisme, les conflits ethniques, les violations des droits de l’homme, l’instabilité politique, la fragilité économique, la propagation des armes nucléaires, biologiques et chimiques. On le voit, l’objet de l’alliance était de plus en plus large, trop pour conserver une portée véritable.

En 2010, à Lisbonne, un nouveau « concept » était ajouté aux facteurs d’insécurité précédents : les cyberattaques et les problèmes environnementaux.

L’extension du domaine de la lutte semblait sans limite.

Mais cette extension des buts poursuivis traduisait la crise de l’Otan plus que son renforcement.

Elle est née comme une alliance défensive, et aussi longtemps qu’elle l’a été, elle n’a réalisé aucune intervention militaire, c’est-à-dire entre 1949 et 1990.

Lorsqu’elle n’a plus su à quoi elle servait, l’Otan a multiplié les interventions, après 1991, dans les Balkans d’abord, puis en Irak, en Libye ou en Syrie. Toutes ces interventions n’avaient rien à voir avec les buts initiaux de l’Alliance atlantique.

Les États-Unis, après le 11 septembre 2001, se passèrent de l’Otan et organisèrent une coalition pour attaquer l’Irak, contre la volonté de la France et de l’Allemagne notamment.

L’administration Bush choisit ensuite de déployer un bouclier antimissile en Pologne et en République tchèque, dirigé selon elle contre l’Iran mais que la Russie voyait comme une menace contre l’efficacité de son système de défense. Barack Obama, arrivé au pouvoir, abandonna cette initiative au profit d’un dispositif maritime. Il ne fit pas mystère de sa volonté de réorienter les efforts de défense américains vers ce qu’il désigna comme « le pivot Asie-Pacifique », ce qui ne fut pas sans susciter des inquiétudes en Europe de l’Ouest.

Lorsque Donald Trump arriva au pouvoir pour exercer son premier mandat, il indiqua clairement qu’il ne voulait plus que l’Amérique paie pour la sécurité de l’Europe. Il désigna l’Otan comme une organisation obsolète et nuisible aux intérêts américains et développa avec Vladimir Poutine une relation privilégiée. Il indiqua son intention de quitter l’Otan s’il faisait un second mandat. Quant à Joe Biden, un de ses premiers actes fut de mettre à mal sa relation avec la France en organisant une alliance militaire, AUKUS, avec l’Australie et le Royaume-Uni, dans la zone Asie-Pacifique, en faisant annuler par la même occasion un très important contrat de fourniture de sous-marins par la France à l’Australie, au profit des États-Unis bien sûr. Il manifestait ainsi la volonté américaine d’entraîner ses partenaires dans une confrontation avec la Chine, dont beaucoup ne voulaient pas, et le peu de cas qu’il faisait de la France et de ses autres alliés européens qu’il n’a pas pris la peine de consulter avant d’organiser le retrait des troupes américaines d’Afghanistan.

Le retour de Donald Trump au pouvoir pour un second mandat, en janvier 2025, accéléra l’agonie de l’Otan. Il l’inaugura par des déclarations incendiaires contre les Européens incapables d’assurer leur propre défense (il n’avait pas tort sur ce point). Il leur intima l’ordre de porter sans délai leur budget militaire à 3 % au moins de leur PIB, et tous s’exécutèrent ou s’engagèrent à le faire, à l’exception de Pedro Sánchez, devenu une des bêtes noires du président américain.

Donald Trump déclencha une guerre commerciale féroce contre ses partenaires de l’Otan, contraignant Ursula von der Leyen à signer un accord commercial humiliant sur un de ses terrains de golf.

Il organisa à la Maison-Blanche une séance d’humiliation de Volodymyr Zelensky retransmise en direct par toutes les télévisions du monde au début de son mandat et afficha sans retenue son soutien à son ami Vladimir Poutine, alors que l’Otan soutenait officiellement l’Ukraine.

Il lança une guerre contre l’Iran, sans se soucier de l’Otan et il vient de signer un accord de fourniture de gasoil russe aux États-Unis, sans égard pour les sanctions contre la Russie prises par ses partenaires de l’Otan.

Les Européens savent désormais que les États-Unis ne sont plus leur allié mais leur ennemi. L’administration Trump ne manque pas une occasion de vilipender la faiblesse de l’Europe, faiblesse idéologique d’abord, en raison de sa culture woke et de son respect des droits de l’homme, de sa politique migratoire laxiste et de la faiblesse des gouvernements. Trump, Vance et autres Musk interviennent à tout bout de champ dans les élections européennes, pour soutenir des candidats d’extrême droite. Ils interviennent aussi sans doute de façon moins visible.

Il faut ajouter à ce tableau la division des Européens, entre les pays qui privilégient la protection américaine et ceux qui considèrent indispensable la construction d’une défense européenne autonome.

Si 23 des États membres de l’UE appartiennent à l’Otan, 4 d’entre eux n’y appartiennent pas : l’Autriche, Chypre, l’Irlande et Malte, pour des raisons différentes qui témoignent de l’originalité et de la complexité de la construction européenne. L’Irlande a refusé dès 1949 de rejoindre l’Otan en raison du conflit qu’elle entretenait avec le Royaume-Uni. L’Autriche n’a retrouvé sa souveraineté qu’en 1955 notamment au prix d’une disposition constitutionnelle, toujours en vigueur, relative à sa neutralité. La neutralité de Malte a été négociée dans les années 1980. Chypre fut une exception à la règle de non-intégration à l’UE d’un État entretenant des conflits territoriaux avec d’autres, en l’occurrence avec un membre de l’Otan, la Turquie.

Des relations chaotiques Otan / Russie et le récit de « la promesse non tenue »

Les relations entre la Russie et l’Otan ont beaucoup évolué au cours des trente dernières années. En 1985, Mikhaïl Gorbatchev évoquait la perspective d’une « maison commune européenne » pour manifester son désir de tourner la page de la guerre froide. François Mitterrand lui répondait lors de ses vœux en 1989, en disant qu’il désirait la construction d’une « Confédération européenne » intégrant tous les États du continent, plaçant l’Allemagne réunifiée dans un nouveau cadre de sécurité européenne. Ni les États-Unis ni l’Allemagne ne souhaitèrent avancer dans ce sens et l’accélération des évènements balaya cette perspective.

Après l’effondrement de l’Union soviétique en 1991, la Fédération de Russie eut d’autres sujets prioritaires à négocier que sa relation avec l’Otan.

Elle désirait avant tout récupérer son arsenal nucléaire déployé dans les anciennes républiques soviétiques, en particulier en Ukraine. Les mémorandums de Budapest, signés le 5 décembre 1994, en termes identiques, par le Kazakhstan, la Biélorussie, l’Ukraine, la Fédération de Russie, les États-Unis et le Royaume-Uni, organisaient la remise des armes nucléaires ukrainiennes, notamment, à la Russie, en échange de garanties sur leur intégrité territoriale et leur sécurité. Si un pays a été victime de promesses non tenues, c’est bien l’Ukraine et non la Russie ! La validité de ces mémorandums a été confirmée en 2009 par la Russie et les États-Unis.

L’autre grand sujet pour la Fédération de Russie, à cette époque, était de conserver pour son compte le siège de l’Union soviétique au Conseil de sécurité des Nations unies. Elle obtint satisfaction sur ce point également.

La Russie négocia son intégration dans le club des puissances capitalistes et devint membre du G8 qui succéda au G7 ainsi que de l’OMC. Elle obtint même une indemnité de 13,5 milliards de deutsche Mark, versée par l’Allemagne au titre du rapatriement des troupes soviétiques en Russie.

Les Occidentaux ont accepté de faire de la Fédération de Russie l’héritière de l’Union soviétique, ce qui n’avait rien d’automatique et qu’ils n’auraient pas fait si leur objectif avait été de l’affaiblir irrémédiablement.

L’élargissement de l’Otan n’était pas alors considéré comme une menace militaire par la Russie, bien que Vladimir Poutine justifie aujourd’hui la guerre en Ukraine par « la promesse non tenue » qui aurait été faite par les Occidentaux en 1990 de ne pas élargir le champ géographique de cette alliance.

L’existence de cette « promesse » a fait l’objet d’une littérature considérable et de multiples déclarations. Aucun document n’en atteste l’existence. Même un chercheur américain comme Joshua R. Itzkowitz Shifrinson, favorable à la thèse de la promesse faite à la Russie de non-extension de l’Otan, doit convenir qu’il n’existe pas d’engagement écrit de cette nature et considère que cette promesse était informelle, ce qui constitue une catégorie inhabituelle du droit international [Mark Kramer et Joshua R. Itzkowitz Shifrinson, « NATO Enlargement – Was There a Promise? », International Security, vol. 42, no 1, été 2017, p. 186-192 et Joshua R. Itzkowitz Shifrinson, « Deal or no deal? The end of the cold war and the US offer to limit NATO expansion », International Security, vol. 40, no 4, printemps 2016].

Ce qui a été promis en 1990 par les Américains et l’Allemagne à l’Union soviétique c’est que les forces de l’Otan ne seraient pas stationnées dans les Länder orientaux allemands après la réunification allemande. Cette promesse a été tenue jusqu’à aujourd’hui. Mikhaïl Gorbatchev lui-même a déclaré que « la question de l’expansion de l’Otan n’était alors jamais discutée… Aucun pays d’Europe de l’Est n’en parlait même après la dissolution du pacte de Varsovie en 1991. Les dirigeants occidentaux non plus n’en parlaient pas » (déclarations de Mikhaïl Gorbatchev à Russia Beyond the Headlines, 16 octobre 2014).

Un communiqué conjoint russo-polonais de 1993 indiquait que l’entrée de la Pologne dans l’Otan « ne serait pas contraire aux intérêts des autres États, y compris la Russie ».

Les enregistrements des discussions entre les présidents Clinton et Eltsine en 1997 sont sans ambiguïté sur le refus américain de prendre un engagement relatif à l’extension de l’Otan en Europe orientale, alors que le président Eltsine insistait pour obtenir cet engagement, même sous forme d’un engagement secret du président américain (voir notamment entretien du 21 mars 1997, déclassifié en 2017).

En 2001, lors d’un sommet réunissant notamment les États-Unis et la Russie, Vladimir Poutine estima que l’élargissement de l’Otan ne saurait être un obstacle à la coopération bilatérale américano-russe, avant de déclarer en 2002 que l’adhésion des États baltes à l’Otan n’était pas une tragédie.

L’extension de l’Otan, après 1991 et l’effondrement de l’URSS, ne résulte pas essentiellement de la volonté des Américains, mais d’une demande des pays récemment libérés du joug russe. En premier lieu, de la Pologne appuyée par l’Allemagne. La Pologne désirait bénéficier rapidement d’une garantie occidentale, sans attendre son entrée dans l’Union européenne. L’histoire lui avait appris ce qu’elle pouvait redouter de la Russie. C’est pourquoi elle fit de son entrée dans l’Otan un objectif essentiel dès 1992. L’Allemagne l’appuya dans cette voie. L’administration Clinton s’est progressivement rangée à cette orientation à partir de 1994. Le principe de l’élargissement à l’Est a été retenu par les 16 membres de l’Otan en janvier 1994. La France, à l’origine réticente, s’est ralliée à cette perspective après l’élection de Jacques Chirac en 1995.

Dans le même temps, la Russie et l’Otan ont constitué des enceintes de coopération : un conseil de coopération Nord-Atlantique/Russie a été créé en 1991, remplacé en 1997 par un conseil permanent conjoint, en reconnaissance de la place particulière de la Russie dans la sécurité européenne. Moscou s’en retira en 1999 pour protester contre les opérations au Kosovo, mais il sera remplacé en 2002 par le Conseil Otan-Russie.

L’intervention de l’Otan en 1999 contre la Serbie, en guerre contre sa province du Kosovo, est souvent évoquée comme un tournant dans les relations entre la Russie et l’Alliance atlantique et l’illustration d’un « deux poids, deux mesures » ruinant toute confiance possible dans cette alliance. En réalité, la Russie participa au Conseil Otan-Russie mis en place en 2002, trois ans après les bombardements sur la Serbie. Et Vladimir Poutine fut le premier dirigeant à appeler George W. Bush après l’attentat du 11 septembre 2001, pour le soutenir et lui demander son soutien dans la guerre sans merci qu’il menait en Tchétchénie. La Russie fut alors partie prenante de la guerre globale contre le terrorisme initiée par les États-Unis. D’ailleurs dans les interventions reprochées à l’Otan, Vladimir Poutine rappelle toujours la Serbie, l’Irak, la Libye et la Syrie, mais il ne mentionne pas l’intervention en Afghanistan à laquelle il était favorable, ni celle de Bosnie-Herzégovine à laquelle participèrent des contingents russes au sein de l’IFOR mise en place par l’Otan.

Quant au dispositif militaire de l’Otan, il fut considérablement réduit de 1990 à 2014 (ce qui s’accorde mal avec le renforcement d’une menace militaire sur la Russie). Il n’a été renforcé qu’après l’annexion brutale de la Crimée par la Russie en 2014. Même après ce renforcement, les troupes étrangères stationnées dans la région représentaient l’équivalent de six brigades quand les effectifs permanents de la Russie le long de la frontière représentaient une vingtaine de brigades.

Le véritable tournant dans l’attitude de la Russie intervint en février 2014. Les manifestations commencées en novembre 2013, après le refus du président Ianoukovitch de signer l’accord d’association avec l’Union européenne, se transformèrent en affrontements entre le pouvoir et la rue en février 2014. Ils se conclurent par la fuite du président ukrainien en Russie et sa destitution par la Rada. Des mouvements refusant de reconnaître les nouvelles autorités de Kiev prirent le contrôle du Donbass tandis que la Crimée était annexée par la Russie et que les troupes russes s’y déployaient.

Pendant toutes ces années, l’Otan manifesta ses divisions internes et le flou de sa stratégie. Il n’y eut d’ailleurs aucune réponse sérieuse à l’annexion de la Crimée.

Nous sommes donc bien loin de la mise en œuvre continue d’une stratégie cohérente dirigée contre la Russie depuis trente ans.

La Russie, une puissance sans volonté impérialiste, soucieuse de la seule défense de sa souveraineté ?

Il n’est pas rare de lire sous la plume des soutiens français de la Russie qu’elle n’est pas une puissance impérialiste et qu’elle n’aspire qu’à préserver « la république souveraine de Russie », cette expression de république souveraine ayant souvent été employée par Poutine pour définir sa politique.

Si la Russie n’a pas d’ambition impérialiste, il n’y a donc pas de menace russe et les fauteurs de guerre sont ceux qui inventent une menace russe pour justifier le renforcement de leur industrie de guerre et de leur force militaire.

Le livre très intéressant de Sabine Dullin, Réflexions sur le despotisme impérial de la Russie, développe à l’inverse, de façon convaincante, la thèse selon laquelle la Russie peut être caractérisée, depuis Ivan le Terrible, comme un despotisme impérial, les deux termes étant inséparables. Elle réfute l’idée selon laquelle l’autocratie russe ne serait qu’une incarnation parmi d’autres du despotisme oriental, et montre au contraire qu’elle a poursuivi un projet impérialiste constant. L’autocratie a eu l’habileté de le dissimuler derrière un récit selon lequel la Russie n’avait conquis que des terres russes et ne pouvait donc pas être qualifiée d’impérialiste.

L’origine de cette conception impérialiste de l’autocratie est déjà présente lorsque la Moscovie, après la chute de Constantinople en 1453, se présente comme la Troisième Rome, héritant à la fois de la vocation de protecteur de la foi orthodoxe de Byzance et de la mission impériale de la première Rome.

L’Empire russe se distingue des autres empires coloniaux européens par son caractère continental (à l’exception temporaire de l’Alaska). Cela n’empêche pas l’Empire russe d’avoir été constitué par la conquête continue de la partie orientale de l’Europe, du Caucase et de l’Asie centrale. Les idéologues de l’impérialisme russe ont expliqué qu’il s’agissait de la colonisation de territoires russes par les Russes. Mais c’est une contre-vérité ; il s’agissait de la conquête de territoires arrachés à d’autres populations non russes placées sous la domination de l’Empire russe.

Cette présentation mensongère des choses s’est imposée dans la conscience du reste du monde. La conquête des États-Unis par les émigrés européens, au prix de l’extermination des populations autochtones d’Amérique du Nord n’est plus occultée. Elle fait l’objet de réflexions critiques aux États-Unis mêmes et d’une prise en compte politique, même très insuffisante, des droits de ces populations.

Rien de tel en Russie, alors que l’expansion continue vers l’est des populations russes et la réduction au servage des populations sibériennes quand elles n’ont pas été purement et simplement exterminées, fut tout à fait comparable dans sa brutalité et ses conséquences à la conquête de l’Ouest américain.

L’autocratie russe présente la conquête des territoires asiatiques de la Russie comme une conséquence naturelle de la double nature, européenne et asiatique, de la Russie. La Fédération de Russie, après la disparition de l’Union soviétique, reste une fédération de nationalités, dominée par les Russes, mais cette multiplicité de nationalités dominées au sein de la fédération est utilisée comme un argument pour démontrer le caractère non impérialiste de la Russie.

La Fédération de Russie est composée de 22 républiques, et beaucoup plus de groupes ethniques (Tchétchènes, Tatars, Bouriates, Ukrainiens, etc.) qui ont leur propre culture, leur langue et entretiennent des relations difficiles avec la majorité russe.

Quant à la volonté tenace de conquête de tous les États slaves d’Europe centrale, elle devrait être mise sur le compte de la slavophilie russe et non de ses visées impérialistes.

En jouant de ces concepts et de leur caractère réversible, qui permet comme dans la fable de La Fontaine à la chauve-souris russe d’être suivant le cas oiseau ou souris, le despotisme russe dissimule par un brouillard idéologique la réalité de sa volonté et sa pratique impérialiste continue depuis le XVIe siècle.

La Russie, qui revendique une destinée manifeste à l’instar des États-Unis d’Amérique, parcourut en effet un chemin différent de celui du reste de l’Europe. C’est ainsi que le servage fut officialisé par le tsar Alexis en 1649, pour se prolonger pendant deux siècles, alors que l’Europe de l’Ouest le faisait disparaître en s’arrachant au Moyen Âge.

Le règne de Catherine II fut un grand moment de l’impérialisme russe. Une fois la révolte de Pougatchev écrasée dans le sang, Catherine II fit la guerre à l’Empire ottoman et conquit l’accès de la Russie à la mer Noire. C’est à ce moment-là que la province de Kherson Tauride, aujourd’hui la Crimée, entra dans le giron russe. La Pologne, partagée entre la Russie, l’Autriche et la Prusse, allait disparaître durablement de la carte de l’Europe.

Après 1815 et l’écrasement de Napoléon, l’autocratie russe devint le chef d’orchestre de la Sainte-Alliance contre les révolutions européennes. Nicolas Ier était persuadé de l’incompatibilité des Lumières européennes avec le chemin propre que devait suivre la Russie.

En 1833, Nicolas Ier signa un traité avec l’empereur d’Autriche et le prince héritier de Prusse, qui lui donnait le droit de porter secours à ses voisins impériaux en cas de troubles intérieurs. C’est ce qu’il fit en 1849 en envoyant les troupes russes écraser la révolution hongroise.

L’Union soviétique écrasera à nouveau la révolution hongroise de 1956 qui voulait en finir avec la bureaucratie stalinienne hongroise et la domination russe.

L’autocratie russe faisait déjà preuve d’un grand savoir-faire diplomatique au XIXe siècle, à tel point que Friedrich Engels qualifia la diplomatie tsariste d’« ordre moderne de jésuites » pour caractériser sa capacité à répandre mensonges et manipulations dans le reste de l’Europe.

L’impérialisme russe finit par susciter des réactions en Europe, et en 1853-1855, une coalition hostile à la Russie se constitua en soutien de l’Empire ottoman pour empêcher la Russie d’accroître son influence dans les Balkans. Ce fut la guerre de Crimée.

Alexandre II, qui succéda à Nicolas Ier, passe pour un tsar modernisateur, pour avoir décidé, en 1861, l’abolition du servage. Mais il conduisit en même temps une politique de russification dans les territoires conquis par la Russie, se traduisant par l’usage forcé de la langue russe et la pratique de la religion orthodoxe. La langue ukrainienne fut ravalée au rang de dialecte rural et interdite dans la littérature et les publications.

Au XIXe siècle, la guerre coloniale contre les Tchétchènes, les Avars du Daghestan et autres peuples caucasiens dura vingt ans et impliqua 150 000 soldats avant la reddition en 1859 de l’imam Chamil.

Les conditions et le principe même de la colonisation de l’Algérie par la France à partir de 1830 sont aujourd’hui condamnés en France et l’Algérie a retrouvé son indépendance. Rien de comparable en Russie où la tentative d’indépendance de la Tchétchénie après l’effondrement soviétique a été écrasée dans un déchaînement de violence abominable, avant que Poutine n’installe Ramzan Kadyrov, un membre du parti du président russe, pour faire régner la terreur dans cette colonie russe. La guerre en Tchétchénie ne choqua pas les partenaires occidentaux de la Russie, et tout au contraire, Poutine devint un partenaire des États-Unis dans la guerre globale contre le terrorisme, à partir de 2001.

Pendant les trois siècles qui précédèrent la Première Guerre mondiale, l’Empire russe accrut sa superficie au rythme moyen de 140 km² par jour, selon Françoise Thom, ce qui donne une idée de la dynamique impérialiste de ce pays.

La Première Guerre mondiale vint bouleverser cette progression, et la paix de Brest-Litovsk signifia la perte d’une partie des territoires conquis à l’ouest, notamment la Pologne.

Lénine était un adversaire déterminé de l’impérialisme grand-russe. Mais il ne parvint pas à transmettre à ses héritiers la même conviction et Staline, bien que géorgien, sera un parfait continuateur de l’esprit impérialiste de la Russie des tsars.

La guerre civile et internationale qui marqua les premières années du régime bolchevique permit la reconquête militaire d’une partie des territoires perdus, notamment l’Ukraine, la Géorgie et le Turkestan.

Le pacte Hitler-Staline du 23 août 1939 permit à Staline de faire main basse sur les États baltes, la Finlande, la Bessarabie (aujourd’hui Moldavie), la Galicie et la Bucovine. La Pologne fut à nouveau dépecée au profit de l’Allemagne nazie et de l’Union soviétique de Staline. Avec les mêmes méthodes qu’aujourd’hui, la Russie organisa le rattachement aux républiques soviétiques d’Ukraine et de Biélorussie des anciennes provinces polonaises, en organisant des scrutins sous occupation militaire russe.

Elle installa des bases militaires dans les États baltes dès octobre 1939 avant d’organiser leur rattachement à l’URSS.

La Finlande opposa une magnifique résistance à l’invasion russe (déclenchée au motif de porter secours à un gouvernement révolutionnaire fantoche installé par la Russie). La SDN vota, sur demande de la Finlande, l’exclusion de l’URSS. La guerre d’hiver de la Russie dura jusqu’en 1940, date à laquelle la Finlande dut capituler (lire l’excellent livre d’Olivier Norek, Les Guerriers de l’hiver).

Il fallut l’opération Barbarossa, lancée le 22 juin 1941 par Hitler, pour effacer ces crimes, avant que l’Union soviétique n’en commette beaucoup d’autres, auréolée du prestige de la victoire dans la « Grande Guerre patriotique », dont la mémoire constitue un outil essentiel de la propagande de Vladimir Poutine.

Après la Seconde Guerre mondiale, l’Union soviétique colonisa sans les annexer la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, l’Allemagne de l’Est, la Roumanie, la Bulgarie et l’Albanie, réunies avec elle dans le pacte de Varsovie, pour en faire un bouclier protégeant le territoire russe.

Elle justifia l’écrasement des révoltes ouvrières et populaires en RDA en 1953, en Hongrie en 1956, en Tchécoslovaquie en 1968, par la lutte contre les menées hostiles de l’Otan et des États-Unis dans sa zone d’influence. Elle théorisa son droit d’intervenir dans les affaires intérieures de ces pays par la « souveraineté limitée » qu’elle leur reconnaissait.

L’opération spéciale à Kaboul en 1979 dissipa complètement le rideau de fumée de « l’anti-impérialisme soviétique ». L’Union soviétique s’embourba dans cette intervention qui ne fut pas pour rien dans son explosion finale. Le coup d’État de Jaruzelski et la répression du syndicat libre Solidarność en Pologne ruinèrent définitivement tous les soutiens européens de gauche au régime soviétique.

La chute du mur de Berlin, après la tentative de réforme intérieure de Gorbatchev entre 1986 et 1989, ouvrit une nouvelle ère.

Gorbatchev retira les troupes d’Afghanistan et renonça à la contrainte militaire sur l’empire extérieur de la Russie, lequel ne tarda pas à s’effondrer. Les Lituaniens, les Estoniens, les Lettons, les Géorgiens, les Arméniens refusèrent de participer au référendum proposé par Gorbatchev en 1991 pour réformer l’Union. Après l’échec du putsch conservateur à Moscou, en août 1991, l’Ukraine, la Biélorussie et la République socialiste fédérative soviétique de Russie emmenée par Boris Eltsine organisèrent l’explosion de l’URSS.

Gorbatchev se retira le 25 décembre 1991.

Sabine Dullin rappelle que le 12 juin est un jour férié en Russie, établi par Boris Eltsine, pour célébrer l’acte d’indépendance de la Russie à l’égard de l’URSS et de son État centralisateur, qui ne faisait qu’un avec le parti communiste. C’était en quelque sorte l’émancipation de la Russie de l’Empire russe.

Plus aucun Russe ne s’en souvient aujourd’hui, ce qui permet de mesurer le chemin parcouru en trente ans, à rebours du mouvement engagé à la fin des années quatre-vingt et au début des années quatre-vingt-dix.

Poutine ressasse depuis 2010 son récit sur le rôle particulier de la nation russe dans le monde, de défense de l’orthodoxie et des valeurs traditionnelles face à la décadence de l’Occident.

Après l’élection présidentielle qu’il remporta très frauduleusement en 2011, eut lieu le dernier mouvement d’expression publique sérieux de l’opposition du peuple russe à la dictature de Poutine. Ensuite, le pays s’est mis à ressembler de plus en plus furieusement à la Russie de Staline, bien plus répressive que celle de Brejnev.

Avant d’envahir l’Ukraine, il a multiplié les interventions dans ce qu’il considère comme « son étranger proche » : Géorgie, Moldavie, Arménie et Azerbaïdjan, dans lesquels il soutient des mouvements séparatistes prorusses qui proclament le moment venu une république autonome et font appel à une intervention militaire russe pour les soutenir, selon un scénario maintes fois utilisé par la Russie.

De novembre 2013 à février 2014, les Ukrainiens ont manifesté dans tout le pays et occupé la place Maïdan à Kiev, après que le gouvernement ukrainien a refusé de signer un accord d’association avec l’UE. Ianoukovitch finit par faire tirer sur la foule le 20 février 2014 tuant 48 manifestants, avant de fuir une nouvelle fois en Russie.

En représailles, Vladimir Poutine occupa militairement la Crimée à partir du 28 février 2014, avant de l’annexer. Puis, le 24 février 2022, il lança une offensive généralisée sur l’Ukraine, qui dure encore.

Pendant que Poutine s’efforçait d’exterminer les Ukrainiens, les peuples autochtones de la Fédération de Russie, mobilisés contre leur volonté pour aller mourir dans cette guerre dont ils ne voulaient pas, ont tenté de se faire entendre. En octobre 2022, différents mouvements autochtones se sont adressés aux Nations unies pour dénoncer la guerre contre l’Ukraine et demander protection et aide pour ceux qui fuyaient la mobilisation. Ils s’affirmaient otages des guerres de la Russie et dénonçaient un ethnocide des minorités nationales sibériennes, ne comptant parfois que quelques milliers ou dizaines de milliers de personnes. Ces partisans de la décolonisation intérieure de la Fédération de Russie ne sont malheureusement guère écoutés en Europe et dans le reste du monde. Ils symbolisent pourtant l’oppression de l’impérialisme russe à l’intérieur de ses frontières comme à l’extérieur.

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L’histoire est mise à toutes les sauces pour justifier l’injustifiable. L’historien en chef de la Russie, Vladimir Poutine, en témoigne chaque jour.

Il est regrettable que pour des raisons de politique intérieure qui n’ont rien à voir avec l’Ukraine et les Ukrainiens, son récit mensonger soit repris avec complaisance en France, par des gens appartenant tant à la gauche qu’à la droite.

Au-delà de toutes les polémiques sur l’histoire, reste la réalité, cruelle, meurtrière, insupportable. Des milliers de gens meurent dans une guerre dans laquelle il y a sans conteste un agresseur et un agressé. L’Ukraine n’a ni envahi ni attaqué la Russie. La Russie a attaqué et envahi l’Ukraine. Ce n’est pas à Poutine de décider du sort des Ukrainiens. Ils ont le droit d’en décider eux-mêmes, comme nous.

Les seules paroles qui comptent sont : Cessez-le-feu immédiat et sans conditions !

Que la Russie arrête le massacre des Ukrainiens !