La voix de l'opposition russe et de la résistance ukrainienne

Europe, Serbie

Les étudiant·es serbes ont réussi l’impossible. L’Europe ne doit pas les laisser tomber maintenant, par Srđjan Cvijić

Des partisans du mouvement étudiant célèbrent dans les rues du centre de Belgrade.

Srđjan Cvijić est écrivain et président du Comité consultatif international du think tank Centre for Security Policy de Belgrade.

Transmis par Entre les lignes entre les mots

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La Serbie à la Une, par Robert

Des articles rédigés par des acteurs de la Révolution démocratique serbe commencent à nous parvenir. Nous les placerons à la Une de nos mises à jour quotidienne. La majorité politique obtenue par « la Liste étudiante » après deux années de travail acharné de la jeunesse étudiante pour auto-organiser ses forces, entrainant les forces du travail, a fait mordre la poussière au populiste de droite Vucic et à son régime corrompu. C’est un fait extraordinaire, appuyé à l’international sur la vague des lycéens et collégiens de France suscitant des mouvements parallèles en Europe et jusqu’en Inde. Nous entrons dans une situation politique mondiale nouvelle en raison du fait qu’une opposition massive se développe contre le néo-libéralisme, contre l’axe du néo-fascisme mondial Trump-Poutine.

C’est dans ce cadre qu’il faut resituer la résistance militaire acharnée du peuple ukrainien contre la dictature de l’Empire russe. A ce sujet l’article de Jean François Collin que nous publions en deuxième position dénonçant les positions d’une partie de significative de la gauche française, arrive à point nommé : « C’est donc un pacifisme d’un genre un peu particulier, qui met en accusation le pays attaqué en lui demandant de cesser de se battre, sans jamais mettre en cause le pays attaquant qui continue ses bombardements meurtriers nuit après nuit. » Ainsi le mouvement France Insoumise, qui peut être qualifié au second tour de l’élection présidentielle de mai 2027, au nom d’un certain « pacifisme » se prononce pour la reddition ukrainienne et n’exprime aucune empathie pour la répression féroce « qui s’abat sur toute opinion critique du gouvernement en Russie. » Alors que l’armée russe accumule les crimes de guerre, voire des mesures génocidaires, contre la population civile, Zélensky a raison de frapper les raffineries et les centres énergétiques de l’ennemi. Les moyens militaires ne suffiront pas à faire tomber le régime de Poutine, le combat de la jeunesse contre le néo-libéralisme devient le plus fidèle allié du peuple ukrainien pour reconstruire son pays et imposer sa souveraineté de nation démocratique.

Le peuple ukrainien a désormais des alliés précieux, qui ne sont ni l’OTAN, ni l’Europe des gouvernements néo-libéraux, ni l’Amérique de Trump…

Certain·es dirigeant·es de l’UE ont courtisé le régime autoritaire de Vučić ; elles et ils doivent désormais offrir à cette démocratie renaissante un avenir au sein de l’Union

Alors que les bureaux de vote fermaient leurs portes dimanche soir dans toute la Serbie, les forces anti-émeutes se déployaient autour de la présidence à Belgrade. Nous étions nombreuses et nombreux à craindre le pire : une fraude électorale massive, un refus de reconnaître la défaite ou des actes de violence purs et simples. Après près de 15 ans de règne de plus en plus autoritaire d’Aleksandar Vučić, une passation pacifique du pouvoir semblait peu plausible.

J’avais de bonnes raisons d’avoir peur. Je suis cofondateur d’une conférence annuelle consacrée aux défis en matière de sécurité et de politique étrangère qui façonnent les Balkans occidentaux, et je siège au comité consultatif international d’un groupe de réflexion de la société civile, le Centre de Belgrade pour la politique de sécurité. Un tel travail ne susciterait aucune controverse dans la plupart des pays candidats à l’adhésion à l’Union européenne. Sous le régime de Vučić, il en allait tout autrement.

Au cours des deux dernières années, notre organisation a été la cible de cyberattaques menées par des acteurs soupçonnés d’avoir des liens avec les services de renseignement russes, de tentatives d’installation de logiciels espions et d’une diffamation incessante de la part des médias pro-régime. À la suite d’une de ces attaques, les enquêteur·es ont recensé 28 000 échanges d’e-mails qui avaient été piratés. Parallèlement, les propagandistes du régime serbe nous ont présenté·es comme des conspirateur·es étranger·es, tandis que la menace d’une législation sur les agents étrangers, à la russe, jetait une ombre menaçante sur l’ensemble de la société civile serbe. Si Vučić avait remporté un nouveau mandat, l’exil aurait pu devenir une réalité pour bon nombre d’entre nous.

D’autres ont subi un sort bien pire. Des journalistes et des militant·es ont vu leurs maisons incendiées. Des étudiant·es placé·es en garde à vue ont déclaré avoir été battu·es; des femmes ont été déshabillées et humiliées dans des commissariats, tandis que des militant·es ont été emprisonné·es pour avoir exercé leurs droits démocratiques. Parmi elles et eux figuraient les « 12 de Novi Sad » : des étudiant·es et des militant·es poursuivi·es pour des motifs politiques lors des manifestations qui ont suivi l’effondrement, en novembre 2024, de l’auvent de la gare, qui a coûté la vie à 16 personnes. Six d’entre eux ont été contraint·es à l’exil ; les six autres ont subi l’emprisonnement et l’assignation à résidence.

Tout cela s’est produit dans un pays en pleine négociation d’adhésion à l’UE.

Puis, dimanche soir, un événement extraordinaire s’est produit.

Vučić a reconnu sa défaite. L’avance de la liste soutenue par les étudiant·es était si écrasante que renverser le résultat aurait pu s’avérer plus dangereux que de l’accepter.

Qu’est-ce qui a convaincu un homme qui avait passé près de 15 ans à concentrer le pouvoir entre ses mains de s’en défaire ? La crainte d’une résistance populaire ? La pression internationale, et si tel était le cas, d’où venait-elle ?

L’incertitude quant à la loyauté de l’appareil de sécurité de Vučić a peut-être été un facteur décisif. Quelques jours avant l’élection, des centaines de policiers et de responsables des services de renseignement, en activité ou à la retraite, y compris d’anciens responsables de la sécurité, ont signé un appel exhortant leurs collègues à respecter la Constitution plutôt qu’à obéir à des ordres politiques illégaux. Cela rappelait que Vučić ne pouvait pas nécessairement compter sur l’ensemble de l’appareil de sécurité pour le maintenir au pouvoir.

Qu’un président sortant accepte sa défaite électorale est monnaie courante dans une démocratie bien établie. En Serbie, cela a semblé presque miraculeux.

Les étudiant·es avaient accompli ce que beaucoup jugeaient impossible. Elles et ils avaient contraint un système bâti sur l’impossibilité de perdre à accepter qu’il avait perdu.

Leur victoire revenait tout autant aux centaines de milliers de personnes qui ont défilé, se sont organisées et ont résisté aux intimidations. Ce qui avait commencé par le deuil de seize vies perdues à Novi Sad s’est transformé en un mouvement remettant en cause les fondements de la mainmise sur l’État.

Pendant près de deux ans, les étudiant·es ont démantelé l’arme la plus puissante du régime : la conviction que la résistance était vaine, que tout le monde avait un prix et que le changement politique était impossible.

Mais l’importance de leur victoire ne se mesure pas seulement en voix. Elle se mesure en vies humaines.

Je pense à Mila, Anja, Doroteja, Branislav, Jovan et Dejan, ces six militant·es de Novi Sad contraints à l’exil depuis plus d’un an et demi. Elles et ils pourront peut-être enfin rentrer chez elles ou eux. Six de leurs camarades en Serbie sont désormais libéré·es de détention et de leur assignation à résidence. Mais j’ai des ami·es qui ont affronté l’autoritarisme dans leur pays avec tout autant de courage et qui n’ont aucune perspective d’obtenir la même avancée. Je pense à Marika, de Géorgie, à Gökçe, de Turquie, et à Andrei, de Biélorussie. Pour eux, l’exil reste un mode de vie. Leur sort nous rappelle que la percée pacifique de la Serbie n’était pas inévitable.

La géographie a également joué un rôle. La Serbie se trouve au cœur de l’Europe, hors de portée immédiate de la Russie et trop proche de l’UE pour que sa lutte démocratique reste une préoccupation lointaine de l’Europe.

Le mérite en revient aux étudiant·es serbes, mais la suite des événements dépend également de l’Europe. Pendant des années, certain·es dirigeant·es européen·nes ont toléré, voire parfois soutenu activement, le régime autoritaire de Vučić, préférant un homme fort prévisible à l’incertitude démocratique. La percée de la Serbie s’est produite en grande partie malgré Bruxelles, et non grâce à elle.

C’est là que réside l’ironie : alors que les dirigeant·es européen·nes courtisaient Vučić, une grande partie de l’électorat véritablement pro-européen de Serbie s’opposait à lui. Nos recherches ont montré que les deux tiers des Serbes favorables à l’adhésion à l’UE s’opposaient également à son gouvernement. Bruxelles cherchait la stabilité au mauvais endroit.

La capacité de la Serbie à consolider sa démocratie repose sur un avenir au sein de l’Europe. Et l’Europe a désormais l’occasion de regagner la confiance de celles et ceux qui se sont battus pour les valeurs démocratiques mêmes qu’elle prétend défendre.

Vaincre un autocrate est un événement, mais démanteler les institutions autoritaires est un processus. La Serbie doit rétablir l’État de droit, libérer ses médias et veiller à ce que sa police et ses services de sécurité soient au service des citoyen·nes plutôt que d’un parti politique.

Les étudiant·es ont conquis le droit de changer de gouvernement, mais la tâche la plus difficile reste à accomplir. Et cela signifie construire un pays où, pour y parvenir, il ne faudra plus jamais faire preuve d’un courage aussi extraordinaire.

Traduit par DE