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Serbie

Comment les étudiant·es serbes ont constitué une majorité populaire, Matija Barišić

Transmis par Entre les lignes entre les mots

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31 octobre 2026

Matija Barišić est un professionnel de la communication et du multimédia qui occupe actuellement le poste de responsable des réseaux sociaux et des contenus chez Berlin Global Dialogue. Auparavant, il a travaillé à l’Université mondiale du travail et au Centre international pour le développement et le travail décent (ICDD). Il est titulaire d’un master en sociologie politique, théorie politique et institutions, ainsi que d’une licence en relations internationales.

Commentaire de Robert :

L’auteur conclut dans les termes suivants : « Si les mouvements de protestation ailleurs dans le monde observent ce phénomène, ils doivent le suivre de très près ».

Bien avant que les derniers bulletins de vote ne soient déposés le 25 octobre 2026, les élections législatives anticipées en Serbie s’annonçaient déjà comme un événement historique. Le leader populiste de droite Aleksandar Vučić dominait la scène politique serbe depuis 2014, d’abord en tant que Premier ministre, puis en tant que président. Au lieu de partis d’opposition faibles, c’est un adversaire inattendu qui s’est dressé contre lui : un mouvement populaire mené par des étudiant·es, dépourvu de dirigeants traditionnels.

Porté par la mobilisation de larges pans de la société serbe, le mouvement s’est présenté sur un programme de lutte contre la corruption, exigeant la responsabilité politique, l’État de droit et le rétablissement des institutions. Il a finalement présenté une liste citoyenne dépourvue de politiciens de carrière traditionnels. Vučić n’a accepté ce défi qu’à contrecœur, espérant endosser à nouveau le rôle de Premier ministre. La « Liste des étudiant·es » a contrecarré ses plans en remportant la majorité absolue au sein du parlement, composé de 250 membres. Au lieu de contester le résultat, Vučić, à la grande surprise de beaucoup, est apparu à la télévision nationale et a reconnu sa défaite.

Le mouvement avait besoin d’un mandat clair pour reconstruire la société, et c’est exactement ce qu’il a obtenu. Il a réussi à transformer l’indignation en une organisation durable et en participation électorale. Mais les électeurs et les électrices serbes ne savent toujours pas qui remplacera Vučić ni qui succédera au Premier ministre sortant. Et c’est voulu.

S’approprier la lutte

Il est impossible d’évoquer le résultat électoral sans retracer les origines du mouvement. Le 1er novembre 2024, l’auvent d’une gare récemment rénovée à Novi Sad s’est effondré, causant la mort de 16 personnes. Cette tragédie a déclenché l’indignation publique, les manifestant·es tenant Vučić et les autorités au pouvoir pour politiquement responsables. La corruption, phénomène omniprésent mais abstrait, a soudain pris une dimension humaine dans le contexte de la sécurité publique. Les revendications initiales comprenaient la publication des documents relatifs à la rénovation, la mise en cause des responsables des attaques contre les manifestants et une augmentation du financement des universités. Au fil du temps, celles-ci se sont transformées en une remise en cause plus large de la mainmise des institutions.

Le contexte a ici toute son importance. La Serbie est depuis longtemps dirigée par des hommes forts, de Slobodan Milošević dans les années 1990 à Vučić dans les années 2010. Cette dernière période a été marquée par un régime de plus en plus autoritaire et nationaliste, un parti pris des médias et un recul de la démocratie. Ces problèmes sont bien documentés et ont également ralenti, voire pratiquement stoppé, le processus d’adhésion de la Serbie à l’UE. Alors que beaucoup sont devenu·es apathiques et désabusé·es face à la politique, d’autres ont redécouvert l’activisme politique et se sont mobilisé·es autour de questions telles que la destruction de l’environnement et la vente de ressources naturelles à des entreprises étrangères. Le mécontentement couvait sous la surface. Il a fallu la catastrophe de Novi Sad pour le faire éclater au grand jour.

Aller au-delà des attentes

Les étudiant·es n’ont pas tardé à se mobiliser sur le terrain, occupant les bâtiments universitaires dans les grandes villes. Ces blocages ont duré des semaines, puis les semaines se sont rapidement transformées en mois. Le principal mécanisme de prise de décision reposait sur l’auto-organisation par le biais de plénums, ou assemblées étudiantes. Ces instances informelles discutaient et votaient chaque décision importante. La coordination entre les facultés s’effectuait par l’intermédiaire de délégué·es doté·es de mandats limités et révocables. Les processus étaient lents et laborieux, mais le mouvement a fait preuve d’une patience et d’un engagement incroyables envers ses principes fondamentaux.

Le soutien populaire en dehors des campus universitaires a été cultivé de manière très réfléchie. La mobilisation s’est largement déroulée au niveau local, par le biais de contacts directs avec la population. Parmi les exemples les plus connus, on peut citer des campagnes interurbaines et nationales, telles que des marches à pied et des randonnées à vélo. Elles combinaient de grands rassemblements avec des actions de sensibilisation dans les petites villes et les zones rurales, rendant la participation politique plus accessible et transformant la sympathie en solidarité.

Une large coalition de personnes d’horizons et de convictions politiques variés est sortie de l’ombre. Le soutien de toutes les professions et de tous les groupes sociaux, y compris les agriculteurs/agricultrices, les comédien·nes et les juges, a dynamisé le mouvement. Les travailleurs/travailleuses ont commencé à organiser des grèves, et bien que celles-ci n’aient pas abouti à une grève générale ni à un arrêt complet de l’activité, elles ont permis d’atteindre un autre objectif. Les gens ont pris conscience qu’il existait des moyens de faire preuve de solidarité et d’agir collectivement sans cesser le travail, ce que peu de personnes en Serbie peuvent se permettre de faire.

L’élan pris était imparable, et les étudiant·es ont réclamé des élections anticipées en mai 2025. Vučić est d’abord resté sur ses positions, déterminé à agir selon ses propres conditions. À la mi-2026, cependant, un réseau d’assemblées locales et de groupes de soutien s’est constitué pour exercer une pression suffisante, et le 9 septembre 2026, Vučić a convoqué des élections anticipées.

Le décor est planté pour les élections

Bien avant ce point de non-retour, différentes assemblées plénières ont commencé à former une coalition informelle afin d’établir des listes de candidat·es. Il n’y avait qu’un seul problème : la Serbie élit son parlement au sein d’une circonscription unique à l’échelle nationale, ce qui signifiait que les étudiant·es avaient besoin d’une liste nationale unifiée. Un mode de gouvernance par vote direct, sans dirigeant·es fixes, semblait incompatible avec une candidature au parlement. De plus, les assemblées plénières n’ont aucune force juridique, et les droits de veto compliquent le processus décisionnel.

Contre toute attente, les décisions des assemblées plénières ont fonctionné parce que les personnes les ont considérées comme contraignantes. Celles et ceux dont la candidature était contestée se sont retiré·es, et celles et ceux qui ont été choisi·es ont accepté leur nomination par sens du devoir moral et politique. Le mouvement a même évité de désigner un·e candidat·e clair·e au poste de Premier ministre. Cette stratégie constituait un défi non seulement pour Vučić, mais aussi pour le monopole des partis politiques et la manière conventionnelle de faire de la politique.

La « Liste des étudiant·es » elle-même ne ressemblait à aucune autre. Ilija Srdanović, cardiologue, était en tête de liste, aux côtés d’autres personnalités de premier plan, notamment Radomir Saičić, professeur de chimie à l’université de Belgrade, l’ancienne star du basket Dejan Bodiroga et le chanteur d’opéra Nikola Mikić. À l’exception de Dejan Šoškić, ancien gouverneur de la banque centrale, les politiciens de carrière étaient totalement absents. Les étudiants·e elles et eux-mêmes ne se sont pas présentés aux élections.

La liste du Parti progressiste serbe (SNS) de Vučić était à l’opposé, dominée par des personnalités politiques confirmées et des fidèles. Quant à l’opposition fragmentée, plusieurs partis ont soutenu la Liste des étudiant·es, certains se sont retirés de la course, tandis que d’autres se sont présentés séparément.

Une défaite cuisante pour Vučić

Les sondages étaient peu concluants et pas particulièrement favorables à la Liste des étudiant·es. Alors que l’avenir du pays était en jeu, l’atmosphère était tendue. Beaucoup ont qualifié ce scrutin de référendum, même s’il n’en portait pas le nom. Rares étaient celles et ceux qui s’attendaient à ce que Vučić se retire sans faire de vagues, puisqu’il était toujours à la tête d’une imposante machine politique. Les craintes de fraudes électorales généralisées et d’éclats de violence dans les rues étaient palpables.

Dans de nombreux bureaux de vote, de longues files d’attente ordonnées s’étaient formées avant même l’ouverture des portes. J’ai fait la queue pendant sept heures pour voter à l’ambassade de la République de Serbie à Berlin. Les chiffres nationaux ont confirmé l’ampleur de la mobilisation, l’élection ayant enregistré le taux de participation le plus élevé depuis plus de trois décennies. De nombreuses et nombreux experts avaient prédit que cela favoriserait la Liste des étudiant·es. Ils avaient raison.

Selon les résultats officiels préliminaires, la Liste des étudiant·es a remporté près de 53% des voix et 140 sièges au parlement, qui en compte 250. La liste menée par le SNS a suivi avec un peu plus de 39%, ce qui lui a valu 104 sièges. Les seuls autres partis à entrer au parlement étaient des partis représentant des minorités nationales, qui sont exemptés du seuil électoral général. Tous les autres, y compris les alliés fidèles de Vučić, n’ont pas réussi à remporter de sièges.

Beaucoup ont d’abord réagi avec stupéfaction et incrédulité. Mais très vite, ces sentiments ont cédé la place à une explosion de joie. La population est descendue dans les rues et a transformé la capitale ainsi que de nombreuses autres villes en véritables fêtes en plein air. Des observateurs/observatrices ont fait état d’actes d’intimidation, d’utilisation abusive des ressources de l’État et d’irrégularités électorales, mais ces problèmes n’ont pas empêché une victoire décisive de l’opposition.

Pour les livres d’histoire

Le triomphe du mouvement étudiant intervient à un moment où le contexte géopolitique et économique devient de plus en plus complexe. Face à de multiples crises interdépendantes, l’Europe est secouée par une vague de manifestations de masse, dont certaines ont dégénéré en violences.

L’Albanie offre un exemple régional présentant des similitudes. Un projet approuvé par le gouvernement visant à construire un méga-complexe touristique de luxe a suscité l’indignation, les manifestant·es s’élevant contre les mêmes problèmes qu’en Serbie : corruption systémique, privilèges des élites, captation de l’État et recul démocratique. Certains de ces griefs trouvent un écho en France, où les étudiant·es dénoncent elles et eux aussi l’insuffisance des services publics. Cependant, dans les deux cas, la mobilisation de la colère a débouché sur des violences, la victoire électorale ne constituant pas nécessairement un objectif immédiat.

La Hongrie, voisine de la Serbie, constitue une autre comparaison utile. Le Parti Tisza de Péter Magyar a réussi à mettre fin à seize ans de gouvernement illibéral en Hongrie sous Viktor Orbán, s’attirant ainsi les éloges de toute l’Europe. Bien qu’il existe certains parallèles avec la Serbie, il y a également des différences substantielles. Magyar, par exemple, faisait partie de l’establishment politique, une figure connue à la tête d’un parti reconnu.

Enfin, il convient de mentionner que divers mouvements de révolte menés par la « Génération Z » et la jeunesse ont remis en cause, voire renversé, les forces en place au-delà de l’Europe. Au Bangladesh, la mobilisation étudiante a entraîné la chute d’un Premier ministre, mais les élections qui ont suivi ont profité aux forces politiques établies. Au Népal, les manifestations de la « Génération Z » ont remis en cause les élites politiques en place, tandis qu’un parti d’opposition déjà existant a par la suite canalisé une grande partie de ce mécontentement pour en tirer un succès électoral. Ces mouvements partagent certains points communs avec ceux des étudiant·es serbes, mais s’en distinguent en termes de stratégie et de résultats.

La leçon à en tirer est que mobiliser le mécontentement et construire une alternative politique sont deux réalisations distinctes. L’exemple serbe peut être difficile à reproduire et s’avère plus utile comme source d’inspiration que comme modèle pratique. Sa contribution particulière a résidé dans le fait qu’un mouvement étudiant a sélectionné et soutenu des candidat·es parlementaires tout en s’abstenant de figurer lui-même sur les listes électorales.

Il y a néanmoins quelques autres enseignements potentiels à tirer de cette victoire électorale. Premièrement, elle démontre l’importance d’aller au-delà des électorats traditionnels de l’opposition et des bastions métropolitains. Deuxièmement, elle met en lumière de nouveaux modèles permettant d’établir une crédibilité politique indépendante, des modèles qui fonctionnent à partir de la base. Troisièmement, elle nous montre une voie possible pour transformer la sympathie du public en une participation durable, en offrant aux sympathisant·es des moyens concrets de contribuer au-delà de la simple participation aux manifestations.

Je pense également que la solidarité a joué un rôle de ciment social. Les agriculteurs/agricultrices ont fourni de la nourriture, les professionnel·les de l’informatique ont collecté des fonds pour les enseignant·es en grève, tandis que les chauffeur·es de taxi et les travailleurs/travaileuses des transports ont apporté leur aide sur le plan logistique. Ces contributions ont permis de maintenir les manifestations et ont contribué à construire une communauté politique alternative. Si l’organisation via les réseaux sociaux a joué un rôle important, elle n’a pas pu accomplir ce que la campagne sur le terrain a réussi à réaliser.

Cette victoire a démontré une capacité d’organisation ; la capacité du mouvement à gouverner reste à prouver. Mais les étudiant·es serbes ont déjà accompli un exploit remarquable : elles et ils ont redéfini non seulement le paysage politique, mais aussi le champ de l’imaginaire politique. Au milieu des ruines de la politique traditionnelle, la vie civique est devenue un espace d’espoir et de participation authentique. Si les mouvements de protestation ailleurs dans le monde observent ce phénomène, ils doivent le suivre de très près.

Traduit par DE