La voix de l'opposition russe et de la résistance ukrainienne

Lituanie, Russie

La Lituanie prochaine cible militaire de Poutine ? par Antoine Rabadan, RESU

David Petraeurs, directeur de la CIA sous Barack Obama, a déclaré que l’invasion de la Russie ne s’arrêtera pas à l’Ukraine.

On entend déjà les sceptiques ou les prorusses avérés, masqués ou sans masques, nous bassiner sur le mode « n’importe quoi » !

La leçon de février 2022 et des jours qui précédèrent ne sera pas tirée par les mêmes, n’en doutons pas : rappelez-vous, de Mélenchon à Le Pen ou Zemmour en passant par Sarkozy c’était la même conviction : « une attaque de la Russie, c’est impossible…« . Seuls les services de renseignement américain furent dans le coup, même Zelensky, paraît-il, n’était pas vraiment convaincu.

On entendra tout et son contraire sur la possibilité d’une attaque russe sur la Lituanie : pour commencer, que si c’est les Américains qui le disent, c’est la preuve de leur volonté d’en découdre (Trump russophobique à ce point ?) contre une Russie qui ne cherche qu’à…se défendre (antienne répétée jusqu’à plus soif par les poutinistes, parfois ne se l’avouant pas, d’ici comme de là-bas) ! D’autres, que, vu les difficultés de l’armée russe en Ukraine, c’est impensable qu’elle se coltine un nouveau conflit, cette fois directement avec l’OTAN.

Or, c’est ne rien comprendre à une guerre impérialiste de notre temps que de penser que c’est la pure logique militaro-militariste qui pousserait à passer à l’action ou qui freinerait l’envie « d’y aller ». Le corps de doctrine russe, dit doctrine Guerassimov, du nom de son auteur, chef d’état-major russe de son état, ne fait du militaire qu’une composante, certes essentielle mais à usage dosé à bon escient, de la stratégie belliciste russe. Elle intègre le soft power, les cyberactions, etc., qui permettent d’affaiblir l’ennemi, de le diviser, de le faire hésiter… C’est une doctrine assumant que la Russie est militairement plus faible, et de loin, que l’OTAN (quoique, voir plus loin). Je dis bien militairement, surtout vu l’état de son armée percluse de vulnérabilités de tous ordres de par la résistance ukrainienne, sans parler des déboires des services de renseignement comme on vient de le voir avec les frappes ukrainiennes contre des aéroports stratégiques, loin dans la profondeur du pays avec le bilan que l’on sait.

Mais ce que Poutine sait aussi, et très bien, c’est que les Occidentaux ont déjà fait la preuve qu’ils sont des tigres de papier face précisément à cette doctrine Guerassimov : le tournant ayant été, avec, sans coup férir, les précédents de l’intervention russe en Géorgie ou dans le Donbass avec, en prime, l’annexion de la Crimée, l’inaction lamentable de cet Occident honni quand il a renoncé à frapper le régime syrien qui venait de procéder à une attaque chimique contre la population révoltée. Ce qui avait été annoncé par lesdits occidentaux comme la ligne rouge à ne pas franchir sous peine de déclencher des frappes de représailles. Or Obama, qui s’était engagé à frapper Assad, avec l’appui, entre autres, de la France, y avait renoncé à la dernière minute ouvrant ainsi la voie à l’intervention russe en soutien à un président syrien qui était au bord de la défaite. Action militaire qui déboucha sur des massacres innombrables de population, qui permit au régime, avec l’appui militaire de l’Iran (toujours là en Ukraine), de prendre le dessus sur la révolte populaire. Mais intervention qui aussi fut un terrain d’expérimentation militaire de premier ordre mettant en œuvre ce que l’on voit aujourd’hui en Ukraine : des massacres de masse parmi les civils pour tenter de casser une résistance militaire !

Que ce qui réussit en Syrie ait échoué en Ukraine, est interprété par les Russes comme un détail, important certes, à corriger concernant le travail de sape, à la Guerassimov, de la motivation de l’ennemi à riposter. L’appui militaire occidental, qui fit défaut en Syrie, s’est produit, en termes d’appui en fournitures d’armements, formation et renseignement, en Ukraine. Mais Poutine n’en garde pas moins le cap tout en améliorant plus finement sa perception de ce qui peut amener l’OTAN à rester l’arme au pied : ainsi, une attaque de la Lituanie, comme cela semble se préciser, outre qu’elle ne rencontrerait pas de résistance locale, malgré la détermination des Lituaniens, comme en Ukraine, se ferait dans le contexte créé par l’arrivée de Trump au pouvoir. Un Trump qui a maintes fois indiqué qu’il était envisageable de se retirer de l’OTAN ou de ne pas y engager les forces américaines pour défendre l’Europe, pas un pays comme la Lituanie, l’Europe, en cas d’attaque russe.

A tout cela on peut ajouter, comme incitation pour Poutine à agir, sans attendre, au-delà de l’Ukraine, la sous-dotation des armées européennes, françaises comprises (passées à côté, par exemple, des innovations en drones, cette arme qui s’avère clé en Ukraine), comme résultat des « dividendes de la paix » perçus avec la fin de la guerre froide et qui ont signifié des baisses exponentielles des budgets militaires (1). Ce n’est qu’avec l’idée que le parapluie américain risquait fort de se refermer alors que la Russie se fait de plus en plus menaçante, que l’Europe vient, tout récemment, de lancer un vaste projet de réarmement. Or Poutine, très sensible aux logiques de temps, sait que le retard pris par l’Europe dans ses dotations matérielles de défense comme dans celles en troupes, lui laisse une marge de manœuvre, et de provocation, à hauteur de 5 à 10 ans, voire plus pour que l’Europe, par ailleurs dépourvue de coordination inter-armées/inter-pays, puisse devenir opérationnelle face à une action militaire d’envergure. Et cela d’autant plus qu’alors que les armées européennes, à la seule exception des actions expéditionnaires françaises en Afrique, au demeurant dans des conditions d’intervention totalement différentes de ce que serait un champ de bataille européen, sont en manque criant d’expérience de terrain (on ne parle pas d’exercices d’entraînement tout nécessaires qu’ils soient), l’armée russe, elle, malgré les revers qu’elle subit en Ukraine, a des longueurs immenses d’avance en termes de capacités opérationnelles testées in situ depuis 2022 ! Avec toujours de la chair à canon à profusion qu’il est inimaginable, encore heureux, que l’Europe ait et même puisse mobiliser.

Reste la riposte nucléaire que la France et le Royaume-Uni pourraient envisager, mais qu’ils n’envisageront pas, en tout cas par pour la Lituanie (comme on a pu entendre, dans le passé, « on ne va pas mourir pour la Pologne ou la Tchécoslovaquie », ce qui nous valut de mourir après les Polonais et les Tchécoslovaques). Comme d’ailleurs n’envisagera pas la Russie, malgré ses fanfaronnades sur la menace réitérée d’utiliser l’arme atomique. Menace, véritable pièce, maîtresse, espère-t-elle, pour, dans le cadre de son soft power, neutraliser, en activant dans les opinions publiques occidentales les peurs de l’apocalypse, les velléités de riposte militaire de leurs Etats à son expansionnisme néofasciste.

Alors que faire ? La réponse ne serait-elle pas prioritairement en Ukraine ? Elle a, en effet, la première armée d’Europe, tout à fait opérationnelle, malgré les difficultés qu’elle connaît (à qui la faute justement?), par la force des choses, avec un capital d’expérience et de résilience, comme chez son peuple, de premier ordre, une inventivité extraordinaire pour se donner soi-même les moyens de se défendre … et d’attaquer, en attendant plus d’aides de ses alliés pour, précisément, repasser à l’offensive. Pour l’Europe, il s’agirait de s’appuyer, en combinaison avec ses propres actions sur sol est-européen pour contrer ou menacer préventivement de contrer une agression de la Lituanie par la Russie, sur l’armée ukrainienne en lui fournissant en urgence (comme la Tchéquie avait réussi à faire en un temps record pour les fournitures d’obus) des moyens de contre-attaquer sur le front oriental de son territoire et ainsi menacer les acquis d’occupation du sol ukrainien par l’envahisseur. Façon de prendre à revers l’agresseur russe de, la Lituanie.

A voir. En étudiant de plus près que je ne viens de faire, histoire d’inciter à s’informer et à débattre, une situation des plus complexes et les urgences qu’elle suscite ! Et cela, véritable défi aux gauches pour l’émancipation, du point de vue de l’intérêt des peuples européens afin que, refusant la politique de l’autruche pacifiste, ils se mobilisent en toute autonomie politique et sociale pour une auto-défense anti-impérialiste-antifasciste ! Laquelle pourrait commencer à s’exercer en faveur des Lituanien.ne.s ou d’autres peuples !

(1) Jean-Dominique Merchet, l’un des meilleurs connaisseurs des réalités militaires en France et en Europe, écrit assez cruellement : « l’armée française, c’est l’armée américaine, mais en version bonsaï » ! En 2022, écrit-il aussi, en donnant la méthode de calcul employée en fonction des moyens militaires disponibles, « si l’armée française était, demain, déployée dans un « engagement majeur » de « haute intensité », comme en Ukraine, elle pourrait tenir un front de 80 kilomètres. Pas plus. Quatre-vingts kilomètres, c’est la distance séparant Dunkerque de Lille ou Strasbourg de Mulhouse ». Le front ukrainien s’étend, lui, sur près de 1000 kilomètres.«  (Jean-Dominique Merchet, « Sommes-nous prêts pour la guerre? L’illusion de la puissance française », Robert Laffont,mars 2024). Alors en agrégeant (mais la coordination ça ne s’improvise pas face à une armée supérieurement coordonnée…avec elle-même !) les disponibilités militaires des divers pays européens (mais qui en serait ?), il serait peut-être possible de tenir sur un front lituanien nécessairement plus court !

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