Document transmis par le RESU
25 février 2026
La question du déni de guerre en France est beaucoup discutée en ce moment, mais c’est du déni de guerre chez des Russes opposés à Poutine que je parlerai dans ce post…
J’ai eu le temps aujourd’hui d’écouter ce long échange entre Piotr Ruzavin, ancien journaliste russe engagé dans les rangs de l’armée ukrainienne, et Katerina Gordeeva, journaliste russe en exil. Avec, en invitée surprise chère à mon cœur, l’incroyable journaliste ukrainienne Natalka Gumenuyk, par ailleurs femme de Piotr.
Je donne ces détails, parce que parmi mes lecteurs, il y en a sans doute certains qui connaissent bien Gordeeva, d’autres qui connaissent bien Gumenuyk, mais rarement les deux qui sont de deux bulles informationnelles qui se croisent peu.
Ces trois heures d’émission, enregistrées dans une atmosphère de respect, et je dirais même d’amitié, sont trois heures d’incompréhension abyssale par Katerina de l’engagement de Piotr dans la guerre. Au fond, d’une incompréhension de ce qu’est cette guerre.
Katerina, pour ceux qui ne la suivent pas, a fait notamment un travail remarquable pour donner la parole aux combattants russes revenus du front abîmés, aux déserteurs, aux familles endeuillées… Elle en fait des récits conformes à cette écriture post-soviétique de la guerre qui postule que les soldats et leurs familles sont des victimes de l’État qui les envoie combattre. (Je le dis avec d’autant plus de certitude que j’ai été moi-même longtemps productrice de récits similaires, et je vois très bien leur enracinement dans la culture russe.)
Et elle n’arrive pas, tout au long des trois heures, elle n’arrive pas à comprendre que Piotr ne soit pas une victime. Que son engagement au front n’est pas l’effet secondaire d’un traumatisme profond, qu’on ne le force pas, qu’il ne se sent pas devenir un monstre en prenant les armes. M’engager dans l’armée ukrainienne était la chose que j’ai jugée la plus juste à faire, dit Piotr. La guerre a pour lui un sens, il ne peut pas faire autrement que défendre l’Ukraine. Même en étant un citoyen russe. Surtout en étant un Russe. Elle écoute, elle essaie d’entendre, mais n’entend pas, imprégnée de cette forme de pacifisme qui justifie la capitulation.
« Vous pensez qu’il est préférable de combattre pour les territoires occupés, en perdant encore plus de vies, plutôt que d’arrêter la guerre ? »
Par moments, je me dis qu’elle essaie juste de se faire l’avocat du diable, mais plus on avance, plus j’ai l’impression qu’elle est convaincue que les Ukrainiens auraient dû céder et cesser de combattre. Un déni de la guerre dans laquelle sont engagés les Ukrainiens.
Quelle meilleure illustration de la distance qui sépare aujourd’hui les Russes et les Ukrainiens, y compris ceux qui sont du même bord politique, y compris ceux qui se connaissent et ont du respect et de l’amitié les uns pour les autres.
Commentaire d’Hanna Perekhoda
La résistance de l’Ukraine perturbe le confort, car elle met en évidence l’inaction et la lâcheté des autres. Pour résoudre la malaise, on renverse la logique, même au prix d’ignorer la réalité. La victime devient le problème. Non pas parce qu’elle l’est, mais parce qu’elle DOIT l’être pour qu’on se sent mieux. Ce discours résiste aux arguments rationnels parce qu’il remplit une fonction émotionelle. L’abime entre les deux n’est pas dans l’incapacité de comprendre mais dans les besoins psychiques incompatibles. La culpabilité est l’une des émotions les plus puissantes et les plus perturbantes qu’un être humain puisse ressentir, et les gens sont prêts à tout pour y échapper.