La Russie de Poutine incarne une des versions contemporaines du néolibéralisme, ardemment défendue par des droites du monde entier.
En 2022, Kirill, le patriarche orthodoxe de Moscou et de toutes les Russies a lancé un appel à mener la guerre en Ukraine comme une croisade contre le satanisme et des menaces existentielles pour le monde russe que seraient l’idéologie du genre et les droits des personnes LGBT. Dans son livre récemment publié aux éditions du Croquant, Mona Claro permet de mieux comprendre la nature hybride du conservatisme patriarcal en Russie et sa similarité avec les modèles préconisés ailleurs par Trump, Meloni ou Bolsonaro.
Depuis les années 2000, la Russie de Poutine constitue un assemblage à première vue improbable entre des politiques néolibérales qu’on aurait pu penser sans morale, et une politique néo-conservatrice, promouvant des « valeurs traditionnelles » en matière de genre et de sexualité. Pour que le pays reste une « grande puissance », chacun son rôle (a fortiori depuis la guerre de 2022) : les hommes doivent (se tenir prêts à) combattre, les femmes doivent enfanter. Or, si le régime poutinien cherche à se légitimer par le recyclage sélectif de certaines symboliques soviétiques, il se caractérise surtout par une politique nataliste moins généreuse qu’il n’y paraît, et par sa poursuite du démantèlement de l’Etat-providence hérité du communisme. Quelles réalités sociologiques se cachent derrière ces politiques aux conséquences tragiques, mais à l’efficacité très inégale ? Cette Russie lointaine et autoritaire, est-elle si différente de « notre » Occident ? Ce livre montre qu’elle incarne plutôt une des versions contemporaines du néolibéralisme, ardemment défendue par des droites du monde entier (de Trump à Poutine, en passant par Orban, Meloni et Bolsonaro) : un néolibéralisme dé-démocratisant et néo-conservateur, qui renforce ou fabrique à la fois de l’individualisation et du familialisme. C’est ce que révèle cette enquête basée sur des entretiens avec des hommes et des femmes russes ordinaires (croisés avec des statistiques et des archives médiatiques), qui nous plonge au cœur de la société russe et de ses contradictions, sans l’exotiser.
Mona Claro est sociologue, spécialisée en études de genre, et enseigne à l’Université de Liège (Belgique). Elle mène des recherches sur la Russie depuis sa thèse de doctorat, réalisée entre Paris (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales / Institut national d’études démographiques) et Moscou (Centre d’études franco-russe, CNRS). Elle est membre de CORUSCANT (branche européenne du « Russia Program » de la G. Washington University).
Mona Claro, Avoir 20 ans sous Poutine. Genre, sexualité et néolibéralisme, Ed. du Croquant, 2026, 20 €.